NOTRE CHÂTEAU, Emmanuel Régniez (2016)

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Emmanuel Régniez, auteur de L’ABC du gothique, présente ici son premier roman. Attirée comme un aimant par la couverture et le résumé concis et intrigant, je me suis littéralement jetée sur cette œuvre extrêmement prenante et d’une immense qualité qu’il est bon – et recommandé – de lire dans le noir, à la lueur d’une bougie, bercé-é par le son des bruits inquiétants de la nuit…

Véra et Octave sont frère et sœur et vivent reclus depuis vingt ans dans une vaste et belle demeure qu’ils ont surnommée « Notre Château ». Ces deux personnages étranges et sinistres ne sortent jamais, se suffisent à eux-mêmes, rejettent le monde extérieur si ce n’est la balade hebdomadaire d’Octave qui se rend chaque jeudi à la librairie afin d’assouvir leur passion dévorante pour le livre. Et puis un jour, au cours de l’une de ses expéditions, Octave aperçoit sa sœur dans le bus, bien que celle-ci ne sortît jamais et abhorrât les transports en commun. Hallucination ou réalité ? Un événement a priori sans conséquence qui entraînera pourtant un basculement de leur monde, un effritement de leur âme, un tourbillon de panique et de remises en question…

Emmanuel Régniez avec Notre château signe un livre magnifiquement obscur abritant des chapitres très courts qui donnent force et acuité à la progression de la narration. L’écriture est sublime, froide et réfléchie, une plume que je qualifierais d’ « à l’ancienne », d’une profonde élégance, imbibée de mystère, comme une vieille dame intimidante qui nous conterait une histoire macabre le soir au coin du feu. Car l’écrit d’Emmanuel Régniez se fait farouche, schizophrène, dérangeant, chancelant et met en scène deux personnages impalpables et peu amènes. Entre réalité, fantasme et vacillement psychologique, le but ici n’est pas tant de comprendre un canevas sublimement baroque et judicieusement évaporé que de se laisser porter et envahir par une atmosphère gothique qui donne le frisson et offre une multitude de perspectives. Tout y est pour charmer et troubler le lecteur, le décor, la folie, les tourments, les secrets, la perversion. Évidemment l’on ne peut s’empêcher, en dévorant cet ouvrage, de penser à Shirley Jackson et ses personnages de Mary Katherine et Constance dans Nous avons toujours vécu au château, Daphné du Maurier et son incroyable sens de la fable sombre et tourmentée, tout en invoquant la magicienne littéraire Sarah Waters (L’Indésirable, Affinités) ou, plus récemment, le très beau et torturé Mary d’Emily Barnett. Emmanuel Régniez laisse s’envoler une plume déroutante et maîtrisée qui expressément s’inscrit dans une redondance exquise ; le narrateur, Octave, répète inlassablement les mêmes phrases, les mêmes vocables avec souvent une nuance toute simple mais notable, parole lancinante et mécanique qui progresse par « à-coups » comme pour donner à entrevoir une aliénation grandissante et irréversible solidement ancrée dans chaque page, chaque mot, chaque chapitre.

Lorsque l’on commence Notre château il devient tout simplement impensable de s’en tenir éloigné-e trop longtemps, comme si Véra et Octave nous avaient pris dans leur filet, comme si nous nous retrouvions désormais enfermé-e-s avec eux pour toujours et que nous ne pouvions plus échapper à leur monde de ténèbres. Des personnages qui capturent le lecteur, une intrigue rondement menée et un livre fascinant et obsédant qui augure je l’espère un bien bel avenir à Emmanuel Régniez…

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