LE FILS DE SAUL, László Nemes (2015)

SORTIR DU NOIR, Georges Didi-Huberman (2015)

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Octobre 1944. Auschwitz-Birkenau. Saul Ausländer appartient au groupe Sonderkommando, essaim de travailleurs de la mort qui s’ingénient contre leur gré et leur conscience à mener les autres à l’abattoir. Des hommes qui mourront bientôt eux-mêmes, funestes pions dont l’on se sert, use et abuse pour servir une idéologie vomitive. Chaque jour des convois arrivent et chaque jour il faut dans les couloirs des chambres à gaz guider, déshabiller, accompagner ceux qui périront sous le joug de la haine et de la monstruosité… Mais aujourd’hui un enfant résiste et respire encore, plus pour très longtemps. Saul – à bout de force et comme dans un ultime et immense geste de rébellion fou et intrépide – entend reconnaître dans les traits du petit son propre fils et décide de le soustraire aux charniers, de lui ériger une sépulture quoi qu’il en coûte, tandis que parmi les prisonniers la révolte gronde et enfle face à l’innommable…

Le Fils de Saul est un film exceptionnel dans ce que László Nemes accomplit. Tandis que nous suivons Saul harnachés à son corps, comme blottis dans son dos alors qu’il nous porte au travers des couloirs dédaléens sombres et sales, le reste tout autour se fait flou, contours mal délimités de l’horreur qui sans vraiment montrer s’approchent au plus près des couleurs de l’Enfer. La caméra derrière lui, la caméra sur son visage, ses gestes, László Nemes colle à la peau de Saul et de cette idée qui le tenaille et dont il ne peut se soustraire, quitte à mettre ses compagnons en danger. Une obsession à la fois louable et ingrate comme si Saul avait franchi la limite de la rationalité, comme si plus rien n’avait de sens que de sauver l’enfant décédé, lui allouer une enveloppe de dignité, comme si l’espoir s’était vidangé de son âme et qu’il semblait être désormais le seul à savoir que quoi qu’il advienne, la grande faucheuse sera au rendez-vous. « On est déjà morts », sentence implacablement prosaïque et violente ; une mort qu’il faut donc braver, mépriser et dont il faut se jouer une dernière fois.

Ce long métrage fait valser les tripes car le mouvement jamais ne cesse, emmené par un net encastré dans du flou imposant la nausée, tel un bateau aux prises d’une tempête. Parce que l’on voit sans voir, parce que sans cesse le décor se fait mouvant, parce que durant 1h47 l’œuvre est parcourue de chuchotements, de cris, de hurlements, de pleurs, d’ordres, d’insultes. Ces voix ne se taisent jamais, obsédantes, intrusives, schizophréniques, comme pour rendre fou le spectateur et le rapprocher au plus près de l’ignominie la plus abjecte et la plus crasse. Saul est-il aliéné ou représente-t-il le dernier sursaut d’humanisme possible ? Certainement les deux, car dans un contexte aussi terrifiant, comment ne pas se laisser aller aux bras de la folie, celle qui permet tout, annihile la peur et offre le courage nécessaire à un dernier élan de vie et d’insoumission. Saul est vivant mais déjà mort, Saul qui sait qu’il périra mais évite toujours le pire, sauvé de justesse, comme si une force divine l’empêchait de passer de l’autre côté tant que sa mission ne serait pas remplie.

En parallèle du destin de cet homme brisé il y a des corps, des milliers de corps. Encore vivants et bientôt morts. Ces corps que l’on traîne et martyrise mais qui, en définitive, restent relativement « propres », comme si László Nemes s’était permis une petite incartade vis-à-vis d’une réalité plus macabre, comme s’il avait voulu que, malgré l’infamie, ces dépouilles de l’abomination conservent une relative blancheur immaculée, angélique, presque imperméables aux terribles conditions d’anéantissement.

À partir des photographies floues d’un certain Alberto Errera dit « Alex », à partir d’une réalité crue et inimaginable, Nemes reconstitue le puzzle de la honte et de la barbarie en ajoutant cette pointe d’humanisme folle et désespérée, brave et obsessionnelle, faisant de ce film une véritable œuvre d’art dont il ne faut détourner le regard.

L’on pourrait débattre du travail de Nemes durant des heures. Décortiquer chaque scène, évoquer ses sentiments, ses ressentis, ses émotions… Je vous renvoie simplement aujourd’hui au très bel ouvrage de Georges Didi-Huberman – historien de l’art et philosophe – qui, au travers d’une lettre adressée au réalisateur et en 54 pages d’une écriture fine, ciselée et élégante expose une critique esthétique sublimement éclairée et passionnante ; Didi-Huberman qui, avec son sens de la formule aiguisé et son œil averti, parvient à mettre en mots ce que nous-mêmes ne saurions exprimer. Il est, à mon sens, indispensable après avoir vu le film de lire la critique. Didi-Huberman s’adresse à László Nemes comme à un ami, les mots dans les yeux, avec passion, érudition et une tendresse sous-jacente extrêmement touchante…

« Votre film, Le Fils de Saul, est un monstre. Un monstre nécessaire, cohérent, bénéfique, innocent. »

« Pour que nous-mêmes sortions du noir de cette atroce histoire, de ce “ trou noir” de l’histoire. »

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