ÉLOGE DU PARASITE, Lucien de Samosate (entre 165 et 185 ap. J.-C.)

Maquetación 1

Poursuivons l’exploration du (fabuleux) catalogue des éditions Sillage, véritable coffre à trésors renfermant une somme de pépites littéraires rares ou épuisées, qu’il est toujours grisant de découvrir. Remontons aujourd’hui l’horloge du temps et plongeons-nous dans les pages de ce court texte, œuvre de Lucien, rhéteur, satiriste et philosophe qui dévoila avec cet écrit un dialogue intensément savoureux, éclairé et pointu, mais aussi d’une très belle facétie, car parcouru d’une judicieuse ironie et d’une mauvaise foi parfaitement travaillées et réfléchies. Tellement bien pétri d’arguments qu’il parviendrait presque à nous convaincre…

Transposons ce récit à notre époque actuelle : qui n’a jamais eu un Parasite dans son entourage? Cet ami ou ce membre de la famille honni qui s’accroche, s’enracine et encombre, pot de glu gracieux et affable pillant les frigos et autres placards, tout en gratifiant son hôte d’un sourire angélique, l’air de dire : « on est bien ensemble, non ? » Ce personnage sourdement détesté, seul à ne pas être au courant qu’il dérange et irrite. Et bien figurez-vous qu’il n’est pas de bon ton de vouloir se débarrasser du Parasite. Non. Car le Parasite est un être socialement indispensable, moralement irréprochable, un individu dont la collectivité, ne l’eût-elle toujours pas compris, a cruellement besoin. C’est ce que Simon, ledit Parasite démontre à son interlocuteur Tychiadès dans cet échange philosophique des plus jubilatoire.

[…] la profession de parasite est l’art de boire et de manger, de dire ce qu’il faut pour obtenir deux avantages ; son but est l’agréable.  

Le parasite ne se rencontre jamais sur l’agora ni aux tribunaux ; tous ces endroits-là […] conviennent plutôt aux sycophantes : la sagesse et la modération y sont inconnues.

Selon Simon, le Parasite ne profite pas, mais offre généreusement sa présence lumineuse et enjouée à une horde de quidams cafardeux et en quête de compagnons rompus au badinage. Le Parasite, contrairement à l’Homme quelconque, ne  s’en va pas courbé et décharné à la guerre, le Parasite vit la guerre, car le Parasite sait se sustenter et se préserver afin de déployer le corps et l’esprit d’un valeureux combattant. Et puis, nulle comparaison possible entre le philosophe et le Parasite. Non. Le philosophe pense, se fâche et s’éreinte à produire une réflexion qui l’abandonne démuni et mélancolique, tandis que le Parasite lui s’en va toujours heureux et d’égale humeur. Parmi ses nombreuses qualités, n’oublions pas que le Parasite est, de plus, un formidable confident, un ami fidèle, beau, replet et soigné. Bref,  officier en tant que Parasite est une sinécure dont tout un chacun en réalité rêve secrètement. Peut-être, en notre for intérieur, n’abhorrerions-nous pas tant que cela l’idée de devenir un importun mondain, une sangsue magnifique, un pique-assiette formidable.

Cet entretien satirique se dévore avec délectation et amusement mais aussi avec admiration. Car Lucien réussit (presque), par un raisonnement acéré et pertinent, à  nous   rallier à la position de Simon. Par ailleurs, il met habilement à mal l’image des orateurs et des philosophes, car heureux celui qui – en substance –  ne réfléchit pas et s’adonne aux joies d’une vie qui siphonne celle de ses semblables. Mais attention, le Parasite ne souffre d’aucune comparaison, ni avec l’épicurien, ni avec l’hédoniste. Car ceux-là, d’une manière ou d’une autre, sont toujours esclaves d’une contrainte. Le Parasite lui, libre, sans attache, et virevoltant d’une place à une autre ne se sent jamais emprisonné, ni tributaire de quoi (ou de qui) que ce soit, et encore moins gêné ! Simon apparaît comme brillant dans ce qu’il a de plus futé, cauteleux argumentateur qui laisse pantois, admiratif, merveilleux « fumiste » que la modestie n’étouffe point, et qui s’arrange toujours pour garder en son bec le dernier mot… Épatant et prodigieux.

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