ABRAHAM ET FILS, Martin Winckler (2016)

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Une plume possède généralement deux façons d’évoquer une situation : en usant et abusant du « bon sentiment », ce qui revient à dire que l’on ne raconte pas une histoire mais que l’on surjoue des émotions nauséabondes afin de faire abondamment rire ou pleurer dans les chaumières. Ou, en utilisant le sentiment juste, maîtrisé, le sentiment adéquat qui, bien que gonflé à un optimisme sans faille, s’imbriquera néanmoins parfaitement dans les vicissitudes de la vie et conservera toute sa crédibilité, ainsi qu’un doux parfum de bienveillance délesté de niaiserie superfétatoire. Celle de Martin Winckler elle, se place dans la seconde catégorie, parti pris qui ne cherche pas à engluer le lecteur dans un embrouillamini sirupeux mais à narrer avec humilité et originalité une fable pleine de magnanimité, d’humanité et de tendresse, faisant d’un roman a priori dénué de fioritures un récit splendide, lumineux, et d’une existence discrète un morceau de vie réjouissant…

Abraham et fils c’est l’histoire d’une année (1963), l’histoire de saisons qui défilent et de cet homme à la mine renfrognée et au tempérament taiseux qui s’installe avec son fils Franz dans une petite ville de province, tandem mystérieux tombé du ciel et débarqué de nulle part afin qu’Abraham – médecin de son état – y déroule son destin, celui d’un homme dont le petit, âgé d’une dizaine d’années, ne se souvient plus de son passé… Entre ces deux-là tourbillonne un amour inconditionnel et fusionnel d’où s’échappent les effluves de souvenirs enfouis sous le tapis de la culpabilité. Un duo magnétique qui installera Abraham au cœur d’une communauté bientôt chérie, protégée et dont il pansera les plaies et s’occupera nuit et jour avec abnégation et sans jugement.

La dernière parution de Martin Winckler nous transporte avec beaucoup de maestria au cœur des années soixante et s’embarque dans une sorte de saga familiale extrêmement délectable. Portée par deux voix – celle de Franz et un narrateur-mystère fameux et singulier dont je tairai la fonction –, l’on dévoile ici deux entités qui s’entremêlent, se renvoient leurs paroles et se font écho, deux points de vue se rejoignant dans la complicité d’un texte prenant, empli d’allégresse mélancolique et de bonheurs simples malgré les fantômes d’un passé pesant et les douleurs d’un présent à reconstruire. Winckler offre une œuvre pudique et encapuchonnée d’amour qui avance à pas de velours pour ne pas brusquer le lecteur et le laisser entrer doucement dans l’univers envoûtant d’un récit dont l’écriture se fait fluide, aérienne et l’intrigue progressivement poignante. Tout en justesse et précision l’auteur évoque la destinée de personnages qui ont connu la guerre et apprennent la paix, en conjuguant leurs existences avec l’Histoire, celle de l’après-guerre, celle de l’Algérie, celle de la France du général de Gaulle, celle des secrets, des non-dits et des révélations. Martin Winckler nous replonge dans une période charnière à la fois enchantée et troublée où les idéaux politiques des adultes se confondent avec les délicates rêveries des enfants, la fiction rejoignant habilement la réalité…

Si jamais vous vous attachiez à ce livre (ce dont je ne doute pas), sachez qu’il vous le rendra bien puisque la suite, Les Histoires de Franz, paraîtra… Un jour.  Je l’espère…

Abraham et fils

Parution : février 2016

576 pages

Éditions P.O.L

ISBN : 978-2-8180-3576-4

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-3576-4

 

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