CHRONIQUES, 1954-2003, Françoise Sagan (édition poche 2016)

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Lorsque j’ai lu, il y a fort longtemps, Françoise Sagan l’écrivaine (Bonjour tristesse, Les merveilleux nuages), je suis ressortie de ses mots relativement enchantée et plutôt enthousiasmée par ce « charmant petit monstre », sans pour autant l’ériger en amie éternelle, ces lectures m’ayant laissé un souvenir agréable mais pas impérissable. Conclusion : il était tout simplement évident que Sagan le personnage m’avait toujours beaucoup plus fascinée que Sagan l’écrivaine. Et, alors que je n’ai jamais cherché à écumer l’ensemble de son œuvre (je m’y serais, je crois, ennuyée et cela l’aurait sûrement amusée…), découvrir des années plus tard Sagan la journaliste-chroniqueuse fut un rebondissement inattendu dans notre rapport sympathique et affectueux mais distant. Une nouvelle approche beaucoup plus enflammée, presque amoureuse, tant ses articles m’ont catapultée avec grâce et volupté sur l’autre versant de Sagan, celui d’une écriture poétique et pleine de verve, une écriture beaucoup plus travaillée et appliquée, moins nonchalante et épurée que celle de ses romans. De l’autre côté du mont Sagan se cachaient donc…

Quatre-vingt-dix-sept chroniques (publiées tout à tour dans L’Express, Elle, Égoïste, L’Humanité… ou extraites de ses livres) et 681 pages afin de replonger dans la vie de ce personnage singulier, entre mélancolie et joie de vivre, entre ennui et paresse, entre passion dévorante et lassitude exténuante. Car si Sagan ici parle essentiellement des autres, l’on ne perd jamais le chemin de sa propre existence. Des chroniques comme autant de couleurs jetées sur une immense toile, des couleurs comme autant de personnalités toujours évoquées avec une gentillesse et une bienveillance incroyables : d’Orson Welles à Catherine Deneuve, de James Coburn à Billie Holiday en passant par Fellini, Montand, Noureev, Ava Gardner, Yves Saint Laurent ou encore Verlaine, Alfred de Musset et George Sand, Sagan semble avoir fréquenté, étudié, imaginé et parcouru le monde entier, qu’elle porte ici sur ses épaules au fil de ses pérégrinations, s’offrant au lecteur comme une espèce de Tintin reporter facétieux, engagé, nostalgique, fatigué ou irrité. Au travers de ses réflexions sur les gens, les artistes, la vie, le cinéma, les villes traversées, elle évoque ses propres excès – l’argent, la drogue, la vitesse, son addiction au jeu – avec une lucidité et un recul admirables. Si un enfant parlait de Sagan, il dirait certainement qu’elle était une femme exceptionnelle qui a vécu « pour de vrai ». Et si un enfant rencontrait une Sagan ressuscitée, il ne pourrait que l’aimer pour sa drôlerie, ses délicieuses bêtises, ses débordements, sa pudique volubilité et cet air faussement dégagé de tout. Sans se défaire de son carcan – et ses habitudes – bourgeois, sans renier sa dolce vita et ses douces rêveries, elle n’en a jamais pour autant perdu le fil des autres, le fil de l’humanité, le fil de ceux moins nantis qu’elle et a oublié – pour notre plus grand bonheur – de se montrer fardée de condescendance et engluée dans une attitude de béotienne abjecte. Quand Sagan parle des autres c’est avec passion et sagesse. Sans flagornerie indigeste ou raillerie humiliante. Quand elle parle d’elle-même c’est avec simplicité et humour. Sans faux-semblants ni autosatisfaction, sans modestie excessive ni vanité démesurée. Car, il y avait chez cette femme une franchise et un bouillonnement presque enfantins, ce rejet du tabou, cette liberté d’expression et d’existence qui déplaisait tant à l’époque et qui  ravit tellement aujourd’hui.

En lisant Chroniques, l’on a le sentiment que Françoise Sagan s’asseyait régulièrement au bord de l’émerveillement, scrutait le monde et le voyait comme un grand carnaval plaisant et sans tâches. Cela pourrait presque passer pour de la démagogie ou de l’obséquiosité. Sauf que Sagan n’était pas une idiote crédule ou tartuffe mais une altruiste libertaire passionnée qui ne flairait visiblement que le bon et le beau autour d’elle. Ou, tout du moins, parvenait-elle à percevoir et à extraire la substantifique moelle du bon et du beau dans ce qui pouvait paraître a priori laid et mauvais au commun des mortels. Et quand Sagan aime, cela se reflète dans le miroir de ces mots ; la dame, à ce moment-là, ne fait pas dans la demi-mesure, à l’image de sa défense du film Les Bonnes Femmes de Claude Chabrol ou avec ce magnifique portrait d’un Jean-Paul Sartre sur le déclin, « infirme, aveugle et dépossédé de son métier d’écrire. » De leurs rendez-vous presque secrets Sagan livre un texte bouleversant où transparaît son incommensurable admiration, un dessin littéraire débordant d’amour pour cet homme qu’elle vénérait, abandonnant le lecteur la larme pointant au coin de l’œil. Sagan, la femme de gauche, Sagan l’engagée qui, entre deux chroniques sur la mode, la littérature ou elle-même, tape de la plume sur la feuille en dénonçant l’injustice et l’ignominie au travers de la militante FLN Djamila Boupacha (arrêtée et torturée durant la guerre d’Algérie), remettant le couvert presque dix-sept ans après avec Youssef Kismoune, ouvrier algérien accusé de meurtre dans une affaire rocambolesque et ridiculement dénuée de preuves. Sagan qui (malgré une condition dorée) ne délaissait pas les autres, ceux d’un monde étranger pour elle, ceux qu’elle ne côtoyait pas mais à qui elle dédiait son estime et ses mots, ces infirmières « oubliées, maltraitées… », ce « Clochard de mon enfance » ou les soignants nocturnes d’SOS Médecins, derniers remparts contre la solitude d’un Paris angoissé et livré à lui-même.

L’on peut penser ce que l’on veut de Sagan l’écrivaine (histoires un brin bâclées, écriture minimaliste voire fainéante) mais Sagan l’Humaine restera un sacré bout de femme, affranchie, sans entraves, pleine de cœur, de caprices, d’excès, d’amour ; une personnalité mouvante, sans frontières, une désabusée optimiste, une joyeuse déprimée, une extravagante timide qui obtint sa liberté par l’écriture et la conserva jusqu’au bout, menant tout son petit monde par le bout de sa plume. Sagan la femme fut décriée et pourtant toute femme avide de liberté, de culture et de découvertes rêverait d’avoir été pendant ne serait-ce qu’une journée Madame Françoise Sagan…

Chroniques, c’est un livre comme un grand soleil qui réchauffe, met du baume au cœur, un livre où l’on découvre les personnages privés plutôt que les célébrités publiques, un livre où l’on voit Venise, New York, Capri, un livre où l’on sert la main de Fidel Castro (tiens, comment aurait-elle réagi à l’annonce de sa mort ?), où l’on découvre François Mitterrand autrement, un livre où elle s’érige en défenseur de Gorbatchev qui fut « le personnage le plus discuté de son temps et par le monde entier (…) Le personnage le plus aimé par certains, le plus craint par les autres, le plus admiré, le plus haï. » Et l’on en revient à ce fameux « monde entier »,  ce monde qu’elle semblait parfaitement connaître, un monde apprivoisé parce que vu à travers le prisme d’une observatrice aiguë, attentive et d’une sincérité à faire pâlir une langue façonnée de bois. Et de se demander, si elle était encore de ce monde justement, ce qu’elle penserait de tout ce qui s’y passe. Son encre aurait été la bienvenue pour nous rappeler ce qu’est la compassion, la compréhension, la rébellion, la faiblesse, l’excentricité, le dérapage, l’humour et les humeurs, et nous rappeler encore qu’il n’y a pas de jugement, il n’y a que des opinions. Si Françoise Sagan était encore de ce monde elle « emmerderait » un sacré paquet de gens mais, avec ce ton monotone et cette exquise moue boudeuse, elle le dirait avec beaucoup plus d’élégance que moi… Et rien que pour cela, l’on ne peut que saluer bien bas Madame Sagan…

 « Je découvris aussi en lisant Proust, en découvrant cette superbe folie d’écrire, cette passion incontrôlable et toujours contrôlée, je découvris qu’écrire n’était pas un vain mot, que ce n’était pas facile, et que contrairement à l’idée qui flottait déjà à l’époque, il n’y avait pas plus de vrais écrivains que de vrais peintres ou de vrais musiciens. Je découvris que le don d’écrire était un cadeau du sort, fait à très peu de gens, et que les pauvres nigauds qui voulaient en faire une carrière ou un passe-temps n’étaient que de misérables sacrilèges. Qu’écrire demande un talent précis et précieux et rare – vérité devenue inconvenante et presque incongrue de nos jours ; au demeurant, grâce au doux mépris qu’elle éprouve pour ses faux prêtres ou ses usurpateurs, la littérature se venge toute seule : elle fait de ceux qui osent la toucher, même du bout des doigts, des infirmes impuissants et amers – et ne leur accorde rien – sinon parfois, par cruauté, un succès provisoire qui les ravage à vie. »

Avec mon meilleur souvenir, 1984.

 

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MOI, DANIEL BLAKE, Ken Loach (2016)

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Ken Loach ou le cinéma social et engagé. Ken Loach ou le cœur militant, la pensée à gauche et le poing levé. Mais aussi Ken Loach, le réalisateur (soi-disant à la retraite) qui s’égare, se fourvoie et s’emmure dans un film qui mérite – pardonnez-moi – une bonne paire de taloches… En effet, voyez-vous, il s’agit ici d’un long métrage tourné en réaction à la politique de « cruauté consciente » menée par David Cameron… Jusqu’ici, très bien, je ne pouvais qu’applaudir bien fort. Mais, si j’étais David Cameron, cette œuvre ne m’aurait fait ni chaud ni froid. Si j’étais David Cameron, elle m’aurait simplement fait sourire. Sourire de voir un cinéaste qui s’agite inutilement. Sourire de constater qu’un artiste partisan, plutôt que de vilipender ouvertement l’exécutif, caricature le peuple sans même, a priori, s’en apercevoir. Ce même peuple qu’il entend défendre et croit encore comprendre. Ces mêmes classes laborieuses qu’il tient à soutenir et ne fait, finalement, que ridiculiser au travers de portraits figés dans la glaise du tropisme. Sourire même avec ce brin de pitié condescendante sous-entendant : « Brave Ken Loach, laissons-le s’amuser avec sa petite caméra, pendant ce temps il nous fout la paix… » Sauf que je ne suis pas David Cameron, que David Cameron n’est plus (politiquement parlant) et que, personnellement, ce film ne m’a pas fait sourire mais a déclenché en moi une déferlante de colère…

Car, et je vais tenter de peser mes mots, non seulement Moi, Daniel Blake est une œuvre purement et simplement ratée (scénario faible et outrageant, réalisation asphyxiée, acteur principal au jeu mécanique et récitant) mais, de plus, il a retenu l’attention de tout un parterre de personnalités à la vie dorée et aux poches bien garnies qui, comme pour se donner bonne conscience, lui a décerné une Palme d’or à Cannes (Ô jury aux larmes « crocodilesques », auréolant son joli mouchoir brodé à 184 euros pièce !… le salaire minimum en Bulgarie). Dans des costards somptueux et des robes non moins hors de prix, et tandis que tout coulait à flot – le champagne, les petits fours et les millions – il fallait tout de même que leur conscience s’avérât terriblement torturée pour en arriver à refiler à Danny le plus prestigieux des prix. Il fallait qu’au milieu du faste, de l’opulence et des gavages indécents, (rappelons qu’une semaine de Festival de Cannes représente ce que gagnent quarante Smicards dans toute une vie – et je suis gentille… parce que je suis nulle en calcul) leur élan bien dégoulinant de démagogie s’accordât fort bien à un cinéma va-nu-pieds prenant un malin plaisir à utiliser, à des fins douteuses et comme un contre-sens à ce qu’il voudrait et devrait renvoyer, une partie conséquente et non moins miséreuse de la population. À croire que, sous prétexte que l’on parle de pauvres, il fallait que le film le soit également. Le pauvre ne mérite de toute façon pas mieux. Alors autant dévider un navet à son image…

L’image, justement, sale et grumeleuse ; la réalisation, aussi dynamique qu’un escargot anémique ; les dialogues, creux et insipides – oui, le pauvre ne sait que parler de ses problèmes, s’il était drôle ça se saurait ; des « plans jumeaux » et des « scènes miroirs » déroulés mollement, de sorte que l’on a le sentiment que l’histoire se répète à l’infini, comme un hamster cavale dans sa boule de plastique, sans jamais trouver le moyen d’en sortir… Le courroux enclenché n’ayant plus de limites, je tiens également à décerner la Palme du mauvais goût au scénariste Paul Laverty : a-t-on déjà vu intrigue aussi vide (en dehors de l’horrible Toni Erdmann), aussi poussive, aussi bâclée, aussi rigide, comme un enchaînement sans fin de clichés abominables, de lieux communs exaspérants et de « scènes tampons » servant à combler les temps morts d’un propos unilatéral et tué dans l’œuf ? Paul Laverty s’est visiblement – et distraitement – plongé dans le manuel Le pauvre pour les Nuls, et en a bêtement tiré ce qu’il pense être l’essence même de la vie rêvée du pauvre, son cheminement classique et inéluctable, faisant au passage d’une population en difficulté une masse d’ores et déjà flinguée : 1/ Le pauvre perd son emploi (quitte à être encore plus pauvre autant le faire bien). 2/ Le pauvre reçoit un rappel d’une facture d’électricité non payée (le spectateur, malin, sent que ça ne va pas aller en s’arrangeant…). 3/ Il ne peut plus s’acheter de quoi se nourrir, il va donc à la banque alimentaire (de toute façon c’est ça ou il vole dans les magasins ! Bah oui, le pauvre vole forcément). 4/ Il recolle les baskets de ses enfants (et les copines à la récré se moquent. Sales pestes !). 5/ Il vend tout ce qu’il possède (déjà pas grand-chose…). 6/ Il finit par vendre son c… 7/ Tout cela s’achève dans la douleur… Cette énumération se fait assurément et expressément stéréotypée, à l’image, bien entendu, de ce que l’on nous présente. Et encore, j’en passe et des meilleures dans cette longue liste pyramidale de la parfaite descente aux enfers programmée et irréversible qui ne laisse aucune place à la moindre petite parcelle de résurrection. La vie du pauvre selon Saint Loach et son scénariste aussi inspiré qu’une pomme de terre tuberculeuse…

Alors si l’idée de départ peut paraître charitable, si Ken Loach – considéré comme le pape du cinéma activiste – y a certainement mis du cœur et de la bonne volonté, si la base est concrète et réaliste, si aujourd’hui il paraît évident qu’une traque et un acharnement contre les plus faibles représentent un fait indiscutable, si le système anglais se montre effectivement inflexible et autoritariste, si l’administration, sclérosée et apathique, met très souvent les nerfs à rude épreuve, ce que concocte le réalisateur anglais à partir de ces ingrédients factuels se révèle purement et simplement scolaire, linéaire, lourd et sans relief. Comme un gentil petit bonhomme qui aurait appris sa leçon par cœur et la débiterait idiotement. Ou, au contraire, comme un professeur vieillissant marqué du sceau de l’académisme qui nous enseignerait ce qu’est la vie, la vraie, la dure, la vie de pauvre, avec cette vision étriquée d’une réalité certes crasse et honteuse mais bien plus complexe, et peinte dans d’autres tons et d’autres couleurs que ceux qu’il utilise. Merci Monsieur Loach pour ce cours magistralement faible et souffreteux. Merci de nous ramener à notre propre dérive, à nos propres angoisses, sans nous laisser ne serait-ce qu’une minute de répit dans ce monde de « capitalo-connardos-libéraux ». Car, dans le cahier des charges du réalisateur anglais, l’on ne trouve que du blanc ou du noir, la nuance, Ken Loach, il ne connaît pas. Dans son univers quelque peu étroit il n’y a que les « bons » d’un côté et les « méchants » de l’autre ; vision primaire illustrée par l’agence pour l’emploi (où la caméra, fainéante, s’attarde outre mesure) : un endroit froid, gris, militaire et austère, avec des airs d’administration d’ex-URSS, au cœur duquel trône la méchante conseillère, le carré strict et blond pisseux, la bouche en cul-de-poule, personnalité intransigeante et despotique qui, transposée dans les années quarante, se serait distinguée comme un parfait membre de la Gestapo. De l’autre côté du bureau – notons le couloir qui sépare les deux collègues pour bien marquer la frontière entre ce fameux « bien » et ce fameux « mal » – s’affère la gentille conseillère dépassée par tant de cruauté, qui tente de guider et d’aider les gens en douce, bien évidemment traquée et réprimandée par sa tyrannique cheffe, ne faisant pas, elle aussi, dans le sentimentalisme. Et au milieu coule… le néant. Au milieu dérive un film d’une tristesse et d’un ennui monstrueux, une production plate et informe, réalisée par un personnage (fortuné) qui ne connaît visiblement pas aussi bien son sujet qu’on le dit. Car quitte à y aller gaiement dans le poncif, Ken Loach en rajoute des pelletées : 8/ Le pauvre, c’est bien connu, se montre forcément solidaire avec ses amis, pauvres eux aussi. 9/ Le reste du monde n’est qu’horreur et damnation (même l’abruti qui fait faire ses besoins à son chien là où il ne devrait pas devient l’ennemi à abattre). 10/ Attention, nous signifie Ken Loach dans un élan de type-à-qui-on-ne-la-fait-pas, le pauvre peut aussi se montrer vil et aplatir les autres pauvres pour servir ses propres intérêts (pas tombé de la dernière pluie le monsieur !).

Ken Loach s’est-il seulement rendu compte qu’en voulant asseoir son militantisme au travers d’un film sur l’errance social, il ne fait qu’enfermer les plus démunis dans des cases, qu’il les stigmatise et les noie dans une bouillie infâme de clichés, qu’il les appauvrit par une espèce de bien-pensance insultante ? Si l’espoir fait vivre, la fierté et la dignité aussi. Et cela, Ken Loach n’en a visiblement pas conscience. S’il l’avait su, il ne nous aurait certainement pas pondu un mélo qui ne parvient même pas à faire pleurer dans les chaumières tant il irrite, un « brûlot » sans âme qui monte un peuple contre un autre peuple et s’écrase violemment contre le mur de ses propres dénonciations (le pouvoir qui divise pour mieux régner et oppose sans cesse les gens). À aucun moment Ken Loach ne démonte les rouages d’un système qui pousse les populations à se « cannibaliser », se contentant de montrer à quel point l’on se bouffe entre nous, à quel point une misère peut cracher sur une autre, sans jamais porter sa caméra plus haut, sans jamais lui donner un tant soit peu de recul, sans jamais la placer là où il le faudrait, sans jamais pointer les principaux responsables, c’est-à-dire l’État et son fidèle compagnon, le patronat. C’est un peu léger, non ? Qu’une partie de la population soit tentée d’en rejeter une autre, c’est une chose (réelle et insupportable), que l’on n’approfondisse pas l’origine de ce comportement en est une autre…

Alors, si la grande famille du cinéma veut continuer à servir certaines causes et tient à jouer son rôle de « porte-parole », qu’elle présente des films à l’image de La Loi du marché… Mais de grâce, qu’elle cesse d’utiliser les plus faibles pour servir sa propre soupe, amère et infecte…

Et, en attendant de voir un film social digne de ce nom, je m’en vais regarder un bon Oui-Oui à la plage, cela calmera mes velléités « anarcho-coléro-révolutionnaires ».

LA NEIGE DE SAINT PIERRE, Leo Perutz (1933)

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Leo Perutz (1882-1957), écrivain méconnu dont il faut louer et promouvoir l’immense talent, flottera éternellement hors du temps, hors des lignes d’une narration figée, fade et conventionnelle, hors d’une démonstration rédactionnelle emphatique et faussement investie. Peut-être pourrions-nous le qualifier de « doux illuminé » – dont l’imagination n’a d’égal que le raffinement de plume – à charge d’emmener le lecteur sur des rivages étranges, éclairés et lointains, là où Franz Kafka, Mikhaïl Boulgakov et Edgar Allan Poe ne dormiraient que d’un œil. Après Le Maître du Jugement dernier – enquête surnaturelle et « maupassantienne » – La Neige de saint Pierre entraîne le lecteur sur les pas de Georg Friedrich Amberg, jeune médecin fraîchement diplômé et peu enclin à exercer un métier qu’il n’a pas choisi. Engagé par le baron von Malchin, Amberg quitte Berlin pour le village de Morwede afin de soigner les habitants et autres travailleurs du domaine, sans se douter que ce voyage a priori peu enthousiasmant se révélera bien plus aventureux et mouvementé que prévu…

Dès le départ, le baron von Malchin, personnage nébuleux et impalpable, déroute et inquiète le lecteur autant que Georg Friedrich, qui conte son histoire, extraordinaire, depuis une chambre d’hôpital où chacun paraît vouloir lui arracher ses souvenirs pour mieux les enfouir sous les tentures opaques du fantasme. Pourtant, Georg Friedrich semble se remémorer précisément… Recruté comme simple médecin de campagne, il découvre au bout d’un certain temps, effaré, un laboratoire clandestin où certaines expériences peu conventionnelles prennent vie entre les mains hasardeuses du baron et de son assistante Kallisto Tsanaris – dite « Bibiche », diplômée de chimie physiologique et dont Georg est épris –, s’adonnant tous deux à des prouesses et autres jeux scientifiques douteux et dangereux, comme des salves d’expérimentations pointues, complexes, qui dissimuleraient les terribles desseins d’un homme aussi révérencieux et discret que trouble et aliéné…

Est-il bien étonnant que ce roman ait été interdit par les nazis en 1933 ? Est-il plus interloquant que cette précision significative tende à affermir la fascination originelle du lecteur pour ce récit ? Car, et sans trop en dévoiler, l’écrivain autrichien – outre un besoin de plonger son lecteur dans une intrigue tourmentée et hallucinatoire – s’attaque au travers du personnage de von Malchin à la figure du despotisme mégalomaniaque. Celui aux prises de désirs de puissance incontrôlables et pétri d’un besoin de soumission des populations ; celui qui, comme une quête terrifiante, cherche à engendrer un peuple idéologiquement stérile et à créer un troupeau de moutons hagards, obéissants et dociles ; celui qui, dans un sentiment paroxystique de ferveur, cherche à retrouver une « grandeur » perdue et à faire de la société une entité modelée sur la folie et les prescriptions d’un seul et même homme. Entre allégorie du fascisme et mise en abyme du communisme, Perutz se risque également à une théorie dérangeante, une conception de la religion aussi brillante que surprenante : la foi n’est-elle due qu’à un sentiment profond d’exaltation ou est-elle façonnée par des éléments concrets, « terriens », influençant chaque parcelle d’une croyance qui ne serait plus intrinsèque et ancrée  mais induite et guidée ?

Leo Perutz lègue avec La Neige de saint Pierre un roman dense, captivant et d’une très grande intelligence, qui mêle habilement l’onirisme à la politique, la philosophie et la sociologie, tel un essaim de guêpes dont les piqûres rappellent que les communautés peuvent basculer à tout moment dans le cauchemar. Sous des dehors angoissants et surréalistes, ce court texte aux effluves gothiques sait aussi se faire audacieux, aventureux, malicieux et romantique – au sens dramatique du terme –, tissant des amours impossibles, aussi passionnelles que fulgurantes, qui abandonnent vide, tourmenté et fiévreux, injection judicieuse d’une dose de mystère supplémentaire dans le bras d’une situation déjà largement engourdie.

Chez Perutz tout est lié au rêve et à la manipulation… Où quand la fantasmagorie se heurte à la réalité ; une réalité (peut-être) déformée et extravagante, une « vérité » détenue par un homme, un médecin dont les songes illuminés fusionneraient avec des certitudes notoires. La Neige de saint Pierre, comme un conte cruel où l’on ne révèle rien mais où l’on tisse des suppositions, où l’on égare le lecteur dans des conjectures qui dépassent son entendement et l’amènent à se poser bien des questions. La forêt fictionnelle de Perutz se fait broussailleuse, les trouvailles narratives épineuses et pénétrantes, l’écriture toujours douce, feutrée mais vive et précise, se faufilant entre des chapitres courts qui distillent avec parcimonie et finesse des éclats de doute et de réflexion. Chez cet auteur tout en ombres, le mot ne dépasse jamais la pensée, la pensée elle dépassant largement les frontières du conformisme de l’époque.

La Neige de saint Pierre c’est aussi le roman de l’apprentissage, de la maturité, du pouvoir et de l’angoisse ; plus piquant et enlevé que Le Maître du Jugement dernier, il se révèle comme un bijou littéraire intemporel qu’il serait de bon augure de mettre entre tous les yeux…

La Neige de saint Pierre

Éditions Zulma

Réédition poche : 3 octobre 2016

240 pages

ISBN : 978-2-84304-709-1

http://www.zulma.fr/livre-poche-la-neige-de-saint-pierre-572138.html

MISS PEREGRINE ET LES ENFANTS PARTICULIERS, Tim Burton (2016)

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Cette fois c’est la bonne, l’on ne m’y reprendra plus. Après l’hystérique et pompeux Alice au pays des merveilles, le soporifique et inanimé Dark Shadows et le mégalomaniaque Frankenweenie, je me laissais une fois de plus prendre au jeu (de plus en plus compassé) de Tim Burton, littéralement traînée au cinéma, bien que je me fusse roulée par terre (en hurlant) pour ne pas y aller. Car Tim Burton, depuis quelques années déjà, s’est enduit d’une bien mauvaise idée, celle de se rendre largement dispensable, constat amer si l’on prend le temps de se souvenir de l’œuvre inspirée de cet « homme-enfant » qui maniait l’onirisme et la magie comme personne. Sa poésie et son univers enchantés se sont tristement transformés en marque de fabrique, en produit estampillé Burton ; Burton qui aujourd’hui ne serait presque plus qu’un dérivé de lui-même ; Burton qui filigrane du Burton sans jamais se renouveler ou y mettre un tant soit peu de cœur. Sous le vernis éclatant de Miss Peregrine ne surnagent que du clinquant cinématographique, de la paresse et une certaine vacuité ; subsiste un homme qui n’a semble-t-il plus rien à prouver et fait sempiternellement fonctionner le même manège coloré et faussement inspiré d’où ne ressort aucune émotion, n’engendrant au passage qu’un seul sentiment : celui d’être catapulté-e dans une fête foraine lugubre au décor de carton-pâte qui ravit visiblement encore et toujours les critiques dont la subjectivité finit par agacer.

Tim Burton, armé d’une base concrète et « mâchée » – le roman fantastique de Ransom Riggs –, s’offrait tout le confort et la latitude nécessaires pour ériger un conte merveilleux et entraînant si tant est qu’il se fût (pour une fois) un peu oublié lui-même afin de se consacrer réellement à son intrigue et ses personnages. Si ces derniers sont parés de leurs plus beaux atours et peinturlurés à souhait comme l’exige l’univers du cinéaste, ils souffrent d’une image de pantins désarticulés tout juste bons à jouer les faire-valoir et à servir la cause de la marque Burton. Dans les coulisses d’un monde bigarré a priori ensorcelant, rien ne vit et rien ne vibre, si ce n’est une cohorte d’effets spéciaux ne parvenant pas à minimiser les lacunes narratives d’une production rapidement cataloguée longue et soporifique. Burton, dans un délire d’autosatisfaction, lance des bouteilles à la mer de féérie rigide et sans âme qui repose sur une unique grosse ficelle, celle d’en mettre plein la vue avec la forme en méprisant purement et simplement le fond. Si l’on se réfère à des films d’ « enfants-héros » comme Les Goonies, Super 8, Harry Potter, L’Histoire sans fin, E.T. l’extra-terrestre ou Stand by me – d’où s’échappent l’espièglerie, le drame, l’humour et l’aventure comme un voyage initiatique et vibrant vers la vie adulte, Miss Peregrine à côté fait pâle figure et a bien du mal à transfigurer le genre. Il faut croire que Burton a oublié d’injecter pétulance et extravagance à des gamins ternes, léthargiques et semi-dépressifs qui assomment et foutent le bourdon du début à la fin ; réussir l’exploit de faire d’une bande de gosses au premier abord plutôt sympathiques un carnaval d’êtres falots et ennuyeux à mourir, aussi sérieux et emphatiques que de vieux acteurs blasés, cela relève du génie le plus disgracieusement audacieux.

Retenons tout de même de cette œuvre les vingt premières minutes (les plus intéressantes), celles qui consacrent la jolie relation entre un grand-père fantasque – à la destinée à la fois triste et fantasmagorique – et son petit-fils, l’heure quarante suivantes n’étant qu’une succession de scènes inconsistantes et cafardeuses. Asa Butterfield (Hugo Cabret), malgré une certaine implication, ne parvient pas à faire oublier les manquements et l’austérité de ce long-métrage froid qui n’approfondit pas la psychologie de ses personnages et se contente de dérouler mollement une histoire où la technique étouffe la narration et met en péril une direction d’acteurs-trices plus que moyenne, tout en courant désespérément après une émotion qui ne viendra jamais.

Points positifs : la sublime et hantée Eva Green, magnifique de douceur et de ténacité en mère de substitution dont la présence n’est malheureusement que toute relative (pourtant largement mise en avant sur l’affiche) et Samuel L. Jackson en terreur nocturne démoniaque à souhait et dont l’élégance n’a d’égal que le fiel. Cela ne suffit pas à rattraper un manque d’unité entre les personnages, de nombreux temps morts comblés par de l’image bidouillée et une adaptation pauvrette et fainéante. Burton a visiblement l’art et la manière de se plagier lui-même en parvenant à faire (bien évidemment) moins bien, et réussit le tour de force incroyable de ne rien obtenir du spectateur, ni rire, ni peur, ni larmes, l’encéphalogramme se faisant plat, très plat, du côté de la salle obscure…

« Son imaginaire, Burton l’explore de moins en moins en cinéaste, le gère de plus en plus comme un parc d’attractions. » Cahiers du Cinéma.

À voir :

Beetlejuice

Batman

Edward aux mains d’argent

Batman : Le Défi

Ed Wood

Mars Attacks !

Sleepy Hollow etc.

 

LES HAUTS DU BAS, Pascal Garnier (réédition poche, 2016)

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Édouard Lavenant se fond bien mal dans son patronyme car – si l’on tente un jeu de mots médiocre et facile –, se montrer « avenant » n’entre pas vraiment dans la liste de ses qualités premières. Vieil homme atrabilaire, aigri, misanthrope et pratiquant un art de la mauvaise foi fascinant, il coule des jours somptueusement ennuyeux dans sa maison de la Drôme provençale aux côtés de Thérèse, son « infirmière-gouvernante-dame-de-compagnie » corvéable à merci et rondement accommodante qu’il martyrise à volonté et dont il loue assez sommairement les qualités bien qu’il y soit secrètement attaché. Ces deux-là forment un duo aussi contemplatif qu’explosif, aussi singulier que mal assorti, aussi hilarant que tragique, aussi prosaïque que magique, embarqué dans les turpitudes d’un destin commun qui les amènera à regarder la mort en face et les fera chavirer dans les méandres de l’excès…

Pascal Garnier (décédé en 2010) est encore aujourd’hui un auteur trop ignoré, véritable antidote à la mélancolie qui légua une œuvre pléthorique d’une grande qualité. Et, si tant est que l’on use d’oxymore à son propos, il reste l’écrivain le plus lumineusement noir du paysage littéraire français, maître d’armes de récits bienfaisants, généreux, sombrement boyautants, sans artifices mais savamment orchestrés. Véritable génie de l’humour mordant, de la tendresse disgracieuse, de l’amour difforme et des relations toxiques, ses personnages dépeints avec précision et empathie font de lui un portraitiste sublime et forment un carnaval de personnalités déjantées avec cette affection particulière pour les tandems antagonistes, de ceux dont les contraires s’attirent et se brisent sur les lois de l’inclination. L’association de ces antipodes offre inévitablement un enchaînement de situations cocasses et des histoires comme des contes cruellement comiques où la morale n’a guère droit de cité.

Dans Les Hauts du Bas c’est Édouard qui mène la danse, fasciné par celle qu’offrent les vautours dans le ciel, ébloui par des rassemblements de rapaces qui lui renvoient le reflet macabre de sa propre personnalité. Tandis que sa mémoire défaille et que son comportement déraille, il croise régulièrement deux femmes étranges, spectrales, main dans la main, comme si les jumelles de Shining lui apparaissaient afin de lui rappeler sans cesse cette vieillesse solitaire, cousue d’or et qui s’ennuie à mourir. Mis à part qu’Édouard, bien que sur la fin, n’entend pas manger les pissenlits par la racine. Et quoi de mieux pour se sentir vivant que de s’ingénier à persécuter la seule personne qui lui porte de l’intérêt ? Sa fidèle Thérèse – dont l’on peut se demander si elle est une sainte invulnérable ou une idiote certifiée conforme – aura jusqu’au bout la faiblesse (ou la bêtise) de croire à la bonté de son employeur et du genre humain en général. Car Thérèse, sympathique et charitable, regarde la vie couler, ne se montre jamais contrariante et encore moins imposante. Il suffit de poser Thérèse à un endroit et elle n’en bouge plus ; il suffit de lui dicter ses quatre volontés et elle s’exécute ; il suffit de monter le ton pour que le sien se perde dans des démarches avortées d’apaisement, antithèse de la femme soumise mais archétype de la personne résignée qui n’attend plus grand-chose d’elle-même tandis qu’elle croit encore naïvement à la rédemption des autres. Si Lavenant s’éprend de liberté, de décadence et d’adrénaline, Thérèse elle ne jure que par ses lessives et sa cuisine, n’aspirant qu’à une existence simple, presque poussiéreuse, une vie de dévotion aussi admirable qu’insupportable. De la Drôme paisible en passant par l’agitation lyonnaise jusqu’à la dolce vita suisse, Thérèse et Édouard, bien loins d’une retraite monotone, forment un couple de « Valseuses » déroutant qui ne cessera de se perdre en chamailleries émaillées de tentatives de compréhension mutuelle.

Pascal Garnier c’est une écriture vigoureuse, florissante, argotique et dénuée de circonlocutions qui va au cœur de situations rocambolesques avec une dramaturgie clownesque et un sens du tragique désopilant pour lesquels chaque mot est délicatement posé dans la balance du jeu, chaque phrase déclamée, le sourire en coin, comme une ritournelle acide et malicieuse. Les chapitres sont courts, incisifs, fulgurants et règlent leurs pas sur ceux d’une intrigue ingénieusement pensée et ficelée, menant sur la fausse piste du bon sentiment pour finalement rebondir sur des scènes sèches et éclatantes de cynisme, servies par des dialogues exquis.

Indubitablement les esprits de Michel Audiard, Albert Simonin et Georges Simenon planent au-dessus de l’œuvre de Pascal Garnier dont la plume se fait foncièrement cinématographique. Ses récits se regardent autant qu’ils se lisent tant la finesse de la pellicule qui se déroule sous nos yeux captive, éveille les sens et transporte dans un univers subtilement décalé. Pascal Garnier c’est un tableau à la fois réaliste et abracadabrantesque, une représentation de Claude Chabrol prenant le thé avec Marcel Pagnol et Bertrand Blier. Et, dans Les Hauts du Bas, imaginez Thelma et Louise s’acoquinant avec Les Vieux de la vieille pour reprendre vie dans deux corps en fin de parcours, deux âmes flétries par l’existence qui n’en ont pas tout à fait fini avec celle-ci…

« Elle aimait cette vie de poisson soluble, presque une vie d’acteur, s’imprégnant de celle des autres au point d’adopter leurs odeurs, leurs tics, leurs expressions, leurs accents puis, du jour au lendemain, tout effacer et recommencer ailleurs comme un bernard-l’ermite change de domicile. Seule, dans un endroit à elle, elle se serait autodétruite dans les cinq secondes, volatilisée, sans laisser plus de traces de son existence que 1515 dans la mémoire d’un cancre. Ça lui était déjà arrivé, entre deux emplois, et elle en gardait la douloureuse appréhension de l’insomniaque à la tombée de la nuit. »

Les Hauts du Bas :

Éditions Zulma

Réédition poche : 3 octobre 2016

192 pages

ISBN : 978-2-8430-4780-0

http://www.zulma.fr/livre-poche-les-hauts-du-bas-455.html

 

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LES 7 MERCENAIRES, Antoine Fuqua (2016)

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1879. Dans la touffeur et la poussière de la petite ville de Rose Creek, Bartholomew Bogue, homme d’affaires véreux et violent, tient entre ses mains le destin de toute une communauté assujettie à ses désirs mégalomaniaques. Tandis que chacun se mure dans le silence et la peur face aux intrusions sanguinaires de Bogue, une femme décide de changer la donne et engage sept hommes, sept mercenaires, afin de débarrasser leur plancher de cette engeance perfide…

Antoine Fuqua n’était, jusqu’ici, l’homme que d’un seul film, l’excellent L’Élite de Brooklyn sorti en 2010. Depuis, il n’a pas franchement brillé par son génie cinématographique, c’est le moins que l’on puisse dire. Avec cette nouvelle tentative le réalisateur américain revient (presque) en odeur de sainteté et évite donc un effroyable « règlement de comptes à O.K. Corral », bien que ce remake de Les Sept Mercenaires (1961) de John Sturges – lui-même inspiré de Les Sept Samuraïs de Kurosawa – présente certaines lacunes.

Avant toute chose, je me dois d’avouer m’être rendue dans une salle obscure provoquer du mercenaire uniquement pour goûter le plaisir de lui trouer la peau, peu encline à apprécier une version a priori charcutée de l’un de mes films cultes. Malheureusement pour moi, c’est précisément dans ces instants de morgue et de méchanceté primaires que l’on a tendance à se prendre les pieds dans le cactus, contrainte aujourd’hui de reconnaître que, malgré des maladresses et une direction d’acteurs discutable, cette réinterprétation bien intentionnée ne cherche aucunement à s’aligner prétentieusement sur l’original mais plutôt à lui rendre hommage en toute humilité, sans se satisfaire d’un vulgaire et avorté copier-coller. En trouvant sa voie et son identité propre, Les 7 Mercenaires nouvelle vague apporte un vent de fraîcheur mâtiné d’un fond sociologique astucieusement pensé ; car les temps ont changé, et si en 1961 Calvera – le chef des bandits – martyrisait un petit village mexicain dans l’unique but de le piller, aujourd’hui c’est la figure de l’industriel fou, cupide et expansionniste qui prend le dessus, visage déformé du libéralisme augurant un film en accord avec notre époque.

En dehors d’un scénario plutôt intelligent donc, le long-métrage de Fuqua se devait (c’était la base) d’aligner des personnalités fortes et singulières bien qu’indissociables. Le cinéaste présente – en sus de l’élégante et pugnace Haley Bennett –  un groupe  d’hommes de tous horizons, mixité de bon aloi qui ne rattrape malheureusement pas une erreur d’assemblage. Il fallait sept hommes (moins, cela aurait fait tâche) mais trois seulement parviennent à tirer leur Stetson du jeu, les quatre autres ayant à mon grand regret des allures de personnages secondaires trop peu exploités voire largement sous-employés. Si Denzel Washington (dans le rôle de Yul Brynner) se fond dans la sagesse et la bienveillance de ce dernier, il n’en a clairement pas le charisme, s’apparente plus à un Zorro coquet qu’à un dieu du barillet, copieusement éclipsé de surcroît par Chris Pratt (la bonne surprise) en Steve McQueen des temps modernes qui, contre toute attente, en a l’allure, le regard coquin et cette attitude d’électron libre roublard et extrêmement séduisant. Ethan Hawke lui distille une présence magnétique – belle gueule cassée et névrosée à souhait renvoyant à Richard Vaughn – et forme un duo attachant, énigmatique avec Byung-Hun Lee, taiseux, agile et simplement efficace. Manuel Garcia-Rulfo (le Mexicain) et Martin Sensmeier (le Comanche) semblent de leur côté avoir été enterrés sous le plancher d’un saloon, laissés-pour-compte tristement insignifiants qui maintiennent néanmoins une certaine crédibilité, contrairement à Vincent D’Onofrio à qui revient la palme du ridicule, perdu et avachi dans la peau d’une espèce de trappeur flanqué d’une voix de fausset à la croisée entre le Père Noël, Davy Crockett et un vieil ermite illuminé. Reste Peter Sarsgaard (Bogue), impeccable dans son costume de méchant taillé sur-mesure et dont le jeu se rapproche beaucoup plus de l’exceptionnel Gary Oldman dans Léon que du génial et fourbe Eli Wallach dans la version de Sturges. Si Fuqua reprend les codes du western (œil plissé, jambes arquées, « Colt-tourniquet »…) il n’en maîtrise malheureusement pas toujours la profondeur, faisant de certains de ses personnages de laborieux « poseurs » endimanchés plus que d’intrigants justiciers. Et si dans le film de Sturges l’on pouvait noter une complémentarité entre les comédiens, chez Fuqua chacun joue sa partition indépendamment les uns des autres sans créer de véritable unité. Qu’importe cela fonctionne…

Antoine Fuqua s’en sort donc miraculeusement bien grâce à une photo élégante, une histoire prenante et des acteurs malgré tout investis. Cependant, la réalisation reste placidement académique voire fainéante, heureusement ravivée par un montage habile octroyant intensité et épaisseur à un long-métrage qui, faute de quoi, aurait pu devenir aussi peu attractif qu’un désert balayé par les vents. Les dialogues ne sont pas d’une efficacité exemplaire, particulièrement incisifs ou inspirés mais l’on remarque quelques fulgurances et l’ingénieuse idée d’intégrer des répliques tirées de l’original, ainsi qu’un générique de fin en forme de clin d’œil à son aîné.

Le spectateur, sans être soufflé par une production inoubliable, se prend au jeu et s’étouffe de se laisser charmer malgré lui par une œuvre sans prétention mais bien ficelée et dont la narration un brin flemmarde en préambule parvient à s’étoffer au fur et à mesure. Au final Les 7 Mercenaires est un film sympathique, agréable et divertissant qui évite habilement « la corde au cou »…

L’ANTICYCLOPÉDIE DU CINÉMA, Emmanuel Vincenot & Emmanuel Prelle, illustrations Charles Berberian (parution : 6 octobre 2016)

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Une couverture qui annonce une rencontre improbable et hasardeuse entre un Terminator  de seconde zone et une Brigitte Bardot du « Mépris du futur » ne pouvait laisser présager qu’un contenu déjanté et conceptuel. Cela fleurait bon le cinéma vu d’ailleurs, un cinéma corrigé à la sauce « galaxie lointaine », comme si des extraterrestres sous acide avaient communié avec les esprits de Jean Yanne ou Desproges pour mieux se pencher sur l’histoire de la bobine grise. Et, en effet, cette petite et non moins haute en couleurs « anticyclopédie » porte bien son nom, car ici la connaissance ne se fait nullement méthodique et encore moins structurée, mais se faufile au milieu d’un gigantesque feu d’artifice d’informations subtilement erronées ou expressément corrigées. Un ouvrage parsemé des illustrations de Charles Berberian (dessinateur et scénariste de bande dessinée) qui mérite une attention extrême et plusieurs lectures : la première à toute vitesse, attiré par les senteurs épicées du livre-ovni ; la deuxième pour savourer au plus près un second degré chatoyant et enlevé ; la troisième pour se gargariser de toute une kyrielle d’aphorismes et autres énoncés ou résumés douteux qui, tout en déshabillant les rouages printaniers du cinéma, n’en oublient pas pour autant de le rhabiller pour l’hiver…

Vincenot et Prelle, dans un délire artistique des plus mystique et greffés d’une plume trempée dans l’encre du burlesque, réécrivent les synopsis, détricotent les carrières des acteurs, revisitent les films célèbres, réinventent les réalisateurs, etc. Vingt-deux chapitres en tout afin de dresser une liste (non exhaustive bien évidemment) du petit peuple du septième art, comme un florilège d’histoires surréalistes où le cinéphile aguerri saura différencier le vrai du faux. Quoi que… Dans le mystère feutré des coulisses du cinéma, sait-on réellement où se situe la frontière entre réel et fantasmé ? Et si le lion « Leo » se prénommait en réalité Edgar et avait été capturé au Zimbabwe avant de devenir la vedette des génériques de la MGM ? Et si Batman était en filigrane un super-héros baudelairien « vêtu d’une combinaison de spleen noir » ? Et si Pathé, en 1966, avait réellement cherché à lancer la mode du « western cassoulet » pour faire écho au succès du « western spaghetti » ? Oui, finalement, pourquoi pas ? Les deux auteurs livrent une succession d’affirmations ou de définitions loufoques auxquelles l’on adhère sans mal – parce que c’est drôle et inspiré, dévoilant une culture cinématographique hétéroclite associée à une imagination débordante. Le grand écran demeure l’art de la fiction, de l’illusion et des légendes, alors quand les questions étranges fusent, rien n’est plus satisfaisant que deux énergumènes survoltés y répondent avec beaucoup d’humour, un esprit délicatement tordu et un maniement subtil de la langue.

L’Anticyclopédie du cinéma c’est un peu La Classe américaine : Le Grand détournement version papier, comme un recyclage goupillé par deux savants fous de tout ce qui se fait de meilleur ou de pire dans l’univers cinématographique. Petite déception cependant : si le livre dévoile toute une série d’interrogations aussi farfelues que les réponses sont réjouissantes, il aurait été un brin plus jouissif qu’il se montre plus féroce et surtout plus étoffé… Je ne doute pas qu’un jour paraissent les tomes II, III, IV, V etc., alors attendons patiemment la suite.

L’Anticyclopédie du cinéma ne se raconte pas, elle se lit, parce que c’est foisonnant, facétieux, ludique et en trompe-l’œil, petit aperçu…

Dans le chapitre « Acteurs et comédiens » :

« VENTURA, Lino : Acteur français (1919-1987), ancien champion de lutte gréco-romaine qu’il ne fallait pas trop chercher. Un jour, un ami de Lino Ventura meurt. Sans desserrer les dents, Lino prend l’autoroute de l’Enfer à bord de sa DS et stoppe son véhicule devant la maison de la Mort. La Mort aperçoit à travers le judas le regard de l’acteur, lourd de menaces. L’ami ressuscite. Pudique, l’acteur s’est toujours refusé à évoquer cette touchante anecdote. »

Dans le chapitre « Les films » :

« CLASSIQUE (film) : Un “classique” est un film qu’il sera toujours temps de voir, et que, par conséquent, personne n’a jamais vu […]. »

Dans le chapitre « Le saviez-vous ? » :

« ÉTRANGER : Dans un western, on appelle “étranger” toute personne qui n’a rien à faire ici. Exemple : “Toi, l’étranger, tu n’as rien à faire ici” (Richard Widmark dans Du goudron et des plumes pour Alfredo Garcia, 1958). »

Dans le chapitre « Les films célèbres de l’histoire du cinéma » :

« WEST SIDE STORY (Robert Wise & Jerome Robbins, 1961) : La municipalité de New York organise une rixe interraciale. Tony, un Américain, blesse mortellement un Portoricain. Emprisonné, on l’autorise à passer un coup de fil : il se fait livrer une pizza, puis est condamné à la chaise électrique. Tony espère un geste magnanime du gouverneur. Ce dernier consent à faire sauter tous ses PV. »

L’Anticyclopédie du cinéma

Parution : 6 octobre 2016

144 pages

Nouvelles Éditions Wombat

Collection « Les Insensés »

ISBN : 978-2-3749-8047-8

http://www.nouvelles-editions-wombat.fr/livre-I29.html