RENTRÉE LITTÉRAIRE…

PORNIFICATION, Vie de Karin Schubert, Jean-Luc Marret (2015)

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Voici un livre extrêmement troublant qui risque d’en émerveiller ou d’en rebuter plus d’un-e. Moi-même suis dans une expectative déstabilisante, entre désir de le recommander chaudement et obligation d’émettre de sérieux doutes, voire une vive critique. Tout relève de l’étrange et de l’incongru dans ce « roman-essai », l’écrivain lui-même laissant songeur quant à ses fonctions et sa discrétion : « chercheur français spécialisé dans les domaines du terrorisme au sens large du terme et des conflits ». Auteur de nombreux articles et publications sur le sujet, quel déclencheur a entraîné un revirement aussi radical et poussé Jean-Luc Marret à s’attaquer à un sujet situé à l’extrême opposé des travaux de recherches qu’il a l’habitude d’entreprendre ? Nulle réponse, pas d’indice, le mystère restera entier, mis à part, peut-être, une piste peu reluisante : celle d’une adoration (malsaine) pour Karin Schubert dont l’écrivain livre un portrait à la fois émouvant et extrêmement impudique voire obséquieux. Karin Schubert… Ce nom ne vous dit certainement rien et pourtant elle fut une troublante et enfantine reine d’Espagne dans le célèbre film de Gérard Oury, La Folie des grandeurs. L’un de ses plus grands rôles – pourtant modeste –, puisque Karin Schubert tomba vite sous le joug de l’artiste maudite, dont la vie chaotique et emplie de fausses espérances – elle rêvait de beaux personnages et d’une carrière émaillée de succès et de gloire – ne se limita qu’à une tragédie crasse des plus misérable et pathétique…

Jean-Luc Marret narre donc l’existence – romancée – de cette femme allemande, née après-guerre dans un milieu défavorisé et qui cherchera vite à s’émanciper en utilisant une martingale toute personnelle : sa beauté. Espérant se libérer d’une toute-puissance masculine et ne voulant pas subir les emplois strictement féminins de l’époque (secrétaire ou… secrétaire), Karin Schubert, blonde, les yeux bleus, passionnée, rebelle, des courbes divines, libre et peu rebutée par la nudité débute sa carrière par des publicités, poursuit par du mannequinat, jusqu’à effleurer son rêve d’être actrice. Caressée seulement cette douloureuse chimère, car on ne la cantonnera qu’à de piteuses comédies romantiques ou sexy, nul rôle intéressant, profond ou dramatique ne venant ornementer le cadeau – empoisonné – de la réussite ; tant de désillusions entraînant la chute, une longue et insoutenable descente aux enfers. Parce qu’il faut vivre et subsister, parce que l’on s’habitue au luxe, parce que l’oubli est le pire ennemi de l’artiste, parce que l’état de santé de son enfant réclamera d’onéreux soins, Karin Schubert glissera lentement et inexorablement vers l’érotisme puis le porno chic, pour finir engluée dans le porno crade, évitant ainsi maladroitement le vide abyssal d’un anonymat craint et redouté…

Je ne sais si Jean-Luc Marret a rencontré Karin Schubert ou si cette dernière a eu vent de l’existence de ce livre, mais une chose est certaine c’est que cette passion outrancière pour celle qu’il défend tel l’amoureux transi et maladroitement chevaleresque se révèle rapidement incommodante. Marret accuse le cinéma mondial de la déchéance de cette femme, s’insurge contre le fait que tous n’aient vu en elle que sa beauté magnétique et que chacun ne l’ait réduite qu’au néant abject d’une plastique parfaite, mais nous rappelle sans cesse lui-même avec force détails rabâchés à quel point elle était d’une joliesse prodigieuse. Marret entend secourir et  « réhabiliter » Karin Schubert mais ne parvient qu’à la victimiser et la rendre douloureusement pathétique aux yeux du lecteur, le but recherché de contrecarrer une « légende » étant dès lors loin d’être atteint. Pourtant, son livre est emmené par une plume ravissante et soutenue (parfois étrange, nerveuse, bilieuse), et les passages (nombreux) sur la vie après-guerre en Allemagne, le milieu impitoyable du cinéma ou l’évolution de la société sont historiquement et sociologiquement passionnants. Il aurait pu accoucher d’un magnifique essai, il n’en restera qu’un roman dichotomique, instable, à la fois saisissant et repoussant, beau et fangeux. Car si le système a broyé cette femme, qu’en est-il de sa propre responsabilité ? La libération sexuelle – fut-elle nécessaire –, conduisit aussi à une nouvelle forme d’esclavagisme dans lequel Karin Schubert s’engouffra en toute conscience, faisant par ailleurs frémir les féministes de l’époque. Jean-Luc Marret égratigne violemment le monde du porno tout en détaillant scrupuleusement un certain nombre de scènes extraites des films de Schubert, le lecteur – mal à l’aise – l’imaginant dans la position de l’obsessionnel qui les aurait tous visionnés un par un, l’œil partagé entre voyeurisme pervers et dégoût, son positionnement se révélant donc peu crédible et sujet à controverse. Il dénonce « l’objet » Karin Schubert mais l’utilise de la même façon que ceux qu’il vilipende ; Schubert, joli prétexte à s’insurger contre le milieu avilissant du porno – on en parle encore et encore, frénétiquement –, Schubert étendard sanglant d’un univers que l’auteur abhorre et méprise – mais dont il n’a de cesse de se gargariser.

Évidemment, il s’agit ici d’une vie romancée et il faudrait donc faire la part des choses, ce qui accable et complique encore plus une lecture déjà peu aisée, car Marret fantasme cette femme, ses pensées, ses convictions et la cantonne à cet état de petite chose fragile dont il voudrait que nous reconnussions les qualités intellectuelles et l’incroyable force psychologique. Mis à part que : comment admettre ou entendre quoi que ce soit lorsque sur près de 300 pages il est énoncé seulement une ou deux fois subrepticement que cette femme se passionnait notamment pour la Littérature et la musique classique, alors que l’ensemble ne constitue essentiellement qu’une ode à son corps, sa beauté, son instinct naïf et sa condition de femme – faussement – libérée ?

Il m’apparaît bien difficile de se positionner face à un tel écrit, passionnant dans ce qu’il a d’instructif et vomitif dans ce qu’il a de plus impudiquement intime. Un roman caractériel, tempétueux qui égratigne et ne mâche pas ses mots, plaçant Marret en preux chevalier prêt à décapiter celui qui osera encore accabler sa belle Karin Schubert. Jean-Luc Marret s’est, me semble-t-il, égaré et compromis, se détournant largement de son objectif premier et reprochant avec véhémence aux autres ce que lui-même produit. Comme un rendez-vous manqué, son texte aurait pu être prodigieux, sauf que l’auteur paye cher sa maladresse et un enthousiasme infécond… Il me paraît malgré tout intéressant de se pencher sur cette œuvre, ne serait-ce que pour ses qualités narratives et se forger une opinion propre…

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