CHRONIQUES, 1954-2003, Françoise Sagan (édition poche 2016)

9782253068723-001-t

Lorsque j’ai lu, il y a fort longtemps, Françoise Sagan l’écrivaine (Bonjour tristesse, Les merveilleux nuages), je suis ressortie de ses mots relativement enchantée et plutôt enthousiasmée par ce « charmant petit monstre », sans pour autant l’ériger en amie éternelle, ces lectures m’ayant laissé un souvenir agréable mais pas impérissable. Conclusion : il était tout simplement évident que Sagan le personnage m’avait toujours beaucoup plus fascinée que Sagan l’écrivaine. Et, alors que je n’ai jamais cherché à écumer l’ensemble de son œuvre (je m’y serais, je crois, ennuyée et cela l’aurait sûrement amusée…), découvrir des années plus tard Sagan la journaliste-chroniqueuse fut un rebondissement inattendu dans notre rapport sympathique et affectueux mais distant. Une nouvelle approche beaucoup plus enflammée, presque amoureuse, tant ses articles m’ont catapultée avec grâce et volupté sur l’autre versant de Sagan, celui d’une écriture poétique et pleine de verve, une écriture beaucoup plus travaillée et appliquée, moins nonchalante et épurée que celle de ses romans. De l’autre côté du mont Sagan se cachaient donc…

Quatre-vingt-dix-sept chroniques (publiées tout à tour dans L’Express, Elle, Égoïste, L’Humanité… ou extraites de ses livres) et 681 pages afin de replonger dans la vie de ce personnage singulier, entre mélancolie et joie de vivre, entre ennui et paresse, entre passion dévorante et lassitude exténuante. Car si Sagan ici parle essentiellement des autres, l’on ne perd jamais le chemin de sa propre existence. Des chroniques comme autant de couleurs jetées sur une immense toile, des couleurs comme autant de personnalités toujours évoquées avec une gentillesse et une bienveillance incroyables : d’Orson Welles à Catherine Deneuve, de James Coburn à Billie Holiday en passant par Fellini, Montand, Noureev, Ava Gardner, Yves Saint Laurent ou encore Verlaine, Alfred de Musset et George Sand, Sagan semble avoir fréquenté, étudié, imaginé et parcouru le monde entier, qu’elle porte ici sur ses épaules au fil de ses pérégrinations, s’offrant au lecteur comme une espèce de Tintin reporter facétieux, engagé, nostalgique, fatigué ou irrité. Au travers de ses réflexions sur les gens, les artistes, la vie, le cinéma, les villes traversées, elle évoque ses propres excès – l’argent, la drogue, la vitesse, son addiction au jeu – avec une lucidité et un recul admirables. Si un enfant parlait de Sagan, il dirait certainement qu’elle était une femme exceptionnelle qui a vécu « pour de vrai ». Et si un enfant rencontrait une Sagan ressuscitée, il ne pourrait que l’aimer pour sa drôlerie, ses délicieuses bêtises, ses débordements, sa pudique volubilité et cet air faussement dégagé de tout. Sans se défaire de son carcan – et ses habitudes – bourgeois, sans renier sa dolce vita et ses douces rêveries, elle n’en a jamais pour autant perdu le fil des autres, le fil de l’humanité, le fil de ceux moins nantis qu’elle et a oublié – pour notre plus grand bonheur – de se montrer fardée de condescendance et engluée dans une attitude de béotienne abjecte. Quand Sagan parle des autres c’est avec passion et sagesse. Sans flagornerie indigeste ou raillerie humiliante. Quand elle parle d’elle-même c’est avec simplicité et humour. Sans faux-semblants ni autosatisfaction, sans modestie excessive ni vanité démesurée. Car, il y avait chez cette femme une franchise et un bouillonnement presque enfantins, ce rejet du tabou, cette liberté d’expression et d’existence qui déplaisait tant à l’époque et qui  ravit tellement aujourd’hui.

En lisant Chroniques, l’on a le sentiment que Françoise Sagan s’asseyait régulièrement au bord de l’émerveillement, scrutait le monde et le voyait comme un grand carnaval plaisant et sans tâches. Cela pourrait presque passer pour de la démagogie ou de l’obséquiosité. Sauf que Sagan n’était pas une idiote crédule ou tartuffe mais une altruiste libertaire passionnée qui ne flairait visiblement que le bon et le beau autour d’elle. Ou, tout du moins, parvenait-elle à percevoir et à extraire la substantifique moelle du bon et du beau dans ce qui pouvait paraître a priori laid et mauvais au commun des mortels. Et quand Sagan aime, cela se reflète dans le miroir de ces mots ; la dame, à ce moment-là, ne fait pas dans la demi-mesure, à l’image de sa défense du film Les Bonnes Femmes de Claude Chabrol ou avec ce magnifique portrait d’un Jean-Paul Sartre sur le déclin, « infirme, aveugle et dépossédé de son métier d’écrire. » De leurs rendez-vous presque secrets Sagan livre un texte bouleversant où transparaît son incommensurable admiration, un dessin littéraire débordant d’amour pour cet homme qu’elle vénérait, abandonnant le lecteur la larme pointant au coin de l’œil. Sagan, la femme de gauche, Sagan l’engagée qui, entre deux chroniques sur la mode, la littérature ou elle-même, tape de la plume sur la feuille en dénonçant l’injustice et l’ignominie au travers de la militante FLN Djamila Boupacha (arrêtée et torturée durant la guerre d’Algérie), remettant le couvert presque dix-sept ans après avec Youssef Kismoune, ouvrier algérien accusé de meurtre dans une affaire rocambolesque et ridiculement dénuée de preuves. Sagan qui (malgré une condition dorée) ne délaissait pas les autres, ceux d’un monde étranger pour elle, ceux qu’elle ne côtoyait pas mais à qui elle dédiait son estime et ses mots, ces infirmières « oubliées, maltraitées… », ce « Clochard de mon enfance » ou les soignants nocturnes d’SOS Médecins, derniers remparts contre la solitude d’un Paris angoissé et livré à lui-même.

L’on peut penser ce que l’on veut de Sagan l’écrivaine (histoires un brin bâclées, écriture minimaliste voire fainéante) mais Sagan l’Humaine restera un sacré bout de femme, affranchie, sans entraves, pleine de cœur, de caprices, d’excès, d’amour ; une personnalité mouvante, sans frontières, une désabusée optimiste, une joyeuse déprimée, une extravagante timide qui obtint sa liberté par l’écriture et la conserva jusqu’au bout, menant tout son petit monde par le bout de sa plume. Sagan la femme fut décriée et pourtant toute femme avide de liberté, de culture et de découvertes rêverait d’avoir été pendant ne serait-ce qu’une journée Madame Françoise Sagan…

Chroniques, c’est un livre comme un grand soleil qui réchauffe, met du baume au cœur, un livre où l’on découvre les personnages privés plutôt que les célébrités publiques, un livre où l’on voit Venise, New York, Capri, un livre où l’on sert la main de Fidel Castro (tiens, comment aurait-elle réagi à l’annonce de sa mort ?), où l’on découvre François Mitterrand autrement, un livre où elle s’érige en défenseur de Gorbatchev qui fut « le personnage le plus discuté de son temps et par le monde entier (…) Le personnage le plus aimé par certains, le plus craint par les autres, le plus admiré, le plus haï. » Et l’on en revient à ce fameux « monde entier »,  ce monde qu’elle semblait parfaitement connaître, un monde apprivoisé parce que vu à travers le prisme d’une observatrice aiguë, attentive et d’une sincérité à faire pâlir une langue façonnée de bois. Et de se demander, si elle était encore de ce monde justement, ce qu’elle penserait de tout ce qui s’y passe. Son encre aurait été la bienvenue pour nous rappeler ce qu’est la compassion, la compréhension, la rébellion, la faiblesse, l’excentricité, le dérapage, l’humour et les humeurs, et nous rappeler encore qu’il n’y a pas de jugement, il n’y a que des opinions. Si Françoise Sagan était encore de ce monde elle « emmerderait » un sacré paquet de gens mais, avec ce ton monotone et cette exquise moue boudeuse, elle le dirait avec beaucoup plus d’élégance que moi… Et rien que pour cela, l’on ne peut que saluer bien bas Madame Sagan…

 « Je découvris aussi en lisant Proust, en découvrant cette superbe folie d’écrire, cette passion incontrôlable et toujours contrôlée, je découvris qu’écrire n’était pas un vain mot, que ce n’était pas facile, et que contrairement à l’idée qui flottait déjà à l’époque, il n’y avait pas plus de vrais écrivains que de vrais peintres ou de vrais musiciens. Je découvris que le don d’écrire était un cadeau du sort, fait à très peu de gens, et que les pauvres nigauds qui voulaient en faire une carrière ou un passe-temps n’étaient que de misérables sacrilèges. Qu’écrire demande un talent précis et précieux et rare – vérité devenue inconvenante et presque incongrue de nos jours ; au demeurant, grâce au doux mépris qu’elle éprouve pour ses faux prêtres ou ses usurpateurs, la littérature se venge toute seule : elle fait de ceux qui osent la toucher, même du bout des doigts, des infirmes impuissants et amers – et ne leur accorde rien – sinon parfois, par cruauté, un succès provisoire qui les ravage à vie. »

Avec mon meilleur souvenir, 1984.

 

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