BLACK NO MORE, George S. Schuyler (1931)

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« Ce livre est dédié à tous les Caucasiens de la grande République qui peuvent faire remonter leurs origines jusqu’à la dixième génération et affirmer sans ciller que leur arbre généalogique n’a pas la moindre branche, brindille ou feuille noire. »  

Certains livres sont considérés comme des chefs-d’œuvre, d’autres comme des curiosités, d’autres encore comme irrévérencieux et transgressifs. Black no more est un peu tout cela à la fois mais fait surtout partie de ce cercle très fermé des entités littéraires injustement oubliées et mésestimées qui pourtant se révèlent bien des années après comme des écrits majeurs, incontournables et dont le rayonnement devrait éclabousser le monde entier. Cet auteur afro-américain – « conservateur » de son état et dont le texte à l’époque de sa parution, en pleine période ségrégationniste, fit rondement grincer des dents –  s’attaque frontalement à un sujet épineux de l’Histoire, positionnement lui ayant bien évidemment valu les foudres des Blancs mais aussi des Noirs. Car Schuyler n’y va pas avec le dos du stylo, disséquant des relations nauséabondes et des attitudes méprisables, faisant du peuple américain une jolie farandole de personnages tous plus sournois, « ploucophiles » et retors les uns que les autres. C’est drôle, sociologiquement et historiquement passionnant, l’imagination et l’humour cinglant de Schuyler dépassant toutes les frontières d’une réalité triste et inqualifiable…

Au début des années 1930, Max Disher, jeune Noir élégant vivant à Harlem, a ouïe dire qu’un ancien camarade de classe – devenu le Dr Julius Crookman – s’affirme comme le créateur d’un processus révolutionnaire et unique en son genre permettant de changer la couleur de la peau. Dans une société où les Noirs sont méprisés, rejetés et considérés comme des sous-hommes, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre et se transforme promptement en prophétie car, « le Noir n’avait que trois manières de traiter son problème avec l’Amérique. “Foutre le camp, devenir blanc ou serrer les dents.” » Les demandes dès lors affluent et Disher, jeune loup malin et arriviste, sera l’un des premiers à tenter cette expérience étrange qui lui offrira une nouvelle vie, de nouveaux horizons et la possibilité de faire tourner en bourrique ses compatriotes Blancs, mais qui apportera aussi son lot d’incertitudes, de doutes et de désenchantement…

« Malgré son bonheur, Max jugea le spectacle très ennuyeux. Ici la joie et l’abandon étaient forcés. Il lui semblait que les Noirs étaient plus gais et s’amusaient plus sincèrement tout en montrant plus de retenue. »

Black no more nous transporte habilement dans un joli imbroglio sociétal où la religion et la politique tiennent lieu (une fois de plus) d’excuse à toutes les dérives, où les populistes servent la soupe à un peuple irréfléchi et paralysé par la peur de l’Autre, où les prêcheurs cupides sont légion et où l’intérêt et les doux effluves du profit corrompent à l’envi. L’écriture de Schuyler se montre d’une exceptionnelle vivacité, entre un cynisme hilarant, une espièglerie revigorante et un don pour la raillerie hors du commun. Le rire déguise une réalité odieuse et infâme et, si l’auteur se moque allègrement des Blancs – entre les démagogues qui s’inventent des origines noires et les racistes patentés aux propos d’une niaiserie inqualifiable traumatisés par les conséquences d’un changement de couleur de peau –, il n’épargne pas, néanmoins, une partie de la communauté Noire (référence au NAACP et la Harlem Renaissance) qui elle n’hésite pas à se fondre dans la masse Blanche, à se désolidariser ou à tirer profit d’une situation tendancieuse. Nul n’échappe au viseur facétieusement calibré de Schuyler, électron libre, empêcheur de tourner en rond, brocardeur de bonnes consciences livrant une œuvre extraordinaire, atypique et qui, replacée dans le contexte de l’époque, relève de l’acte de résistance le plus pur et le plus dur.

George Schuyler fait de Max Disher un anti-héros savoureux et charismatique, aussi admirablement futé et d’une très grande intelligence que dérangeant et contestable dans ce que ce changement de vie radical l’amènera à fréquenter en toute quiétude et en toute conscience les pires rapaces du genre humain, notamment les Chevaliers de Nordica, réminiscence (inventée par Schuyler) désorganisée, fanfaronne et ubuesque du Ku Klux Klan (officiellement interdit à cette époque-là), groupuscule composé de rustauds tous plus décérébrés les uns que les autres.

Black no more est un livre unique qui regarde l’Histoire droit dans les yeux et catapulte une imagination visionnaire incroyable. Quoi de mieux que le rire et l’absurde pour décrire un état de fait sauvage et ridicule et confronter l’être humain à sa plus pondéreuse idiotie ? En ces temps obscurs où les États-Unis sont plus que jamais confrontés à des tensions raciales indigestes il relève du devoir de chacun de lire cette œuvre « comico-philosophique » remarquablement intelligente et politiquement incorrecte.

« Depuis la Guerre civile, lorsque les fiers et courageux ancêtres des citoyens de Happy Hill avaient vigoureusement résisté à tous les efforts pour les enrôler dans l’armée confédérée, un panneau était cloué sur l’épicerie générale qui faisait office de bureau de poste. On pouvait encore y déchiffrer ceci : “ NAIGRE LIT & DÈGAJE, SI TU SÉ PAS LIRE, DÈGAGE QUANT MÉME.” Les plus instruits s’arrêtaient parfois devant pour épeler les mots avec cet orgueil généralement associé à l’érudition. »

Black no more

Parution : 14 avril 2016

251 pages

Nouvelles Éditions Wombat

Collection « Les Insensés»

ISBN: 978-2-9191-8695-2

http://www.nouvelles-editions-wombat.fr/livre-I27.html

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