JOURNAL D’UN HOMME TROMPÉ, Pierre Drieu la Rochelle (1934)

MA MÈRE, Georges Bataille (1966)

Aujourd’hui penchons-nous sur deux livres, comme deux cas de conscience, deux hésitations… D’un côté le trouble et erratique Drieu la Rochelle ; personnage ambigu, brillant mais inconstant, séducteur invétéré et compulsif, grand ami de Malraux, proche d’Aragon ou de Jean Paulhan (directeur de la Nouvelle revue française de 1925 à 1940 et résistant), mais aussi d’Otto Abetz (ambassadeur de l’Allemagne à Paris entre 1940 et 1944), et collaborateur avéré pendant la Seconde Guerre mondiale qui refusera l’exil à la Libération et se suicidera. Drieu la Rochelle donc, marqué du sceau de l’écrivain collabo… De l’autre, Georges Bataille, auteur un peu fou, peu ou mal connu, encensé dans les milieux littéraires et intellectuels, fasciné par la mort, l’érotisme et qui maniait une plume sulfureuse et scandaleuse. Ma mère, œuvre dont on dit qu’il ne faut pas la mettre entre toutes les mains et pour laquelle l’on brandit un pudibond « âmes sensibles s’abstenir »… Et, un point commun entre ces deux personnages fascinants et leurs livres respectifs : l’Amour. L’amour souillé, vénéneux, l’amour perdu, trahi, pervers, l’amour qui détruit le cœur et noircit l’âme. Chez Drieu la Rochelle et Bataille l’on ne vit pas dans une bulle de cajolerie mais dans un cocon de vice, l’on ne brandit pas le bon sentiment et les joies d’une affection lisse et sans relief, mais plutôt la cruauté d’ardeurs destructrices. Deux ouvrages d’une immense beauté brumeuse, deux écrits complexes et torturés dont l’on ne ressort pas indemne…

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Journal d’un homme trompé c’est onze nouvelles toutes plus  incandescentes les unes que les autres ; onze histoires où l’amour se brise sur les mensonges, où la passion affronte les foudres de la tromperie, où la beauté des uns utilise la position sociale des autres. Onze nouvelles intemporelles, d’une modernité incroyable, ou certaines résurgences misogynes s’associent à de vives critiques de l’Homme dans sa plus pure complexité et perversité. Du mariage de raison gâché à l’infidélité assumée, du journal d’un homme étrange aux tourments de la jalousie, la plume de Drieu la Rochelle, au détour de récits sans concession et farouches, se révèle vive, enflammée, structurellement irréprochable et emmenée par un vocabulaire dense et soutenu. Onze nouvelles que le lecteur lit la mélancolie gravée dans la tête et la fascination collée à la rétine.

« Je me suis toujours emparé de toute résistance d’une femme, dans quelque plan que ce fût, comme d’un prétexte pour relâcher mon effort. L’amour est un travail comme toute chose, je n’aime pas le travail […] L’amour peut-il toujours vaincre la débauche ? Je sais par expérience que la débauche n’est souvent que l’effet de l’impatience d’une nature voracement amoureuse. »

Seule fausse note – que l’on ne peut par ailleurs imputer à l’auteur – l’éditeur Gallimard, dans la version la plus récente, a décidé d’intégrer une douzième nouvelle qui n’a, disons-le clairement, strictement aucun rapport avec les autres, détruisant littéralement le fil conducteur, broyant le retentissement « Décaméron » et plongeant le lecteur dans une perplexité et une frustration coléreuses. À la limite de l’impardonnable…

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Ma mère, œuvre inachevée et « rafistolée » par les éditeurs s’attaque à un sujet évidemment – et éminemment – dérangeant sur lequel l’on préférerait fermer les yeux. Bataille lui n’a pas hésité à l’époque à mettre en scène une mère littéralement happée par la folie et d’une perversion insondable. Ma mère, c’est l’histoire de ce narrateur âgé d’une vingtaine d’années initié aux plaisirs charnels par sa propre génitrice désirant ardemment noyer son fils dans le stupre et l’enfoncer loin dans l’horreur. Ma mère, le destin de cette femme rongée par une aliénation toute sexuelle qui abhorre les hommes et bâtit dans les plaisirs les plus fangeux une autodestruction source de jouissance mais aussi de profonde désespérance. Une mère fragile, alcoolique, impudique, tourbillon sensuel assujetti au démon de la dépravation qui n’aura d’autre obsession que d’entraîner son enfant dans les affres du sybaritisme. Lorsque l’on dit que ce livre ne doit pas frôler certains regards c’est faux, car si le sujet peut effectivement provoquer un certain malaise, l’écriture elle se fait tellement sublime, métaphorique et brûlante que tout un chacun peut (et doit) se pencher sur cette œuvre. Georges Bataille, s’il n’hésite pas à affronter une réalité embarrassante, ne nous assassine néanmoins pas de détails vomitifs et superfétatoires et, sans rien cacher, l’auteur, finalement, suggère plus qu’il n’étale, laissant entrevoir un don pour la narration tout à fait remarquable. Ma mère c’est le contre-pied et l’antithèse absolue de Le livre de ma mère d’Albert Cohen, véritable ode à l’amour filial, portrait dithyrambique d’une maman dévouée, récit autobiographique tout en rondeur et en douceur. Ces deux écrits sont à mettre en perspective et offrent deux visions antagonistes de la figure maternelle avec cependant un point commun : une relation mère-fils extrêmement forte et fusionnelle, que ce soit dans la plus grande tendresse ou la plus terrible abjection.

« Tu dois me pardonner : je suis abominable et j’ai bu. Mais je t’aime et je te respecte et je n’en pouvais plus de mentir. Oui, ta mère est répugnante et, pour le surmonter, il te faudra beaucoup de force […] Je suis une mauvaise femme, une débauchée et je bois, mais tu n’es pas un lâche. »

« Le plaisir ne commence qu’au moment où le ver est dans le fruit. C’est seulement si notre bonheur se charge de poison qu’il est délectable. »

Pierre Drieu la Rochelle et Georges Bataille, conquérants d’un amour igné et effroyablement beau, offrent deux pépites littéraires exceptionnellement maîtrisées, deux livres d’où éclot le côté obscur du sentiment amoureux et qui, sans fard et auréolés d’une poésie brutale, mènent sur les chemins d’une profonde réflexion : qu’est-ce que l’Amour ? Celui-ci ne doit-il être que pureté, allégresse et aveuglement ? Est-ce encore de l’amour lorsque celui-ci se fait trahison, tromperie, avilissement, enchaînement ou corruption ? C’est passionnant, dérangeant, captivant et à lire impérativement…

 

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