UNE NOUVELLE AMIE, François Ozon (2014)

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François Ozon est un personnage enjôleur et fascinant. Gueule d’amour malicieuse et funambule du cinéma, il se déplace sur le fil de la caméra avec une grâce, une agilité et une audace peu communes. Chaque œuvre d’Ozon se révèle comme une boîte mystérieuse, déposée aux pieds de vos souliers, enrubannée et ceinte d’un joli papier,  prête à révéler un somptueux et envoûtant cadeau empoisonné. Car François Ozon excelle dans l’art de déranger, de bousculer, pontife aux doigts d’or, artisan appliqué, édificateur de longs-métrages magnétiques et déconcertants, sertis d’une acuité et d’une élégance rares. Tout chez lui respire Mankiewicz, Hitchcock, De Palma ou Clouzot ; de relations ambiguës en perversité, de manipulation en psychose, Ozon ignore la vulgarité, ne s’encombre pas de démesure ou de surenchère, optant pour le feutré, le ouaté, atmosphère cotonneuse habilement dérangeante, perturbante et bouillonnante. Une nouvelle amie ne déroge pas à la règle, drame intelligemment saupoudré d’humour et d’humanité, librement inspiré de la nouvelle de Ruth Rendell, Une amie qui vous veut du bien

Claire (Anaïs Demoustier) et Laura (Isild Le Besco) se côtoient depuis l’enfance, partageant tout, leurs joies, leurs peines, leurs douleurs et leurs doutes. Elles grandissent et s’épanouissent ensemble, embarquant dans le bateau de la vie soudées et inséparables. Jusqu’à rencontrer l’amour le même jour, au même endroit. Pour Claire ce sera l’affable Gilles (Raphaël Personnaz), pour Laura le séduisant David (Romain Duris).  Mais lorsque le bonheur  est à son paroxysme, le drame lui n’est jamais loin, tapi dans l’ombre, attendant le moindre faux pas pour bondir et lacérer exaltation et allégresse. Le malheur s’abat, et un jour Laura n’est plus. Claire, nouvellement amputée d’une impérissable amitié et en proie à une profonde dépression, tente péniblement de se raccrocher à la vie. Ayant fait vœu de soutien et d’allégeance à la fille de Laura ainsi qu’à son compagnon, la jeune femme, peu encline à se rapprocher de David, personnage aussi lisse qu’insaisissable, prend sur elle de mieux connaître cet homme. Un rapprochement timide et distant qui l’amènera sur les chemins d’une découverte étonnante : David est double. Masculin et Féminin. Mère et père. David se travestit parce que David aime les femmes, les admire, les glorifie, les ressent au plus profond de son âme. Un choc pour Claire qui voit dans ce « passe-temps » étrange une ode à la perversité. Malgré tout, passé le trouble des premiers instants, à pas de tortue et avec beaucoup de pudeur, les liens viendront à se renforcer et s’affirmer, chacun ayant besoin de l’autre, de sa présence, de son affection, de son regard. Parce que chacune de ses deux âmes tourmentées  cherche sa nouvelle amie, celle qui palliera l’absence, le deuil et le chagrin…

Dans un décor très « américain », Romain Duris (splendide) se tortille et se déhanche vêtu de robes années 80 qui fleurent bon Dynastie, choisissant d’assumer enfin une dualité réprimée. Certaines voix reprochent par ailleurs au sémillant réalisateur d’avoir basculé dans la « caricature ». Romain Duris en ferait-il trop ? La réponse est évidemment oui. Preuve que cet acteur caméléon et outrageusement doué aura parfaitement saisi les tenants et les aboutissants de ce rôle, et digéré ce qui fait la quintessence de ce film : le tumultueux apprentissage de l’acceptation de soi-même. Découvrez-vous différent, opposé à ce que la société vous dicte, et la maladresse n’aura de cesse de pointer le bout de son nez. David cherche sa place, tâtonne, en rajoute, traversant  une période charnière, faite d’abus,  d’outrance et de parodie. Une phase de « délire » jubilatoire qui s’estompe peu à peu pour laisser place à un double féminin apaisé, salvateur et régénérant. Nulle impéritie donc  de la part du cinéaste, mais un regard juste et tendre sur l’éclosion malaisée et embarrassante d’une nouvelle facette.

François Ozon aime se faire d’Ombre et de Lumière, offrant un film sur la recherche d’identité, le poids de la solitude, de la différence et de la difficulté à faire coexister deux personnalités avec une seule et même sexualité. Le spectateur lui aussi goûte à l’ambiguïté, entre rire et larme, entre irrépressible amusement et ardente émotion, intensément charmé par la jolie Anaïs Demoustier, mutine et fragile, éblouissante d’une présence réservée et embourgeoisée, face à un Romain Duris lumineux, remarquable et intelligemment respectueux de son personnage ; le tout orné d’essence subtile de Raphaël Personnaz, éminemment  sympathique dans un rôle de type discret et dépassé par les événements.

Une nouvelle amie, c’est l’alliance inattendue entre deux êtres paumés, qui malgré de jolies vies rangées s’interrogent sur l’authenticité de leur existence, leurs désirs et leur ambivalence. Dans une France toujours plus arriérée et rétrograde, François Ozon enchante, bouleverse et heurte avec ce long-métrage poignant et solaire qui, à mon immense regret, ne fera pas que des heureux…

Et aussi: Sitcom, Sous le sable, Huit femmes, Swimming Pool, Dans la maison, Potiche

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2 réflexions sur “

  1. Quel enthousiasme ! Je n’ai pour ma part pas réussi à dépasser le côté kitschissime ( assumé par Ozon, clairement) et la caricature réductrice de ce que ce serait d’être un homme ou une femme ( le personnage de l’époux de Claire – et leurs relations-!- de ce point de vue là , est presque terrifiant à mes yeux ) . Les prestations des acteurs ne m’ont pas convaincu, loin de là, et si il n’y a rien dans le fond qui me choque, je pense en revanche que cette imagerie très Pierre et Gilles ne pourra que desservir le propos…

    • Honnêtement, je comprends parfaitement que ce film puisse ne pas plaire, voire carrément agacer, et tes arguments sont extrêmement valables. Mais personnellement j’ai beaucoup aimé, je pourrais en parler des heures… 😉

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