SUZANNE LA PLEUREUSE, Alona Kimhi (1999)

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Comme l’indique ce titre (très) évocateur, Suzanne Rabin, jeune femme à fleur de peau et en proie à des troubles psychiatriques plus ou moins conséquents, passe un temps certain à pleurer, fontaine intarissable rondement alimentée par les petits tracas de la vie quotidienne.  Suzanne larmoie car Suzanne se trouble pour le moindre petit grain de sable venant enrayer les rouages d’une existence bien réglée et routinière. Suzanne est maigrichonne, souffreteuse, peu avenante et auréolée d’un cheveu plat et mou, car Suzanne est à l’image de son tempérament, tristounette et peu encline à se mettre en valeur. Mais surtout, Suzanne répète inlassablement comme une ritournelle sans fin qu’elle « n’est  pas de la famille de ». Méprise en forme de refrain cadencé qui ne semble pas offusquer sa  mère Ada avec qui elle vit à Ramat-Gan dans la banlieue d’Israël, formant à elles deux un « couple » de modestes « Inséparables ». Un duo épique aux prises d’une relation fusionnelle aussi tendre que mouvementée depuis la mort du père,  épisode douloureux et indigeste qui précipita  notre « pleureuse » dans un profond désarroi existentiel et psychologique.

Mais Suzanne, narratrice de ce livre aussi déroutant que réussi, est avant tout un personnage intelligent, extrêmement lucide et d’une très grande facétie, spectatrice alerte et consciente de son état  préoccupant dont elle se moque cyniquement tout au long des  quelques 400 pages. Suzanne qui forme, avec  une poignée de protagonistes secondaires, un ensemble aussi inattendu que foutraque, polarisant l’attention d’un lecteur fasciné, amusé, mais aussi admiratif  du talent d’Alona Kimhi. Une auteure (très) éclairée qui réussit le tour de force (rare) de s’annihiler totalement au profit de son personnage principal. La femme de lettres n’existe plus, la romancière derrière la plume est gommée, donnant pleinement naissance à notre infortunée Suzanne qui se livre sans tabou, exprime son mal-être  sans filtre ni langue de bois et évoque sans peine ses rapports douteux au corps, à l’alimentation et plus généralement aux autres ; une  artiste douée, braque et frustrée, incapable d’évoluer au milieu de ses congénères et de s’adapter à une société qui la terrifie. Suzanne n’a pas d’amis, s’effraie d’un rien  et se recroqueville dans les jupes de sa mère, n’acceptant tout au plus de  fréquenter que le discret Armand et la tempête Nehama, amis intimes de la famille. Ada quant à elle, incarnation de la fameuse et délectable « mère juive », couve sa fille et organise sa vie en fonction d’elle, lui évitant chaque jour qui passe toute contrariété ou angoisse inutiles. Suzanne joue de sa maladie et Ada se laisse duper, Suzanne se régénère dès lors qu’Ada souffre, Ada ne supporte que trop mal que sa fille lui échappe, cercle vicieux relationnel aussi drôle et touchant que malsain et troublant.

Mais alors, que se passera-t-il le jour où, mise au pied du mur par l’arrivée impromptue d’un lointain cousin d’Amérique (Naor), Suzanne verra son univers lui échapper, petit monde étriqué envahi par ce pseudo marchand d’art terriblement séduisant, sculptural, névrosé et hâbleur ? Naor qui se montre doucereux et attentif avec Ada mais terriblement dur et tranchant avec la pauvre Suzanne : « (…) Je t’observe depuis deux semaines et, que te dire, ce que je vois me semble assez mauvais, pour ne pas dire épouvantable. (…) J’ai bien compris que, à la maison, tu as le statut de malade mentale, mais je crois tout de même que tu exagères.(…) Maintenant tu fermes ta gueule ou je te tue immédiatement.»  

Et si, derrière ce tempérament abrupt et obscur se cachait la clé des tourments de Suzanne ? Si Naor, personnage ambigu et filou était celui qui, enfin, tel un prophète, révélait Suzanne à la vie et lui permettait de se réaliser pleinement en tant qu’artiste ? D’une relation de haine naîtra une complicité rude et sans concession, Naor endossant le rôle du rouleau compresseur salvateur et rédempteur, visiteur fugace et douteux refusant obstinément la fatalité et les règles arbitraires du destin. Naor s’emporte vertement, mais Naor s’échine plus que tout autre chose à secouer  Suzanne afin d’en faire tomber les fruits de la  renaissance…

Suzanne pleure, Suzanne souffre, Suzanne est drôle, méchante, parfois cruelle, mais Suzanne est surtout un être complexe et fragile sublimé par l’écriture caustique,  maîtrisée et débordante de sagacité d’Alona Kimhi qui parvient, en s’emparant du thème de la souffrance mentale, à faire d’un sujet grave et épineux un récit solaire, insolent, hautement comique et d’une très grande perspicacité…

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