QUATRE MURS, Kéthévane Davrichewy (2014)

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Kéthévane Davrichewy, auteure prolifique de littérature enfantine mais aussi romancière, dévoile cette année son quatrième récit. A première vue une évocation de la famille somme toute assez banale, peinture d’une tribu désenchantée, aux prises de tourments et de questionnements existentiels ordinaires. Rien d’inédit ni d’excessif donc dans le traitement de ce vaste et malaisé sujet. Ici, chaque mot aurait maladroitement pu ériger un écrit d’une platitude soporeuse et d’une originalité sans relief. Mais c’était sans compter l’agilité et l’élégance d’une plume ardente, incisive, qui ne s’encombre point de circonvolutions inutiles et  dévoile au fil des pages, avec beaucoup d’intelligence et de tact, les pensées intimes de personnages renvoyés à la lisière de leurs souvenirs. Vestiges de la mémoire se métamorphosant en anamnèse aussi douloureuse que salvatrice qui parviendra, peut-être, à ramener douceur et sérénité dans ces cœurs passionnés et affectés…

Ils sont quatre. Quatre murs, quatre piliers, quatre frères et sœurs ; Saul, Hélène et les jumeaux Réna et Elias. D’origine grecque, cette fratrie, réunie à l’occasion du déménagement faisant écho à la vente de la maison familiale, laisse éclater les rancœurs, les non-dits et les jalousies, en présence d’une mère désolée de constater que ses enfants puissent être en  proie à une mésentente certaine. Dans cette famille l’on s’affronte, mais sans logorrhée tapageuse, l’on s’oppose mais sans emportement démesuré. Le ton se fait glacial, cassant, lourd de reproche, écrasant de vieilles histoires qui remontent à la surface, cadavres putréfiés du passé laissant planer une atmosphère délétère. De corrélations adolescentes fusionnelles en relations adultes  obscurcies par un manque manifeste de communication, Saul, Hélène, Réna et Elias s’enlisent désormais dans les souvenirs et les griefs d’un temps révolu et lointain. On ne se parle plus guère, on s’évite gauchement, chacun maquillant ses névroses, ses réprobations, ses douloureux secrets. Combien de temps encore durera ce « jeu » frelaté et vétilleux? Un voyage en Grèce, berceau de leur existence, ravivera-t-il l’affection, la complicité et les confidences d’antan?

La construction du roman se fait habilement simple : un prologue, la voix de Saul, puis celle d’Hélène et enfin Réna et Elias, suivi  d’un épilogue, chaque personnage confiant au lecteur sa version des faits, dissonante, variante personnelle d’un vécu commun mais sensiblement différent d’une parole à l’autre. L’auteure, sans pathos ni jugement, entre à pas de loups dans l’esprit troublé des « Quatre » sans jamais pointer du doigt celui qui s’accroche prosaïquement à la raison ou celui se cramponnant à l’aveuglante passion, l’important n’étant pas l’authenticité  absolue des faits mais les ressentis, les sentiments et autres aperceptions propres à chaque protagoniste. Petit à petit les pièces du puzzle se mettent en place, s’assemblent, entrebâillant les portes de l’énigme, pour mieux comprendre ce qui a pu désunir ces frères et sœurs…

On ne choisit pas sa famille dit-on, mais les liens du sang, indéfectibles et éternels sont, malgré les rancunes profondes et tenaces,  bien difficiles à rompre de manière irrévocable. Kéthévane Davrichewy dans ce roman court et pertinent, traite d’un sujet à la fois « facile » puisque maintes fois abordé en littérature, et ardu, la tentative pouvant rapidement se transformer en  une description lourde, empruntée et peu réjouissante ; écueil largement évité avec intelligence et dextérité. L’auteure habille sa plume d’adresse et de pudeur et nous claquemure dans la bulle de l’intime, renvoyant  son lecteur à ses propres fardeaux et contradictions, pour mieux lui léguer un roman prenant, clairvoyant, à la fois subtil et dénué de toute dentelle superfétatoire… A découvrir.

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