LE TATOUAGE et autres récits-LES JEUNES GARÇONS-LE SECRET (1910-1911), Junichirô Tanizaki

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Je remarquai  il y a peu, que deux ouvrages de l’auteur japonais trônaient fièrement dans ma bibliothèque : Journal d’un vieux fou et Le tatouage et autres récits. « Saperlipopette! » m’exclamai-je, comment choisir entre ces écrits aussi alléchants l’un que l’autre? Bêtement prostrée face à eux, je réfléchissais, la bouche en cœur, le regard papillonnant, lorsqu’ils se mirent à me charmer, clignèrent de la page, tortillèrent de la quatrième de couverture, laissant déjà transpirer toute la sensualité et la subversivité propres à Tanizaki, m’abandonnant ainsi entre les mains froides et sèches d’un cruel dilemme. Je finis par abdiquer face à ma propre indécision et me laissai aller à un juvénile et niaiseux « plouf-plouf-ce-sera-toi ». Le tatouage et autres récits l’emporta fièrement, et je me retrouvai en tête-à-tête avec trois nouvelles d’une puissance, d’une intemporalité et d’une flamboyance exceptionnelles, récits respectivement publiés en 1910 et 1911 dans différentes revues japonaises alors que Junichirô Tanizaki était âgé d’à peine 25 ans. Stakhanoviste  passionné et sulfureux, cet auteur, frappé de nombreuses fois par la censure, léguera une œuvre pléthorique et remarquable, mise en lumière par la Bibliothèque de La Pléiade et les éditions Sillage.

Le Tatouage, fable succincte et voluptueuse, met en scène un jeune tatoueur réputé, obnubilé par la beauté. Après être parvenu au point culminant de sa discipline, Seikichi espère désormais laisser une dernière empreinte artistique, puissante et mémorable. Mais pour cela il lui faut débusquer la  perle de délicatesse et de distinction, pure sublimité digne de revêtir son plus beau dessin d’encre. Parcourant fiévreusement les rues de Tokyo à la recherche de la peau parfaite, il parviendra à dénicher celle qui, par sa joliesse éclatante, aura le privilège de porter, gravée dans sa chair, son œuvre la plus somptueuse. Dévolu est jeté sur une jeune apprentie geisha qui fera l’expérience des  mains à la fois expertes et perverses de Seikichi, jeune homme névrosé ne reculant devant aucun stratagème pour arriver à ses fins et révéler cette jeune femme à elle-même, vénérable Jorogumo, inquiétante et fascinante…

Les Jeunes Garçons, nouvelle aussi dérangeante qu’hypnotique, déploie une véritable ode au Sadisme, vécu à travers le prisme de quatre enfants. Le narrateur a pour compagnon de classe un garçon réservé, choyé, qui ne se déplace jamais sans sa gouvernante. Chahuté par ses camarades et considéré comme inintéressant parce que pusillanime, introverti et taiseux, Shin.Ichi, gamin aussi beau que perturbé se révélera d’une toute autre nature lorsqu’il sera immergé au cœur de la demeure parentale, bientôt théâtre de jeux pénibles et furibonds qui repoussent les limites de l’amusement. Shin.ichi, petit despote licencieux, avilit sa sœur Mitsuko qu’il prend un malin plaisir à faire souffrir, mais aussi notre jeune narrateur, littéralement subjugué par cette personnalité hors-norme, et Senkichi, brute avérée sur les bancs de l’école qui lors de ces « divertissements » se montre soudainement soumis et docile. Mais tel est pris qui croyait prendre, et les machinations des jeunes garçons se retourneront bientôt contre eux, offrant à Mitsuko le sabre aiguisé de la vengeance…

Le Secret, dernière nouvelle de ce court ouvrage, évoque elle la vie d’un homme à la recherche de nouveaux frissons, inhérents à d’inhabituelles expériences. Désabusé et lassé des plaisirs qu’il connaît et pratique, le narrateur, un certain « M.S.K », de plus en plus avide d’inconnu, se redécouvre à travers le travestissement. Un soir, alors qu’il se rend au théâtre gracieusement maquillé et ceint d’un élégant vêtement féminin, il revoit par hasard une ancienne conquête, avec qui il brûla des heures aussi intenses et sensuelles que fugaces et sans issue. Ils se reconnaissent mutuellement et décident de se lancer dans un jeu de séduction aussi  pervers que mystérieux, qui, lorsque celui-ci perdra de son essence énigmatique, poussera le narrateur à se détourner de son amante…

Junichirô Tanizaki nous plonge dans un univers fait de perversion, de vice et d’obsession  littéralement transcendant, divinisé par une plume d’une vivacité, d’une poésie et d’une finesse qui laissent béat d’admiration. Quand Le Tatouage gravite autour du thème de l’exaltation artistique et de la souffrance – mère de la métamorphose, Les Jeunes Garçons s’imbrique dans une logique de découverte de soi et de son corps au travers de distractions cruelles et scatologiques, ouvrant la porte sur Le Secret, ultime nouvelle où masochisme et  personnalités aussi complexes que confuses côtoient  passion  fulgurante  et destructrice. L’auteur japonais, tout « hérétique » qu’il ait pu paraître à l’époque (il pourrait largement l’être aujourd’hui encore aux yeux de certain(e)s), et par l’absence totale de jugement, n’en n’oublie cependant jamais sa petite morale personnelle, celle qui rappelle que rien n’est jamais établi ni irréversible, que les pulsions revêtent bien des formes et des visages différents, et qu’il – messieurs prenez garde – ne faut jamais négliger le pouvoir des femmes… Troublant et brillant.

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