CHEVROTINE, Éric Fottorino (2014)

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Dans mon inconscient dérangé et brouillon, Éric Fottorino m’est toujours apparu sous la forme d’un journaliste (Le Monde et cofondateur de l’affûté et pertinent Le 1). Excepté que, ma conscience elle n’a cessé de me rappeler que ce monsieur à la bouille de lune et au sourire espiègle revêt aussi régulièrement son couvre-chef d’écrivain. Au terme donc d’une bataille sanglante avec moi-même, j’ai fini par céder et ai bondi de la plume factuelle à la plume fictionnelle en me procurant l’un de ses ouvrages. Je ne sais si pour cette première rencontre j’ai eu la truffe heureuse et presciente et je ne sais si l’autre versant de son œuvre se révèlerait aussi engageant et élégant mais, quoi qu’il en soit, Chevrotine m’a littéralement passionnée ; dérangeant, d’une beauté sombre et houleuse, brodé de pudeur et d’amour tragique, dépositaire d’un sujet somme toute assez banal mais traité avec une telle finesse et une telle empathie qu’une fois tournée la dernière page il est difficile d’effacer les émotions et le trouble ressentis…

Alcide Chapireau, ancien marin-pêcheur devenu boucholeur, se présente comme un personnage taciturne, peu prolixe et introverti qui a tout du loup de mer humble plus enclin à converser avec les éléments naturels qu’avec son entourage. Alcide élève ses deux enfants depuis la mort de sa femme quand un beau jour – et comme tombée du ciel – débarque dans leur vie la jolie Laura, véritable tourbillon enchanteur qui distille joie et  fraîcheur dans une maisonnée qui semblait avoir oublié le sens de ces mots. Mais le bonheur est-il aussi fugace et fuyant qu’il laisse rapidement place à des jours plus sombres et tourmentés car Laura change, Laura s’obscurcit, Laura provoque et supplicie, Laura, telle l’araignée, tisse méthodiquement sa toile autour d’Alcide jusqu’à l’étouffer et le pousser à une funeste délivrance…

Éric Fottorino, d’une plume exquise et aiguisée, d’une écriture fluide et soutenue qui noircit avec brio l’âme de ses personnages plonge dans les méandres de la souffrance, caressant le mythe de la Femme toxique, perverse et nocive. Effleuré seulement ce mythe, car si Laura semble à première vue fautive du naufrage, l’on comprend rapidement que l’auteur s’attaque avant tout au choc des cultures, au concept de ces êtres que tout oppose et qui ne peuvent s’assembler sans se briser mutuellement. Laura apparaît au fil du temps comme un effroyable poison tandis qu’Alcide lui s’affirme comme le parfait récipiendaire du venin de sa compagne. Parce que dans le fond ils sont « coupables » tous les deux. Coupables de trop de différences, coupables d’une incompatibilité qui finit toujours par confier les armes au drame, coupable pour l’un de se montrer taiseux et docile, coupable pour l’autre de révéler un tempérament ombrageux et torturé ; Alcide, homme de l’océan fuyant au dos trop rond, Laura femme volubile, autoritaire et porteuse d’un immense mal-être. Éric Fottorino, avec justesse et impartialité, s’efface au profit de ses personnages pour les laisser se confronter à leurs démons et démontre qu’il n’y a ni victime ni bourreau, seulement de douloureux antagonismes qui peuvent conduire au pire ; ce qui, par ailleurs, fascine et emporte dans ce livre se niche dans l’habile déconstruction du mécanisme psychologique entraînant l’épilogue tragique d’une union qui semblait ne pas devoir trouver son souffle et exister. Alcide se souvient, rumine ses erreurs, se fond dans des « si », regrette parfois ses choix, renonce souvent et se laisse porter par les vagues de la nostalgie. Parce qu’Alcide jusqu’au bout sera un être qui subit et souffre, un homme prédestiné à se laisser couler, un costaud fragile et malhabile peu apte à se confronter aux tempêtes humaines.

Chevrotine est un roman empli de mélancolie, sombre navire de mots à la fois feutré et tempétueux qui largue ses amarres dans nos yeux et laisse l’empreinte cruelle de ces relations malsaines et étranges parfois univoques, souvent passionnelles et dans tous les cas impossibles. Les paysages se font aussi sauvages que les personnages, aussi tristement beaux que ces deux êtres bancals et, si Laura « cherchait son assassin », Alcide lui cherchait son tortionnaire, les silences de l’un ne pouvant s’accommoder des errances de l’autre. Chevrotine est tout simplement sublime, dur, indomptable et bouleversant…

« Chapireau refusait de voir la réalité. Laura était entrée dans sa vie par effraction, comme on casse une vitre. Son existence était devenue coupante. L’air et les mots s’étaient mis à cingler, et les regards, et les silences. Il s’était imaginé en homme amoureux. Il n’était qu’un géant de verre pilé. Chapireau voyait en Laura sa dernière chance de bonheur. Aussi longtemps qu’il le croirait, elle le tiendrait à sa merci. »

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