UNE SOIRÉE LITTÉRAIRE, Ivan Gontcharov (1890)

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Mon exploration de l’œuvre d’Ivan Aleksandrovitch Gontcharov se poursuit lentement mais sûrement, telle la tortue avide de « nourritures terrestres » à la recherche de son figuier de barbarie littéraire. Découvert par hasard il y a maintenant quelques années avec son flamboyant, philosophique et intemporel Oblomov, j’ai depuis tenté de lire tout ce que l’on pouvait trouver de ses écrits en France… C’est-à-dire, au final, bien peu de choses (il existe néanmoins une biographie signée Henri Troyat que j’évite adroitement de peur d’y découvrir des choses compromettantes susceptibles d’infléchir le cours de mon affection). En 2016, enfin, l’on sort des inédits aux éditions de l’Herne, et une nouvelle traduction ainsi que le texte intégral d’Oblomov, jusqu’ici vilainement tronqué. Dois-je manquer cruellement d’objectivité et dois-je être soumise à un aveuglement qui ne connaîtra jamais de rédemption, mais une fois de plus je suis sortie de cette lecture totalement conquise, enchantée, que dis-je envoûtée par le style si précieux et unique d’Ivan Gontcharov…

Une soirée littéraire met en scène un auteur – haut fonctionnaire russe aux aspirations d’écrivain – invité par son ami Grigori Petrovitch Ouranov afin de lire le roman fraîchement accouché de sa plume. La liste mondaine établie, l’on se précipite pour écouter un texte en forme de bluette un brin insipide, situation ravissante offrant l’occasion au lecteur de se frotter à un véritable petit théâtre de spectateurs amassés chez Ouranov, parmi lesquel-le-s un professeur de lettres, la veuve Lilina, la comtesse Siniavskaïa, le romancier Skoudelnikov, le critique littéraire Kriakov et bien d’autres encore.

« Près de l’auteur lui-même, tout contre lui, s’était assis le vieux comte Pestov, une pétrification mondaine rappelant Tougooukhovski. Depuis une dizaine d’années, il observait ce qui se passait autour de lui d’un regard vitreux, ne comprenant pas tout le temps et pas toujours de quoi il retournait […] On l’emmenait, on l’installait dans un fauteuil confortable […] Et il restait sur place, remuait des lèvres, murmurait on ne sait quoi et somnolait. »

La première partie met donc l’accent sur ce qui se déroule dans les coulisses de la lecture, assistance haute en couleurs et distrayante où l’on distingue rapidement les conquis ingénus, ceux qui s’ennuient cruellement, les réfractaires bellicistes et ceux qui ne sont là que par fallacieuse politesse…

« Il s’agissait de la veuve Lilina, que son air en permanence ravi avait rendue célèbre dans la bonne société : elle avait aimé tout le monde, était aimée et gâtée par tout le monde, et s’était entichée de spectacles domestiques, de toutes sortes de lectures et de concerts. »

La deuxième partie elle se fait beaucoup plus piquante, pointue et critique. En effet, certains des convives se retrouvent autour de la table et tentent de débattre de l’œuvre qu’ils viennent d’entendre. Discussion qui ne s’arrêtera pas à la défense de tel ou tel courant littéraire, polémiques qui ne relèveront pas que de l’unique fonction de la critique mais qui étendront leurs tentacules à la société russe dans son ensemble ; l’on se questionnera sur la religion, l’aristocratie, les militaires, le peuple, comme une espèce d’empoignade mouvementée et grandiloquente, joute verbale réjouissante ou les modernistes se frotteront aux classiques et autres traditionnels. Gontcharov évoque au travers de ses personnages Pouchkine, Zola, Lamartine, Balzac, Gogol et bien d’autres, étalant un kaléidoscope littéraire fameux et offrant, de plus, à Alexandre Griboïedov et son illustre Le malheur d’avoir trop d’esprit – satire de l’aristocratie russe – une place à part entière dans son œuvre, mise en abyme astucieuse et tout à fait délectable. Les convives s’invectivent, s’agacent, s’opposent, fulminent le tout dans une atmosphère où l’on se chamaille avec beaucoup de perspicacité et toujours avec raffinement et dextérité. Un texte éminemment intelligent, philosophique, pas facile parfois et empreint d’un humour cinglant et moqueur bien typique à Gontcharov, dont l’écriture se fait toujours aussi espiègle, maîtrisée et raffinée.

« Et puis l’ennui est une notion relative, dit Tchechnev, pour beaucoup de gens intelligents et respectables, Homère et Shakespeare sont ennuyeux ! J’en connais qui s’en vont dès qu’on joue du Mozart ou du Beethoven […] D’autres ne supportent pas l’école historique en peinture et se détournent du Titien et de Rubens […] Pour beaucoup, même une conversation de gens cultivés dans un salon est ennuyeuse… »

Après avoir réalisé une critique du pétersbourgeois léthargique et indolent (mais pas que..) avec Oblomov, s’être frotté à ce que l’on nommerait presque aujourd’hui un « roman noir » avec Nymphodora Ivanovna et s’être adonné à la fable excentrique et facétieuse avec La terrible maladie, cet inédit nous plonge dans une allégorie éclairée, palpitante et brillante de la Critique, Gontcharov léguant une fois de plus un moment de lecture unique et euphorisant.

UNE SOIRÉE LITTÉRAIRE :

Éditions de l’Herne

Parution : 03/02/2016

216 pages

EAN : 97828519774234

http://www.editionsdelherne.com/publication/une-soiree-litteraire/

 

 

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