PIERRE ET JEAN, Guy de Maupassant (1887)

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La floraison d’un livre dans votre jardin à mots peut être due à différents facteurs de développement. La plus jolie éclosion  de feuillets  selon moi, consiste en un échange avec un ami qui, l’œil éclairé et passionné  vous interpelle au cours d’une conversation sur  un auteur,  cherchant à savoir si vous avez déjà semé les graines d’un   roman en particulier, précieux ouvrage qui lui le bouleversa et resta gravé dans sa mémoire. Si je procédai il y a fort longtemps à quelques bouturages « Maupassantiens », il se trouve que Pierre et Jean n’embarqua pas à cet instant-là dans ma brouette à récits. Ce même ami vous houspille, hausse le ton, pose son cœur et son âme à vos pieds, quidam exalté et bouillonnant vous convaincant de vous procurer le bulbe du ravissement. Deux mois plus tard (l’histoire étant quelque peu oubliée), il revient vaillamment à la charge, offrant simplement et aimablement l’écrit, fraîchement cueilli, assorti d’un laconique et pudique: « Tiens c’est pour toi ». Allégresse et émotion de partager et de découvrir cette œuvre flamboyante, captivante, courte mais d’une intensité prodigieuse ; plaisir de retrouver Maupassant, délaissé depuis de (trop) longues années, et de le redécouvrir au travers de ce texte aussi succinct que brillant, considéré par certains comme son chef-d’œuvre…

Pierre et Jean sont frères. Pierre l’aîné et Jean le cadet, unis par les liens du sang, mais aussi dissemblables physiquement que divergents moralement. Si l’un se pare de blond comme le blé soumis aux rayons du soleil,  l’autre est aussi brun que la pondéreuse enclume qui pèse sur sa conscience. Si Jean s’enveloppe d’un naturel affable, doux et bon, modèle d’aménité et de tempérance, Pierre lui, projette l’ombre d’un personnage emporté, tempétueux et  débordant, qui ressentit tout petit déjà une sourde jalousie à la naissance de son frère ; rivalité précoce contenue par le barrage de l’amour, fâcheusement prêt à céder au moindre débordement de discorde. Pierre et Jean, respectivement médecin et avocat en devenir,  se partagent équitablement  l’amour de leurs parents Gérôme et Louise Roland, mais ne sont néanmoins pas tout à fait soumis au même traitement ; le benjamin attire naturellement les bonnes grâces de son entourage, tandis que l’aîné lui, draine à la fois questionnement et inquiétude quant à sa nature tourmentée.

La vie va son chemin au Havre, entre un père ancien bijoutier passionné de navigation, au tempérament aimable mais rustre et peu rompu aux codes du raffinement, et une mère douce, bienveillante et effacée.  Une existence plus ou moins plaisante bientôt troublée par l’approche d’une funeste et désolante annonce: leur ami Léon Maréchal est mort. Mais surtout, l’intime Léon Maréchal a couché Jean sur son testament, le promulguant ainsi au rang d’unique héritier. Gérôme Roland exulte, Louise semble accablée, Jean n’y entend rien et Pierre suffoque, étranglé par un sentiment de frustration qu’il tente courageusement mais vainement de réprimer et qui l’emprisonne dans la geôle  du ressentiment, le laissant abattu, abasourdi, mais surtout en proie à une question cruciale: pourquoi Jean ? Pourquoi pas lui, pourquoi pas eux ? Les plus effroyables hypothèses traversent dès lors son brumeux esprit, mais une seule accapare dangereusement son attention, supposition qui le mènera au bord de l’abîme, et remettra profondément en cause les rapports compliqués mais tendres qu’il entretient avec son frère, mais aussi et surtout avec sa mère…

Roman dont le cœur balance entre deux mouvements littéraires,  Pierre et Jean  emporte, embrase  et fascine, régi par la plume raffinée, arachnéenne et aiguisée de Maupassant, ensorceleur de mots qui  dissèque les émotions et les sentiments comme nul autre, livrant une analyse au scalpel des profondeurs obscures de l’âme. Réflexion sur l’émulation fraternelle, les relations ambiguës, le mensonge, la cupidité, la rédemption, l’amour gâché et l’affection perdue, Maupassant manie l’enchevêtrement avec virtuosité et lègue à son lecteur un récit passionnant dont il est bien difficile de se détacher. Quand Jean par sa nature aimable et arrangeante attendrit, sage jeune homme déférent à l’extrême qui finit par irriter, Pierre lui, magnétise par son caractère embrasé, personnage double, rugueux, répulsif et pourtant capable de remords, d’abnégation et d’immenses sacrifices. Jusqu’à se demander si, sous le vernis de chacun ne se cacherait pas l’apparente nature de l’autre… Maupassant tient ses  personnages d’une main de maître, exposant chacun d’entre eux à la dure loi de la vie, pour mieux nous concéder une fin éblouissante et profondément déchirante, nimbée de chagrin, d’injustice et de douleur… Une oeuvre inoubliable qui met en exergue que nul n’est parfaitement et totalement sondable, que chacun porte en lui l’Ombre et la Lumière, et que toute dualité  en apparence vile et incomprise peut entraîner malheur et méprise.

Cher compagnon de lecture, parle-moi encore de littérature et de mots, berce-moi toujours de tes conseils avisés et avertis…

Et aussi:  Une vie, Le Horla, Bel-Ami, Contes de la bécasse

  

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