L’HOMME DE LA MONTAGNE, Joyce Maynard (2014)

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Joyce Maynard réapparaît discrètement, en cette année 2014, armée de son sixième récit (traduit en français). Si Les filles de l’ouragan, il y a deux ans, m’avait littéralement éblouie et emportée dans un tourbillon de plénitude, L’homme de la montagne lui, me laisse quelque peu désappointée et perchée, perplexe, tout en haut de mon arbre à livres. Une œuvre protéiforme oscillant entre thriller et roman d’apprentissage, choix selon moi peu judicieux, le couplage n’aboutissant pas sous la plume habituellement adextre de Maynard, à un résultat très probant. Le roman de l’auteure américaine lorgne du côté de Seul le silence de R.J Ellory ou du film Zodiac de Fincher, sans en puiser les immenses qualités et les plus beaux aspects, manquant ainsi cruellement d’intensité et de pétulance. Loin malgré tout d’être totalement déplaisant, si la partie « polar » laisse assurément à désirer, le segment initiatique lui, se révèle tout simplement éclatant et d’une très grande justesse…

Au cœur des années 70, Rachel et Patty, deux gamines débrouillardes, rêveuses et casse-cou mènent une vie plutôt monotone à la lisière de San Francisco. Issues d’une famille modeste, elles ont appris dès leur plus jeune âge à se passer de ce dont les autres petites filles et préadolescentes raffolent : la télé, les vêtements, les réunions entre copines, les commérages et autres superficiels papotages. Très unies et peu concernées par le monde extérieur, les deux enfants s’inventent des histoires, espionnent leurs voisins et  passent un temps certain à vagabonder dans les montagnes attenantes à leur rudimentaire demeure. Rachel et Patty, en petites amazones éclairées et dégourdies, l’une sportive, l’autre littérateur en devenir, n’ont aucune entrave, aucune limite, chéries par une mère neurasthénique, lointaine, taiseuse mais aimante, et un père, Anthony Torricelli, détective d’origine italienne qui voit au travers de ses filles l’incarnation de la perfection. Un papa charismatique, protecteur, plaisant, séducteur un brin circonvenant,  vouant un véritable culte aux femmes, et qui finira par divorcer de la sienne, créature insondable et peu encline à le mythifier.

 Le temps s’écoule paresseusement, conjoncture plus ou moins ennuyeuse bientôt secouée et accélérée par de funestes événements qui s’apprêtent à venir troubler l’existence des deux jeunes filles, alors âgées de 13 et 11 ans. Un homme rôde dans la montagne, ombre glaciale et effrayante qui sème la mort et s’adonne à des actes barbares sur des jeunes femmes, toutes revêtant le même profil, toutes brunes et désirables, toutes assassinées selon le même modus operandi. Tony Torricelli inspecteur respecté et adulé s’empare de l’affaire, déterminé à en découdre avec ce disciple du Mal, mais l’investigation se transforme rapidement en véritable cauchemar, le tueur accumulant les cadavres, tandis que la police elle collectionne les échecs; insaisissable, énigmatique, spectral, « l’Etrangleur du crépuscule » sévit et récidive régulièrement sans être jamais inquiété. Torricelli piétine, s’enlise, sombre, tandis que  Rachel, en proie à des cauchemars et autres ombrageuses visions, tente désespérément de venir en aide à son père, en vain, transformant malgré elle cette histoire sordide en lourd fardeau qui  la hantera tout au long de sa vie…

Comme évoqué plus haut, la (grande) maladresse de ce livre se niche au cœur de l’intrigue elle-même, à la fois sous-exploitée et surestimée, grenouillage qui manque cruellement de consistance, de profondeur et de crédibilité. Joyce Maynard nous égare dans les abîmes d’une histoire policière galvaudée, sans fondations solides ni épilogue soigné, tout en excellant dans la partie descriptive des relations tendres et fusionnelles qu’entretiennent  les deux sœurs, et les liens indéfectibles et profondément émouvants tissés avec leur père. L’évocation de l’éclosion de deux jolies fleurs face à la déliquescence programmée d’un homme acharné mais malchanceux se révèle  admirable et parfaitement maîtrisée, tout comme la suggestion en filigrane tout au long du récit de la maman, présence fantomatique partageant son temps entre les livres, son travail et sa chambre. Il est fort regrettable que l’écrivain se soit (foncièrement) perdu au milieu d’une trame sans intérêt, faisant des deux fillettes d’improbables voire inimaginables enquêtrices en herbe, nous gratifiant également d’une fin elle aussi des plus invraisemblable, qui lorgnerait  même nettement du côté du grotesque.

Un livre en demi-teinte, paré d’une double personnalité, qui déçoit, agace, entraîne soupirs et moues incrédules, tout en offrant de fort beaux passages sur l’itinéraire de cette famille d’apparence ordinaire, qui connaîtra malgré elle un destin hors du commun. Un roman qui se fait double, à la fois  funambulesque et mirifique, abandonnant le lecteur dans un état d’hébétude, entre crispation et félicité. Difficile de se positionner dans un cas douteux et tendancieux comme celui-ci, je vous laisse donc juges…

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