ILS SONT VOTRE ÉPOUVANTE ET VOUS ÊTES LEUR CRAINTE, Thierry Jonquet (2006)

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[…] Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,

Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ;

Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.

Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ; […]

« En rédigeant ces phrases terribles, en juin 1871, [Victor] Hugo songeait aux Communards, dont tous n’étaient pas des enfants de chœur. » 

Dans des villes imaginaires du « 9-3 » et à la croisée des destins, Lakdar se distingue comme un adolescent brillant, élevé tant bien que mal par son père Ali dans une cité de Certigny et qui, suite à une erreur médicale, verra son existence tragiquement bouleversée. Parallèlement, Anna Doblinsky – jeune professeure de confession juive – se retrouve jetée en pâture à des gamins paumés et surexcités en manque d’éducation et difficilement maîtrisables. À quelques vies de là, Richard Verdier, substitut du procureur, se débat avec de lourds dossiers, empli d’une farouche volonté d’éradiquer les mafias locales tenues de main de maître par de petites frappes hautement nocives et dénuées d’humanité. Quant à Adrien, jeune adulte schizophrène élevé chez « les bourgeois » du côté de Vadreuil, il bascule lentement et inexorablement dans une folie meurtrière terrifiante tandis que le corps médical ne se préoccupe guère de son état mental plus qu’inquiétant. Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte  c’est aussi la montée de l’intégrisme religieux au cœur de nos cités, les salafistes radicaux qui veillent dans l’ombre, l’antisémitisme, le racisme, les émeutes de 2005 et la figure grimaçante de Nicolas Sarkozy, la colère et la douleur d’enseignants dépassés et esseulés, de familles déchirées et à bout de nerf, d’une jeunesse désabusée, influençable, livrée à elle-même et catapultée sur les chemins de la délinquance ou de la folie.

 Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, c’est tout cela et bien plus encore… Il suffit juste de tourner la page…

Il y a quatre ans, j’entraperçus le talent de Thierry Jonquet à travers le sublime film d’Almodóvar La Piel que habito, adapté du roman Mygale. Cette toute première rencontre littéraire se fait donc houleuse et douloureuse, l’auteur brandissant une œuvre rugueuse, âpre, sans concession et qui ne laisse jamais poindre la moindre lueur d’espoir. Car Thierry Jonquet, dont l’écriture sèche et tendue met en mot une réalité factuelle et dénuée de démagogie, sans jugement ni morale, décrit admirablement une conjoncture sociétale de plus en plus délétère et l’évolution d’adolescents laissés à l’abandon, quel que soit le milieu au sein duquel ils évoluent. Parce qu’ici le propos n’est pas uniquement de pointer du doigt les zones dites « sensibles » et les tristes destins qui en découlent, mais de mettre en lumière des jeunes gens de tous horizons tellement en manque de repères et de stabilité que la différenciation entre le bien et le mal ne se fait plus et que la sauvagerie devient dès lors coutume et légion. L’intrigue avance, les chapitres se font de plus en plus courts, violents et dramatiques. C’est éprouvant, sans parti pris, pragmatique, dense, roman balayé de faits réels qui se dévore la boule au ventre et le goût du sang dans la bouche…

Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte adapté pour la télévision sous le titre Fracture en 2010, rappelle à nos bons souvenirs des morceaux de musique comme Petit frère d’IAM, Hardcore d’Ideal J (l’un des plus flamboyants titre de rap français jamais produit, bien que certains propos soient plus que discutables) ou Les pieds dans l’ciment du groupe lyonnais IPM. J’ai lu ce livre à l’écoute de ces titres, dans une ambiance morose et noire et l’ai refermé chagrinée, secouée, en proie à de nombreux questionnements, comme égarée et fort inquiète…Mais le réalisme cru n’ayant ni saison ni vacances il importe de lire quoi qu’il en coûte cet auteur incroyable aux histoires dédaléennes et captivantes.

Pour conclure – et dans le but d’alléger quelque peu cette chronique qui donnerait envie au plus ingénu des Bisounours de se jeter du vingtième étage – citons Papi Georges : « Un enfant c’est comme un arbre, pour pousser droit il lui faut un bon tuteur… ». Merci Papi Georges.

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