LA VERTICALE DE LA LUNE, Fabienne Juhel (2005)

9782330034214

Fabienne Juhel s’est invitée dans ma bibliothèque il y a tout juste deux ans avec l’éblouissant et sublime Les oubliés de la lande qui fut pour moi une découverte prégnante, pleine de surprise, et un véritable enchantement de lecture. L’un de ces écrivains qui vous inspire au-delà de l’histoire,  vous touche au-delà de l’intrigue, et qui, après avoir tourné la dernière page d’un livre dense et captivant, vous insuffle des pensées quelque peu  insolites : en effet, j’ai rêvé Fabienne Juhel en bonne fée. MA bonne fée que j’imaginais au pied de mon lit, le soir, me berçant de ses histoires fantastiques et merveilleuses pour mieux me catapulter  au doux  pays des rêves (un peu de régression n’a jamais tué personne). Parce que Fabienne Juhel fait partie de ce club très fermé des auteurs extrêmement talentueux, conteuse hors paire à l’imagination débordante, glorifiée par une plume vive, nourrie de poésie et de bienveillance, comme si chacune de ses histoires partait du plus profond de son âme et que chacun de ses personnages, avant d’être jeté dans l’arène et mis en mots, était tendrement couvé, choyé et préparé au meilleur… comme au pire.

La verticale de la lune s’ouvre sur trois femmes, ou plutôt deux femmes et une enfant, narratrice de son état. Une enfant quelque peu délaissée par une mère-mirage, évanescente apparition aux effluves de mystère dont les contours se dessinent de manière fugace, telle une étrange esquisse subliminale s’évanouissant  dans la nature et abandonnant  la fillette aux tendres soins de sa nounou mexicaine Teresa. Une fillette aux prises de chimères sombres et inquiétantes qui évolue au milieu d’un vaste domaine, passionnée par les arbres, leur force, leur majestuosité, et particulièrement attachée à son grand hêtre avec qui elle entretient un rapport inhabituel, entre confidence, réconfort et relation concupiscente. Une petite fille toute en fantasme, qui romance sa vie et se love au creux d’histoires abracadabrantesques, entre cruauté, questionnement existentiel et défiguration d’une réalité dont on ne saura finalement que peu de choses. Cette même enfant qui jette un être vivant au fond d’un puits, s’incarne en fin limier afin de lever le voile sur le mystère qui entoure les allées et venues de sa mère, et se figure en défenseur  de la nature belliqueux, batailleur et vindicatif lorsqu’un beau jour s’invite au cœur de l’immense propriété un homme mystérieux, sensuel et hypnotique. Un bûcheron surnommé « l’Indien » par la petite, et rétribué afin d’euthanasier les végétaux ligneux fébriles et malades. L’enfant voue un amour inconditionnel aux arbres tandis que « l’Indien » les achève. « L’Indien » nettoie, l’enfant bouillonne, se lançant dans une guerre sans merci contre cet indésirable étranger, secouée  par la haine et troublée par un intérêt ambigu et charnel. Un être juvénile tout en tension qui s’interroge sur ses origines, ses parents, s’échine à comprendre le monde qui l’entoure et s’évertue à appréhender sa propre personnalité, complexe et torturée…

Ce qui frappe chez Fabienne Juhel c’est cet amour immodéré pour ses personnages, et cette formidable faculté à les magnifier tout en mettant en exergue leurs faiblesses et défauts. La verticale de la lune est une terrible et fascinante réflexion sur la place de l’enfant dans la famille, le sentiment de déréliction, et cette incroyable capacité des plus jeunes à imaginer et fantasmer les choses les plus belles ou les plus effroyables. L’histoire d’une enfant qui cherche sa place dans ce bas monde, symbolisée par une écriture une fois de plus saisissante, puissante, aérienne et imprégnée d’une douce et  terrifiante poésie. Un livre dérangeant et beau où le lecteur, en spectateur discret et pudique est tour à tour charmé, interloqué, intimidé et intrigué par cette fillette étrange, fantasque, au caractère de feu, et dont on ne saura jamais ni l’âge ni le prénom. Fabienne Juhel brouille les pistes et nous envoûte,  grande prêtresse d’une littérature pointue, intelligente, vivifiante et singulière…

 Et aussi:   Les oubliés de la lande

                   A l’angle du renard

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Une réflexion sur “

  1. Une auteure toute en sensibilité que j’ai pu découvrir récemment avec Julius aux alouettes.
    Celui-ci a une couverture qui déjà nous fait ressentir de l’émotion pour cette petite fille. Je note avec Les oubliés de la lande.

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