LA VIE RÊVÉE DE RACHEL WARING, Stephen Benatar (1982)

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Brandissons immédiatement l’étendard de la joie, sans plus de circonvolutions inutiles : les éditions Le Tripode m’ont laissée littéralement pantoise après avoir tourné la dernière page de ce roman d’une étrangeté peu commune. Déroutant, étourdissant, drôle, dramatique, singulier et pathétique ; voilà, en quelques mots, comment résumer ce récit terriblement dérangeant et d’une originalité sans égal, particularités qui par ailleurs, à l’époque, firent obstacle à l’auteur britannique  dans son ascension jusqu’au point culminant du prestigieux Booker Prize (certains doivent encore s’en mordre les doigts!). Un ouvrage que je qualifierais de « trompe-l’œil », jouant habilement tout au long des quelques trois cent quarante pages sur la confusion, et mettant en perspective un incommensurable embrouillamini de sentiments, de souvenirs et de jugements. La lucidité et la raison sont ici fort mises à mal, symbolisées par une héroïne, Rachel Waring,  unique dans ce qu’elle a de plus romantiquement désespérée et de plus tragiquement répulsive. Un spécimen illuminé et fantasque en surface, qui s’avère toutefois bien plus retors, sibyllin et  troublant à mesure que l’on gratte le vernis…

L’aurore du livre ressemble pourtant à une gageure, puisqu’il révèle une entrée en matière un brin  traînante et  peu attractive. L’écriture se fait timide, le préambule peu captivant. J’ai eu bien peur, je dois l’admettre, que cette lecture ne se contentât d’entretenir un personnage fade et stupide, et ne demeurât qu’une sombre et regrettable  méprise. C’était sans compter sur le talent de Stephen Benatar, plume de fer dans des pages de velours, qui offre en pâture à son lecteur la déboussolante Rachel, femme mûre approchant  la cinquantaine qui déroule une vie linéaire, quasi morose, honorable  « vieille fille » perchée sur les hauteurs d’un sentimentalisme nauséabond et exalté. Rachel vit avec son « amie » Sylvia, râleuse devant l’éternel, caractérielle et fumeuse compulsive, avec qui elle entretient des relations aussi conflictuelles qu’artificieuses. Mais un événement inattendu va venir remettre en cause cette existence ô combien morne et banale : en effet, Rachel hérite de la maison de sa grand-tante Alicia, femme excentrique qu’elle n’avait plus fréquentée depuis de nombreuses années. Implantée à Bristol, cette majestueuse et vaste demeure du dix-huitième siècle lui offre dès lors l’occasion de tout quitter pour s’embarquer dans une vie de bohème, s’adonner à la contemplation, se figurer en esthète fiévreuse, irradiant d’un optimisme certes louable mais passablement irritant. Disons-le ouvertement, Miss Waring est un individu hautement ravi de la crèche, qui passe un temps certain à chantonner de douces mélodies d’amour ou à citer des répliques de films romantiques. Rachel c’est Autant en emporte le vent, Un amour pas comme les autres, La fille et son cow-boy, mais aussi Broadway, Julie Andrews, Doris Day, et encore Shakespeare, Anthony Hope, ou le poète anglais Alfred Tennyson. Tout ce qui à trait au drame et au sentiment met Rachel dans un état de béatitude extrême qui pourrait faire sourire (et soupirer d’agacement) s’il ne s’avérait surtout très inquiétant. Car Rachel se montre de plus en plus étrange, comme happée par un autre monde, hors des chemins de l’entendement. À la fois d’un altruisme et d’un enthousiasme louables, notre protagoniste se révèle surtout, petit à petit, d’une prétention, d’un dédain et d’une  condescendance vis-à-vis de ses congénères qui font littéralement froid dans le dos. Rachel, dont l’attitude se fait de plus en plus ostentatoire et le tempérament de plus en plus obscur…

Il serait fort cruel et bien maladroit, arrivée à ce stade de la chronique, de vous en dire plus, bien que l’envie me brûlât sérieusement la langue… Car, parole de lectrice, il y en a des choses à divulguer sur ce livre… mais il faudrait pour cela une étude approfondie, ou des heures et des heures de débat intense et mouvementé. Je me contenterais donc d’apposer ici une chaude et immense recommandation, avec tout de même un avertissement : ceci n’est pas à mettre entre toutes les mains. Armez-vous de recul, parez-vous de votre plus belle armure de lecteur car Stephen Benatar réalise un véritable coup de maître en nous confrontant à un récit labyrinthique et oppressant. Sous des airs badins et enjoués La vie rêvée de Rachel Waring éclate comme un grand feu d’artifice de cruauté, déchirant et d’une beauté tragique, dont les retombées revêtent la forme d’une question simple : où s’arrête le fantasme et où commence la folie ? Réinventer et réenchanter sa vie est une chose, en faire un tourbillon de démence en est une autre. Préparez-vous donc à  un tête-à-tête dont vous ne ressortirez pas indemne, pris(es) entre les griffes d’un personnage à la fois admirable et inoubliable, mais aussi navrant et passablement angoissant.

Un roman, me semble-t-il qui ne peut rester dans la moyenne : l’on adore ou  l’on déteste. Personnellement j’ai choisi mon camp, captivée et hautement perturbée par ce récit en forme de pépite, lorgnant même rondement du côté du chef-d’œuvre…

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