LA NEIGE DE SAINT PIERRE, Leo Perutz (1933)

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Leo Perutz (1882-1957), écrivain méconnu dont il faut louer et promouvoir l’immense talent, flottera éternellement hors du temps, hors des lignes d’une narration figée, fade et conventionnelle, hors d’une démonstration rédactionnelle emphatique et faussement investie. Peut-être pourrions-nous le qualifier de « doux illuminé » – dont l’imagination n’a d’égal que le raffinement de plume – à charge d’emmener le lecteur sur des rivages étranges, éclairés et lointains, là où Franz Kafka, Mikhaïl Boulgakov et Edgar Allan Poe ne dormiraient que d’un œil. Après Le Maître du Jugement dernier – enquête surnaturelle et « maupassantienne » – La Neige de saint Pierre entraîne le lecteur sur les pas de Georg Friedrich Amberg, jeune médecin fraîchement diplômé et peu enclin à exercer un métier qu’il n’a pas choisi. Engagé par le baron von Malchin, Amberg quitte Berlin pour le village de Morwede afin de soigner les habitants et autres travailleurs du domaine, sans se douter que ce voyage a priori peu enthousiasmant se révélera bien plus aventureux et mouvementé que prévu…

Dès le départ, le baron von Malchin, personnage nébuleux et impalpable, déroute et inquiète le lecteur autant que Georg Friedrich, qui conte son histoire, extraordinaire, depuis une chambre d’hôpital où chacun paraît vouloir lui arracher ses souvenirs pour mieux les enfouir sous les tentures opaques du fantasme. Pourtant, Georg Friedrich semble se remémorer précisément… Recruté comme simple médecin de campagne, il découvre au bout d’un certain temps, effaré, un laboratoire clandestin où certaines expériences peu conventionnelles prennent vie entre les mains hasardeuses du baron et de son assistante Kallisto Tsanaris – dite « Bibiche », diplômée de chimie physiologique et dont Georg est épris –, s’adonnant tous deux à des prouesses et autres jeux scientifiques douteux et dangereux, comme des salves d’expérimentations pointues, complexes, qui dissimuleraient les terribles desseins d’un homme aussi révérencieux et discret que trouble et aliéné…

Est-il bien étonnant que ce roman ait été interdit par les nazis en 1933 ? Est-il plus interloquant que cette précision significative tende à affermir la fascination originelle du lecteur pour ce récit ? Car, et sans trop en dévoiler, l’écrivain autrichien – outre un besoin de plonger son lecteur dans une intrigue tourmentée et hallucinatoire – s’attaque au travers du personnage de von Malchin à la figure du despotisme mégalomaniaque. Celui aux prises de désirs de puissance incontrôlables et pétri d’un besoin de soumission des populations ; celui qui, comme une quête terrifiante, cherche à engendrer un peuple idéologiquement stérile et à créer un troupeau de moutons hagards, obéissants et dociles ; celui qui, dans un sentiment paroxystique de ferveur, cherche à retrouver une « grandeur » perdue et à faire de la société une entité modelée sur la folie et les prescriptions d’un seul et même homme. Entre allégorie du fascisme et mise en abyme du communisme, Perutz se risque également à une théorie dérangeante, une conception de la religion aussi brillante que surprenante : la foi n’est-elle due qu’à un sentiment profond d’exaltation ou est-elle façonnée par des éléments concrets, « terriens », influençant chaque parcelle d’une croyance qui ne serait plus intrinsèque et ancrée  mais induite et guidée ?

Leo Perutz lègue avec La Neige de saint Pierre un roman dense, captivant et d’une très grande intelligence, qui mêle habilement l’onirisme à la politique, la philosophie et la sociologie, tel un essaim de guêpes dont les piqûres rappellent que les communautés peuvent basculer à tout moment dans le cauchemar. Sous des dehors angoissants et surréalistes, ce court texte aux effluves gothiques sait aussi se faire audacieux, aventureux, malicieux et romantique – au sens dramatique du terme –, tissant des amours impossibles, aussi passionnelles que fulgurantes, qui abandonnent vide, tourmenté et fiévreux, injection judicieuse d’une dose de mystère supplémentaire dans le bras d’une situation déjà largement engourdie.

Chez Perutz tout est lié au rêve et à la manipulation… Où quand la fantasmagorie se heurte à la réalité ; une réalité (peut-être) déformée et extravagante, une « vérité » détenue par un homme, un médecin dont les songes illuminés fusionneraient avec des certitudes notoires. La Neige de saint Pierre, comme un conte cruel où l’on ne révèle rien mais où l’on tisse des suppositions, où l’on égare le lecteur dans des conjectures qui dépassent son entendement et l’amènent à se poser bien des questions. La forêt fictionnelle de Perutz se fait broussailleuse, les trouvailles narratives épineuses et pénétrantes, l’écriture toujours douce, feutrée mais vive et précise, se faufilant entre des chapitres courts qui distillent avec parcimonie et finesse des éclats de doute et de réflexion. Chez cet auteur tout en ombres, le mot ne dépasse jamais la pensée, la pensée elle dépassant largement les frontières du conformisme de l’époque.

La Neige de saint Pierre c’est aussi le roman de l’apprentissage, de la maturité, du pouvoir et de l’angoisse ; plus piquant et enlevé que Le Maître du Jugement dernier, il se révèle comme un bijou littéraire intemporel qu’il serait de bon augure de mettre entre tous les yeux…

La Neige de saint Pierre

Éditions Zulma

Réédition poche : 3 octobre 2016

240 pages

ISBN : 978-2-84304-709-1

http://www.zulma.fr/livre-poche-la-neige-de-saint-pierre-572138.html

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