BETIBOU, Claudia Piñeiro, 2013

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C’est avec un plaisir non dissimulé que je vous fais part aujourd’hui de mon enthousiasme débordant pour ce roman noir singulier, entrebâillé comme une «simple» lecture d’été et refermé comme une œuvre à part entière, extrêmement prenante et séduisante, qui ne finira définitivement pas dans une vieille valise ensablée, mais bel et bien sur un joli rayon de bibliothèque. L’auteure argentine surprend, captive et emporte, nous délectant d’une intrigue ficelée avec intelligence, ingéniosité, et emmenée avec beaucoup d’adresse et de pudeur. Malgré une entrée en matière quelque peu maladroite voire ennuyeuse, ce texte parvient petit à petit à prendre son envol, délicatement, sans faire de bruit, dopé à la persévérance ainsi qu’à une  habileté peu commune…

Pedro Chazarreta, banquier fortuné et personnage trouble, est retrouvé un matin par sa femme de ménage, mort, paisiblement installé dans son fauteuil, la gorge tranchée. Résidant à La Maravillosa, «country club» ultra-sécurisé en lisière de Buenos Aires où il apparaît peu évident de s’introduire, la police conclura vite à un suicide. Seulement voilà, trois ans plus tôt l’épouse de Chazarreta, Gloria Echagüe, était elle aussi découverte sans vie, le gosier béant.  Mis sur la sellette et poursuivi par une opinion publique obtuse et tranchante mais faute de preuves, l’homme d’affaires ne sera jamais inquiété, laissant néanmoins derrière lui une large traînée de soupçon…

Nurit Iscar, ex-écrivain à succès dont la carrière fut misérablement anéantie par une funeste critique, se cramponne désormais à la douce mais frustrante activité d’écrivain fantôme. Femme mûre élégante, désirable et baptisée «Bétibou» par Lorenzo Rinaldi, ancien amant,  directeur du journal  El Tribuno, et personnage misogyne et horripilant, elle se voit confier par ce dernier une mission aussi jubilatoire qu’intrigante : enquêter au cœur même de La Maravillosa, au plus près de cet univers opulent et taiseux où il se révèle plus confortable d’évoquer le suicide d’un homme que son assassinat…  

Jaime Brena, journaliste à  El Tribuno, spécialiste des faits-divers injustement relégué à la rubrique «Société» par le détestable Rinaldi s’ennuie mortellement, contrarié par un travail pesant et abrutissant consistant à disséquer pour ses lecteurs des études scientifiques toutes plus loufoques, infondées et idiotes les unes que les autres.  Fin limier solitaire, un brin taciturne mais d’une profonde humanité, il rumine ses rancœurs en attendant  sa retraite future…

Quant au «gamin», jeune homme intelligent et perspicace, mais novice et peu rompu au travail d’investigation, il tente maladroitement mais consciencieusement d’apprivoiser  son métier de reporter à El Tribuno, surveillé de près par un Jaime Brena quelque peu jaloux, mais cependant traversé de bons sentiments vis-à-vis de ce garçon intrépide et désorganisé…

Trois personnages très différents réunis sur une même voie, celle de la vérité, pour tenter de comprendre le mystère de la Maravillosa. Couronner une enquête d’un suicide ne les satisfait pas, leur fine truffe ne tardant pas à mettre au jour un certain nombre d’invraisemblances s’opposant à l’hypothèse d’une mort volontaire : une photo  volée chez Chazaretta, l’un de ses amis se montrant fuyant et discourtois, et des morts «accidentelles» et nauséabondes s’accumulant dangereusement. Contrarier les plans d’individus hauts placés et douteux peut s’avérer risqué, et nos trois apprentis investigateurs pugnaces et audacieux  mais pas tout à fait préparés à découvrir une réalité bien plus dérangeante et retorse qu’ils ne l’imaginaient, l’apprendront à leurs dépens…

Un roman accrocheur et diablement prenant,  travaillé et étonnant,  qui tient ses promesses de suspense  malgré la faiblesse de premières pages rongées par une écriture lourde et empruntée. Cette même plume qui semble un peu plus tard s’épaissir, prendre du relief, délestée d’une timidité malhabile et  déterminée à étoffer une histoire complexe et terrible, pointant du doigt un certain visage de la société argentine, corrompue, et affaiblie par des années de dictature dont les stigmates sont encore bien visibles. Un récit surprenant, qui éblouit au fur et à mesure de l’avancement d’une trame parfaitement maîtrisée, terrifiante, et qui parvient,  sans sordide ni pathos inutiles à passionner et ensorceler…

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