VIE SAUVAGE, Cédric Kahn (2014)

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L’œuvre du réalisateur Cédric Kahn dans sa globalité reste pour moi assez opaque. Il y a deux ans je le découvrais réellement au travers d’ Une vie meilleure, film social  avec pour thématiques l’abandon et la survie, long-métrage admirablement porté par Guillaume Canet et Leïla Bekhti, littéralement habités par leurs personnages de jeunes gens faisant le douloureux apprentissage de l’impossible réussite. Aujourd’hui je découvre avec le même plaisir et une certaine ferveur le dernier-né, Vie sauvage. En s’emparant d’un fait-divers étonnant qui défraya la chronique il y a quelques années, Cédric Kahn nous replonge dans le quotidien de Xavier Fortin et de ses enfants, qui vécurent plus de 11 ans à  l’ombre de l’illégalité…

Philippe Fournier dit « Paco » (Mathieu Kassovitz) vit avec sa compagne Nora (Céline Sallette) et ses fils en marge de la société, dans une caravane cerclée d’animaux, baignée de nature et de grand air ; une existence sur le papier somme toute assez séduisante mais qui aujourd’hui lasse inexorablement Nora. Excédée par ce mode de vie «parallèle», décision est prise un  jour de purement et simplement déserter le campement un brin rudimentaire, entraînant avec elle ses trois enfants par ailleurs réfractaires à ce revirement brutal. Réfugiée chez ses parents, elle refuse tout contact avec celui qui se retrouve relégué au rang d’ex-compagnon, s’engageant dès lors dans une lutte sans merci avec ce dernier ; bataille qui concerne bien évidemment leur progéniture, victime collatérale de ce type de conflit de tout temps révoltant, mais bien difficile à juger. Nora obtient la garde, Paco ne voit que trop peu sa descendance, prenant une décision à la fois dangereuse et irréversible : la « déplacer » d’une vie à l’autre (un seul des enfants qui n’est pas de lui refusera), pour la ramener à son quotidien de toujours, fait de grands espaces et d’apprentissage autodidacte.

Débute une  cavale anxiogène, qui les conduit de tentes en communautés, d’abris de fortune en  maisons à reconstruire ; une soustraction d’enfants que Paco souhaitait  éphémère, cri de détresse adressé à une justice qu’il estime partiale, mais qui se prolongera sur quasiment 12 ans. Désertion régulière, changement d’identité, mensonges, incessante fuite les mèneront sur le chemin d’une vie chaotique, et pourtant toujours bercée d’amour, de partage et de découvertes. Paco s’accroche à ses convictions sans se soucier de la loi, traqué par la gendarmerie, honni par Nora, jusqu’à ce que les bambins deviennent adolescents, et de créatures dociles et attentives se métamorphosent en personnalités à part entière, pour qui il est de plus en plus difficile de vivre en marge d’une société dont le chant des sirènes les laisse de moins en moins indifférents…

Les critiques de ce film (à deux ou trois exceptions près) sont littéralement dithyrambiques : « brillant », « magnifique », « poignant », « grandiose » et tout un monceau de qualificatifs tous plus élogieux les uns que les autres. Sans aller jusque là, il faut bien admettre que le pari est réussi, même si personnellement j’espérais autre chose. Point n’est méprise du réalisateur, loin s’en faut, qui prend le parti d’offrir une œuvre sèche, froide, contant prosaïquement une fuite que j’aurais voulue (en spectatrice quelque peu naïve) plus poétique et romanesque. Mais ici c’est le cinéaste qui porte sur lui le glaive de la raison, et en lieu et place de lyrisme malvenu, Cédric Kahn s’octroie le droit  de présenter un récit « parnassien » qui ne s’épanche pas, nullement alourdi de sentiments, jamais empesé d’émotions superfétatoires, évocation stricte et décharnée d’une histoire douloureuse qui pourrait  prêter à la rêverie romantique, si l’on oubliait quelque peu que le postulat de départ lui, découle d’une décision grave et dramatique.

Mathieu Kassovitz, à mille lieues de conter fleurette au beau milieu d’un champ de pâquerettes, incarne avec brio et rudesse un papa bohème ne transigeant jamais, ni avec l’éducation ni avec les valeurs qu’il défend, personnage rigide qui n’attire que peu la sympathie mais draine néanmoins une certaine forme de respect. Respect pour ses convictions, respect d’une liberté et d’une marginalité assumées. Mais aussi perplexité face à une position clairement imposée à des enfants captifs des idéaux de leurs parents. Céline Sallette quant à elle, même si peu présente tout au long du film, se révèle superbe d’âpreté et de douleur, merveilleuses et poignantes scènes qui introduisent et concluent brillamment le film ; celle d’un départ calculé et forcé, et celle de retrouvailles mouvementées avec les enfants de son personnage, dans les locaux de la police, bien des années plus tard.

Aucune fantaisie dans la réalisation et  une image digne d’un téléfilm français de seconde zone (aïe) n’empêchent en rien d’être fasciné par cette (longue) tranche de vie, où nul n’est jugé, mais simplement exposé avec recul et empathie. Un long-métrage qui a de plus le mérite d’ouvrir le débat et de mettre en lumière un certain nombre d’interrogations, ramifications  sociétales et humaines ramenant sur la table des discussions (entre autres) le rôle, les droits, mais aussi les devoirs des parents  vis-à-vis de leurs enfants, ainsi que la question de la légitimité à vivre comme chacun l’entend sans faire de l’autre un prisonnier non décisionnaire.

Un film à l’image de son titre, sauvage, indomptable et qui vaut vraiment le coup d’œil malgré certaines imperfections…

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