EN RADE, J-K Huysmans (1887)

rade

Lire Joris-Karl Huysmans en 2015 se révèle être une expérience à la fois jouissive – pour la qualité d’écriture exceptionnelle –, hallucinatoire – pour ses longues descriptions de rêves et autres perceptions illusoires – et un brin ennuyeuse – par la déposition d’une histoire extrêmement bien mise en forme d’un point de vue littéraire, mais qui ne semble justement être qu’une excuse à exposer ses talents de plume sans plus chercher à développer une intrigue qui manque par conséquent de souffle et de profondeur, et ne se limite qu’à une surface narrative somme toute assez banale, bien que prodigieusement maîtrisée…

En rade – publié pour la première fois sous forme de feuilleton en 1886 – retrace l’histoire de Jacques et Louise, couple de parisiens ruinés et désenchantés venus, contre leur gré et pour échapper au déshonneur, s’installer à la campagne, dans le château dont s’occupe leur cousin Antoine. Sous couvert d’un nouvel habitat qui aurait dû se révéler confortable, Jacques et Louise ne trouveront en lieu et place d’une bâtisse majestueuse qu’un vieux domaine décrépi, insalubre, où les courants d’air le disputent à l’humidité, où le baroque décati fait écho au lieu spartiate et fuligineux, et où les chats-huants hantent leurs nuits agitées et fiévreuses. Le jeune couple, déjà fragilisé par une situation incommode, devra de plus s’immerger dans univers campagnard personnifié par Antoine et sa femme Norine, paysans sans scrupules, ladres et mesquins ne percevant chez leurs parents qu’un insignifiant tandem de parisiens – avec tout ce que cela comporte de négatif – certes ruiné, mais dont ils peuvent encore détrousser le peu qu’il reste d’argent et de dignité…

Hyusmans précipite ses personnages en perdition dans une ruralité austère, anxiogène, mêlant le pragmatisme de l’existence et de la déchéance au surnaturel des rêves et hallucinations de Jacques, qui se construit malgré lui une sphère étrange et fantasmagorique pour tromper l’ennui et lutter contre l’affliction. Il s’enlise dans d’obscurs cauchemars qui l’abandonnent éreinté, éprouvé et de plus en plus affaibli tandis que Louise, déjà égrotante lorsqu’elle était à Paris, replonge dans les méandres de la souffrance et de la neurasthénie au contact d’un environnement hostile et fruste. Huysmans aborde de manière splendide le délitement de ce duo qui se maintenait tant que la vie citadine était douce et sans cahotement, et qui se fissure et s’effrite douloureusement au contact d’un milieu méconnu et rapidement abhorré, des épreuves et des échecs. La discordance Paris/Province nourrie d’outrecuidances, de jugements, de bassesses et autres filouteries se révèle fameuse et saisissante mais cette œuvre, malgré son indéniable qualité, se lit sans passion éclatante. Si le pouvoir évocateur se révèle puissant, si la précision des descriptions éblouit, elle peut aussi parfois revêtir la houppelande de litanies interminables, longues phrases à multiples ramifications, sources de labeur pour un lecteur plus très habitué à se confronter à un tel niveau d’exigence littéraire. Quant à l’histoire elle-même, elle se fait linéaire, sans élasticité, sans plus d’engagement ni d’envolées, comme si Huysmans s’était inscrit dans un pur exercice de style sans se soucier outre mesure de faire croître la trame d’un récit conséquemment stagnant et trop peu jubilatoire.

La force de Huysmans réside ici dans une maîtrise et une valorisation de la langue extraordinaires, tellement incroyables que l’on en vient à rougir de honte de ne plus parvenir à se passer de son bon vieux dictionnaire… Et la question de se poser : qu’avons-nous fait de la langue française ? Le niveau au rythme du temps, des saisons et des époques a terriblement décliné et pour cette simple mais notable raison, il est indispensable de lire Huysmans, ne serait-ce que pour commuter notre vergogne en une satisfaction de se coucher moins empoté !

« La transe d’une irréparable étreinte, rudoyant sa peau anoblie par les baumes, broyant sa chair intacte, descellant, violant, le ciboire fermé de ses flancs, et, surgissant plus haut que la vanité du triomphe, le dégoût d’un ignoble holocauste, sans attache d’un lendemain peut-être, sans balbuties d’un personnel amour leurrant par d’ardentes simagrées d’âme la douleur corporelle d’une plaie, l’anéantirent ; – et la posture qu’elle gardait écartant ses membres, elle aperçut devant elle, dans la glace du pavé noir, les couronnes d’or de ses seins, l’étoile d’or de son ventre et sous sa croupe géminée, ouverte, un autre point d’or. » 

 

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