TIMBUKTU, Abderrahmane Sissako (2014)

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Comment faire de la barbarie, de l’ignorance et de l’obscurantisme un moment de poésie pure sans tomber dans la  caricature (vis-à-vis des oppresseurs) ou le larmoyant (vis-à-vis des opprimés) ? La réponse se niche au creux de ce film déroutant, solaire et remarquable. Le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako ouvre délicatement l’œil de la caméra et dirige son regard aiguisé  vers un sujet complexe, risqué, difficile à traiter sans affronter les uns et compromettre les autres.  Un long métrage qui ne craint pas la réalité dans sa globalité, nullement tronquée, à laquelle est intégrée une notion certes difficile à entendre mais factuelle : les bourreaux, tout abjects et abominables qu’ils puissent paraître  sont aussi  (et malgré eux) des humains…

Kidane, homme tempéré et d’une grande douceur, vit dans les dunes avec sa femme Satima, sa fille Toya, et Issan, petit berger haut comme trois pommes, non loin de Tombouctou tombée aux mains des djihadistes. Tombouctou qui étouffe littéralement de nouvelles règles arbitraires, infondées, et se meurt de jour en jour. La musique, les cigarettes, les parties de football sont désormais interdites, les femmes tenues d’être voilées, les hommes sommés de retourner leurs bas de pantalon, régime de terreur suranné et inconcevable entretenu par de fréquentes rondes de surveillance. Mais il n’est jamais simple d’entraver la liberté et certains résistent quoi qu’il en coûte. Kidane et sa famille, relativement épargnés par cette présence nauséabonde, seront pourtant eux aussi contraints  d’affronter ces extrémistes religieux et de faire face à leur justice toute personnelle…

Abderrahmane Sissako radiographie l’œil de ses personnages, dissèque leurs beaux et burinés  visages pour donner à voir cette lueur de peine, de peur, de révolte ou de fanatisme qui les éclairent. Un grand film dans ce qu’il a de plus touchant, démonstration  à la fois sauvage et pudique de l’  Homo homini lupus. Le réalisateur caresse tendrement la détresse mais aussi les joies fugaces d’habitants solidaires, frondeurs et téméraires, face à un ennemi aussi pitoyable que dangereux. Mais surtout, il prend le parti d’humaniser un groupe s’auto-réduisant à l’état de bêtes sauvages. Des hommes que Sissako élève au rang de besogneux faisant régner une  terreur à grands coups de préceptes fallacieux et vomitifs, tandis qu’eux-mêmes s’égarent, tâtonnent dans leur rôle de tortionnaire pétri de contradictions, troupeau de moutons amateurs et aveugles paissant dans le champ de la médiocrité. Du jeune djihadiste enrôlé infichu d’expliciter  clairement sa présence au milieu de ce chaos, au plus ancien qui s’applique à faire respecter des règles que lui-même (bien entendu) peine à suivre, bienvenue dans cet univers d’ambivalence planant au-dessus d’un clan  qui cherche désespérément une raison d’exister ; quête d’identité, de pouvoir et de sang sous couvert de religion, renforcée par un « effet de bande » débilitant et mère de toutes les pires absurdités.

À l’ère de la violence ultime, certains pourraient être troublés voire agacés par le parti pris d’Abderrahmane Sissako, mais humaniser ne veut en aucun cas dire rendre sympathique ou dédouaner. Au contraire, le réalisateur, avec une cruauté tout enrubannée de poésie, rappelle à ces personnages peu respectables qu’ils ne sont rien de plus que de simples humains – ce qui ne les rend pas, au demeurant, moins vénéneux. Mais des humains flanqués d’une irrationnelle prétention d’ autodéification, avides de despotisme, perdus dans les méandres de leurs esprits étriqués et malades, dénués de jugement et de valeurs, concept difficile à encaisser pour des individus s’imaginant royalement au-dessus de tout et de tous. Point de vue certes étonnant – Sissako aurait pu se contenter de les réduire au simple état de hyènes – mais qui donne naissance à de grandes et belles scènes telle celle où l’on échange fiévreusement sur le foot (interdit ce sport non?) et Zinédine Zidane, tandis que Zabou (l’un des plus beaux personnages du film) laisse planer l’ombre de sa présence, majestueuse, outrecuidante, et assène les occupants d’un laconique et prodigieux « connards ». Ou encore ce moment de grâce lorsque les enfants du village, privés de ce même football, se lancent malgré tout dans une partie endiablée mais… sans ballon! Face à la folie et la crétinerie primaires, force est d’imaginer, de s’adapter, de rêver et d’espérer. Chacun reste digne et droit, combat silencieux, résistance taiseuse mais obstinée face à cette ruche étouffant d’êtres fanatiques, violents et hautement ridicules.

De ces images sublimes aux couleurs jaune orangé chaudes et enivrantes monte la poussière de la colère, mécontentement contenu dans un écrin de douceur, porté par des acteurs habités et formidables pour la plupart amateurs, qui donnent du sens, de la vie et de l’oxygène à cette œuvre brillante. Sissako entremêle de salutaires notes d’humour à  une réalité qui fait froid dans le dos et évite adroitement le trop-plein de violence, ce qui n’annihile en aucun cas le vent de révolte et de consternation qui souffle sur le spectateur. Timbuktu, long métrage feutré, habile et d’une grande intelligence, emmené par une musique envoûtante et divine, s’offre à vous  comme un petit bijou de cinéma à découvrir impérativement…

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