LES ASSASSINS, R. J. Ellory (2015)

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« [Le diable est] un concept. Une idée qui s’empare des gens et les pousse à faire des choses qu’ils n’auraient jamais faites autrement. »

Lire R. J. Ellory s’apparente à chaque livre à une expérience unique, bouleversante et presque cathartique dans ce que cela a de plus déstabilisant et libérateur. Parce que l’ombre d’Ellory reflète un personnage étrange, surdoué et empreint de mystère, comme un ciel nébuleux où le soleil serait happé par la noirceur de ses nuages. Parce que le monde d’Ellory est ainsi fait, sans concession ni faux-semblant, empli d’obscurité et de chimères, un univers traversé d’histoires peu amènes qui croquent les ténèbres et traquent la figure du mal jusque dans les tréfonds de l’Enfer. Devenu en quelques années le maître du polar/thriller glaçant, percutant et macabre, l’écrivain anglais aborde aujourd’hui un sujet certes souvent disséqué et fantasmé mais revu et corrigé par une plume et une imagination de haute voltige, frottant son esprit agile et éclairé à celui déviant et déformé des plus grands serial killers américains, pour nous donner à lire une fresque dédaléenne et cauchemardesque littéralement fascinante…

D’un côté John Costello, documentaliste au New York City Herald, doté d’une mémoire phénoménale et spécialiste des tueurs en série. John, héros « Rain Manien » qui compte, range, observe, calcule et mène une vie linéaire, autistique, recluse ; John, personnage « différent » qui se rassure en se murant dans ses habitudes, ses repères et ses capacités de réflexion hors-norme. De l’autre Ray Irving, inspecteur solitaire, taciturne et pragmatique qui voue sa vie à son travail et tente de combler le vide d’une existence malmenée en se jetant à corps perdu dans des enquêtes plus noires les unes que les autres. Et au milieu de ces deux êtres coule la rivière du mal : quatre homicides commis en quinze jours, quatre lugubres mises en scènes sans liens apparents mais qui révèleront rapidement une terrible réalité. Un copycat reproduirait (presque) à l’identique et à chaque date anniversaire un meurtre commis des décennies plus tôt par les plus redoutables personnages que l’Amérique ait porté en son sein. Le documentaliste fragile et aux incroyables aptitudes intellectuelles flanqué de l’inspecteur esseulé réunis par une enquête aux multiples ramifications se confronteront à l’ambigüité d’une ville, New York, à la fois bouillonnante et ténébreuse, solaire et énigmatique, formidable terrain de jeu d’un chat et d’une souris qui s’épient,  se traquent et s’affrontent…

Le personnage de John Costello par son histoire personnelle et ses obsessions s’inscrit peu ou prou dans les traits de Stéphane Bourgoin, notre spécialiste français des tueurs en série qui, sans jugement et avec beaucoup d’abnégation, consacre sa vie à essayer de comprendre ces esprits impalpables et cabalistiques. R. J. Ellory aurait-il pensé à lui en créant Costello, nul ne le sait… Ce qu’en revanche nous pouvons affirmer c’est qu’il s’agit ici d’un grand et sublime polar, construit au millimètre près et avec une minutie extraordinaire. Ce roman se révèle tout bonnement époustouflant, emmené par une écriture sèche, magnétique, limpide, ce style propre à Ellory qui donne vie à des chapitres courts et intenses, ne laissant aucun répit ni reprise de souffle. L’immense capacité créatrice d’Ellory s’entrelace ici à l’Histoire des tueurs en série américains pour mieux refondre les portraits de David Berkowitz ou Kenneth McDuff, le célébrissime – et jamais démasqué – Zodiaque (à voir, Zodiac de David Fincher) ou encore Ted Bundy (à lire, Un tueur si proche d’Ann Rule), nous immergeant dans une réalité sèche et sombre où le bien se porte décidément fort mal.

Les Assassins c’est 568 pages éclatantes qui plongent le lecteur dans un magma d’humanité fangeuse et terrifiante, c’est une psychologie des personnages virtuose, un contrôle absolu de l’histoire, une maîtrise du sujet sans faille, un suspense diablement bien dosé et distillé et surtout deux protagonistes principaux extrêmement attachants qui se jaugent, doutent de l’un et de l’autre, s’enlisent dans leurs douleurs, leurs questionnements, leurs névroses, affrontement titanesque de deux grandes et fortes personnalités qui à elles seules font de ce livre un inoubliable moment de lecture.

Ellory offre une fois de plus un texte dérangeant et éprouvant mais dépourvu de voyeurisme malsain ou de prétention herméneutique, un roman dense et beau sur l’Homme et ses démons, sur l’Humanité et ses ambivalences les plus obscures… R. J. Ellory ou l’écrivain décomplexé et engagé qui sépare le bon grain de l’ivraie pour ne garder que… l’ivraie, et en faire une matière littéraire passionnante, percutante et singulière.

À lire aussi :    Seul le silence

                          Les Anonymes 

                         Mauvaise étoile

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Une réflexion sur “

  1. Costello
    Un nom qui sonne juste et vif!
    Elvis? oui, mais…
    Jeff! Jeff Costello…Delon, le samourai
    Au bout du compte, tout est lié.

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