MOI, DANIEL BLAKE, Ken Loach (2016)

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Ken Loach ou le cinéma social et engagé. Ken Loach ou le cœur militant, la pensée à gauche et le poing levé. Mais aussi Ken Loach, le réalisateur (soi-disant à la retraite) qui s’égare, se fourvoie et s’emmure dans un film qui mérite – pardonnez-moi – une bonne paire de taloches… En effet, voyez-vous, il s’agit ici d’un long métrage tourné en réaction à la politique de « cruauté consciente » menée par David Cameron… Jusqu’ici, très bien, je ne pouvais qu’applaudir bien fort. Mais, si j’étais David Cameron, cette œuvre ne m’aurait fait ni chaud ni froid. Si j’étais David Cameron, elle m’aurait simplement fait sourire. Sourire de voir un cinéaste qui s’agite inutilement. Sourire de constater qu’un artiste partisan, plutôt que de vilipender ouvertement l’exécutif, caricature le peuple sans même, a priori, s’en apercevoir. Ce même peuple qu’il entend défendre et croit encore comprendre. Ces mêmes classes laborieuses qu’il tient à soutenir et ne fait, finalement, que ridiculiser au travers de portraits figés dans la glaise du tropisme. Sourire même avec ce brin de pitié condescendante sous-entendant : « Brave Ken Loach, laissons-le s’amuser avec sa petite caméra, pendant ce temps il nous fout la paix… » Sauf que je ne suis pas David Cameron, que David Cameron n’est plus (politiquement parlant) et que, personnellement, ce film ne m’a pas fait sourire mais a déclenché en moi une déferlante de colère…

Car, et je vais tenter de peser mes mots, non seulement Moi, Daniel Blake est une œuvre purement et simplement ratée (scénario faible et outrageant, réalisation asphyxiée, acteur principal au jeu mécanique et récitant) mais, de plus, il a retenu l’attention de tout un parterre de personnalités à la vie dorée et aux poches bien garnies qui, comme pour se donner bonne conscience, lui a décerné une Palme d’or à Cannes (Ô jury aux larmes « crocodilesques », auréolant son joli mouchoir brodé à 184 euros pièce !… le salaire minimum en Bulgarie). Dans des costards somptueux et des robes non moins hors de prix, et tandis que tout coulait à flot – le champagne, les petits fours et les millions – il fallait tout de même que leur conscience s’avérât terriblement torturée pour en arriver à refiler à Danny le plus prestigieux des prix. Il fallait qu’au milieu du faste, de l’opulence et des gavages indécents, (rappelons qu’une semaine de Festival de Cannes représente ce que gagnent quarante Smicards dans toute une vie – et je suis gentille… parce que je suis nulle en calcul) leur élan bien dégoulinant de démagogie s’accordât fort bien à un cinéma va-nu-pieds prenant un malin plaisir à utiliser, à des fins douteuses et comme un contre-sens à ce qu’il voudrait et devrait renvoyer, une partie conséquente et non moins miséreuse de la population. À croire que, sous prétexte que l’on parle de pauvres, il fallait que le film le soit également. Le pauvre ne mérite de toute façon pas mieux. Alors autant dévider un navet à son image…

L’image, justement, sale et grumeleuse ; la réalisation, aussi dynamique qu’un escargot anémique ; les dialogues, creux et insipides – oui, le pauvre ne sait que parler de ses problèmes, s’il était drôle ça se saurait ; des « plans jumeaux » et des « scènes miroirs » déroulés mollement, de sorte que l’on a le sentiment que l’histoire se répète à l’infini, comme un hamster cavale dans sa boule de plastique, sans jamais trouver le moyen d’en sortir… Le courroux enclenché n’ayant plus de limites, je tiens également à décerner la Palme du mauvais goût au scénariste Paul Laverty : a-t-on déjà vu intrigue aussi vide (en dehors de l’horrible Toni Erdmann), aussi poussive, aussi bâclée, aussi rigide, comme un enchaînement sans fin de clichés abominables, de lieux communs exaspérants et de « scènes tampons » servant à combler les temps morts d’un propos unilatéral et tué dans l’œuf ? Paul Laverty s’est visiblement – et distraitement – plongé dans le manuel Le pauvre pour les Nuls, et en a bêtement tiré ce qu’il pense être l’essence même de la vie rêvée du pauvre, son cheminement classique et inéluctable, faisant au passage d’une population en difficulté une masse d’ores et déjà flinguée : 1/ Le pauvre perd son emploi (quitte à être encore plus pauvre autant le faire bien). 2/ Le pauvre reçoit un rappel d’une facture d’électricité non payée (le spectateur, malin, sent que ça ne va pas aller en s’arrangeant…). 3/ Il ne peut plus s’acheter de quoi se nourrir, il va donc à la banque alimentaire (de toute façon c’est ça ou il vole dans les magasins ! Bah oui, le pauvre vole forcément). 4/ Il recolle les baskets de ses enfants (et les copines à la récré se moquent. Sales pestes !). 5/ Il vend tout ce qu’il possède (déjà pas grand-chose…). 6/ Il finit par vendre son c… 7/ Tout cela s’achève dans la douleur… Cette énumération se fait assurément et expressément stéréotypée, à l’image, bien entendu, de ce que l’on nous présente. Et encore, j’en passe et des meilleures dans cette longue liste pyramidale de la parfaite descente aux enfers programmée et irréversible qui ne laisse aucune place à la moindre petite parcelle de résurrection. La vie du pauvre selon Saint Loach et son scénariste aussi inspiré qu’une pomme de terre tuberculeuse…

Alors si l’idée de départ peut paraître charitable, si Ken Loach – considéré comme le pape du cinéma activiste – y a certainement mis du cœur et de la bonne volonté, si la base est concrète et réaliste, si aujourd’hui il paraît évident qu’une traque et un acharnement contre les plus faibles représentent un fait indiscutable, si le système anglais se montre effectivement inflexible et autoritariste, si l’administration, sclérosée et apathique, met très souvent les nerfs à rude épreuve, ce que concocte le réalisateur anglais à partir de ces ingrédients factuels se révèle purement et simplement scolaire, linéaire, lourd et sans relief. Comme un gentil petit bonhomme qui aurait appris sa leçon par cœur et la débiterait idiotement. Ou, au contraire, comme un professeur vieillissant marqué du sceau de l’académisme qui nous enseignerait ce qu’est la vie, la vraie, la dure, la vie de pauvre, avec cette vision étriquée d’une réalité certes crasse et honteuse mais bien plus complexe, et peinte dans d’autres tons et d’autres couleurs que ceux qu’il utilise. Merci Monsieur Loach pour ce cours magistralement faible et souffreteux. Merci de nous ramener à notre propre dérive, à nos propres angoisses, sans nous laisser ne serait-ce qu’une minute de répit dans ce monde de « capitalo-connardos-libéraux ». Car, dans le cahier des charges du réalisateur anglais, l’on ne trouve que du blanc ou du noir, la nuance, Ken Loach, il ne connaît pas. Dans son univers quelque peu étroit il n’y a que les « bons » d’un côté et les « méchants » de l’autre ; vision primaire illustrée par l’agence pour l’emploi (où la caméra, fainéante, s’attarde outre mesure) : un endroit froid, gris, militaire et austère, avec des airs d’administration d’ex-URSS, au cœur duquel trône la méchante conseillère, le carré strict et blond pisseux, la bouche en cul-de-poule, personnalité intransigeante et despotique qui, transposée dans les années quarante, se serait distinguée comme un parfait membre de la Gestapo. De l’autre côté du bureau – notons le couloir qui sépare les deux collègues pour bien marquer la frontière entre ce fameux « bien » et ce fameux « mal » – s’affère la gentille conseillère dépassée par tant de cruauté, qui tente de guider et d’aider les gens en douce, bien évidemment traquée et réprimandée par sa tyrannique cheffe, ne faisant pas, elle aussi, dans le sentimentalisme. Et au milieu coule… le néant. Au milieu dérive un film d’une tristesse et d’un ennui monstrueux, une production plate et informe, réalisée par un personnage (fortuné) qui ne connaît visiblement pas aussi bien son sujet qu’on le dit. Car quitte à y aller gaiement dans le poncif, Ken Loach en rajoute des pelletées : 8/ Le pauvre, c’est bien connu, se montre forcément solidaire avec ses amis, pauvres eux aussi. 9/ Le reste du monde n’est qu’horreur et damnation (même l’abruti qui fait faire ses besoins à son chien là où il ne devrait pas devient l’ennemi à abattre). 10/ Attention, nous signifie Ken Loach dans un élan de type-à-qui-on-ne-la-fait-pas, le pauvre peut aussi se montrer vil et aplatir les autres pauvres pour servir ses propres intérêts (pas tombé de la dernière pluie le monsieur !).

Ken Loach s’est-il seulement rendu compte qu’en voulant asseoir son militantisme au travers d’un film sur l’errance social, il ne fait qu’enfermer les plus démunis dans des cases, qu’il les stigmatise et les noie dans une bouillie infâme de clichés, qu’il les appauvrit par une espèce de bien-pensance insultante ? Si l’espoir fait vivre, la fierté et la dignité aussi. Et cela, Ken Loach n’en a visiblement pas conscience. S’il l’avait su, il ne nous aurait certainement pas pondu un mélo qui ne parvient même pas à faire pleurer dans les chaumières tant il irrite, un « brûlot » sans âme qui monte un peuple contre un autre peuple et s’écrase violemment contre le mur de ses propres dénonciations (le pouvoir qui divise pour mieux régner et oppose sans cesse les gens). À aucun moment Ken Loach ne démonte les rouages d’un système qui pousse les populations à se « cannibaliser », se contentant de montrer à quel point l’on se bouffe entre nous, à quel point une misère peut cracher sur une autre, sans jamais porter sa caméra plus haut, sans jamais lui donner un tant soit peu de recul, sans jamais la placer là où il le faudrait, sans jamais pointer les principaux responsables, c’est-à-dire l’État et son fidèle compagnon, le patronat. C’est un peu léger, non ? Qu’une partie de la population soit tentée d’en rejeter une autre, c’est une chose (réelle et insupportable), que l’on n’approfondisse pas l’origine de ce comportement en est une autre…

Alors, si la grande famille du cinéma veut continuer à servir certaines causes et tient à jouer son rôle de « porte-parole », qu’elle présente des films à l’image de La Loi du marché… Mais de grâce, qu’elle cesse d’utiliser les plus faibles pour servir sa propre soupe, amère et infecte…

Et, en attendant de voir un film social digne de ce nom, je m’en vais regarder un bon Oui-Oui à la plage, cela calmera mes velléités « anarcho-coléro-révolutionnaires ».

MR. OVE, Hannes Holm (2016)

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Critiquer durement et sans scrupule un film dont les intentions sont mauvaises ne pose en aucun cas un quelconque problème de conscience. Dire du mal d’un long-métrage que l’on n’a pas aimé mais qui a voulu (a priori) bien faire s’avère plus difficile. Aura-t-on, malgré tout, jamais vu affiche plus mensongère que celle de Mr. Ove ? Un fond bleu ciel qui laisse présager une œuvre électrique et guillerette, le corps sans tête d’un monsieur prêt à se passer la corde au cou, un joli miron au regard fourbe et dont on botterait avec plaisir l’arrière-train, une typographie sixties élégante et cette accroche « misanthropiquement » philanthrope des plus laconique : « Il vous déteste. Vous allez l’adorer ». Sauf que cette bannière alléchante et fleurant bon le « vieux, moche et méchant » ne s’accorde en rien avec une réalité beaucoup plus consensuelle, lissée aux bons sentiments et inlassablement pathos. Mr. Ove, espèce de réminiscence ratée et désuète de Gran Torino, dégouline de mièvrerie et peine à s’imposer, affaibli par une démonstration cinématographique désespérément plate, à la fois rigide et froide autant que doucereuse et moralisatrice…

Mr. Ove, vieux bonhomme aigri, bougon et désagréable, passe le plus clair de son temps à épier les faits et gestes du reste de la copropriété et à noter dans son carnet les manquements et autres mauvais comportements de ses voisins. Mr. Ove peste, Mr. Ove râle et Mr. Ove déteste la terre entière sous prétexte que sa femme est morte et qu’il vient d’être licencié (cela fait tout de même deux bonnes raisons). Lassé et malheureux, Ove décide d’en finir (en soi l’idée est bonne), funeste projet bientôt mis à mal par l’arrivée d’une nouvelle famille guidée par Parvaneh, jeune femme pétillante d’origine iranienne qui trouve toujours le moyen de débarquer au moment où Ove tente de mettre fin à ses jours, l’empêchant malgré elle de passer de l’autre côté de la barrière et le forçant à revenir dans un monde qu’il réapprendra (comme de bien entendu) à aimer…

Le postulat de départ, certes vu et revu, semblait tout de même prometteur. Mais de prometteur à indigeste il n’y a qu’un pas, et ce pas-là s’enfonce rapidement dans les sables mouvants d’un film cousu de fil blanc, la fin déjà tatouée sur la rétine telle l’évidence à peine celui-ci a-t-il commencé. Passablement long et ennuyeux, Mr. Ove s’étire sur près de deux heures sans parvenir pour autant à créer une atmosphère délicieusement grinçante et délirante et à développer une narration autrement plus subtile que cette ambiance pantouflarde de maison de retraite. Pas assez drôle et irrévérencieux pour déclencher plus qu’un demi-sourire timide et forcé, et beaucoup trop rongé par un sentimentalisme presque gênant pour y déceler les pointes dramatiques bien inspirées, Mr. Ove se perd et s’égare dans une réalisation lourde et un scénario d’une propreté étincelante qui en oublie son côté punk. L’on réhabilite ici le bon vieux flashback-qui-fait-pleurer-dans-les-chaumières (parbleu ! Que c’est horripilant !), l’on tente de faire du cinglant avec un comique mou et décrépit, l’on ajoute des partitions entières de musique tire-larmes… bref, le problème de ce Mr. Ove c’est que l’on a très maladroitement mélangé les genres et que l’on a voulu grignoter à tous les râteliers, tentant ainsi de satisfaire le plus grand nombre, de la teigne adepte de la perfidie au ravi de la crèche ultra-positif, deux catégories de personnes qui font rarement bon ménage. Bien que l’on puisse noter quelques rares fulgurances humoristiques et bien que les acteurs-trices y mettent tout leur cœur, il n’en reste pas moins que le spectateur lui s’ennuie terriblement et s’étouffe de trop de miel tout en s’asséchant de pas assez de fiel. L’on aurait aimé un film plus enlevé, piquant, dynamique, un film adorablement mesquin qui pouvait allègrement (s’il le souhaitait vraiment) se vautrer dans la tendresse sans pour autant signer son arrêt de mort en s’enterrant sous des pelletés de bien-pensance et de politiquement correct.

Le constat est amer et le résultat très décevant. C’est fort dommage car l’on sent derrière cette fausse manœuvre un véritable investissement et une envie sincère de livrer un long-métrage honnête et bienveillant, en sus d’un charmant clin d’œil à Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov. Malheureusement la sauce ne prend pas, et la corde qui ne servira définitivement jamais à Mr. Ove sera contre toute attente la bienvenue du côté des spectateurs…

 

TONI ERDMANN, Maren Ade (2016)

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Si ma mémoire n’en est pas encore à flancher misérablement, il me semble n’avoir pas quitté une salle de cinéma avant la fin d’un film plus de deux fois dans ma modeste « carrière » de spectatrice (presque) respectueuse et (approximativement) disciplinée. En règle générale, je suis toujours parvenue à contenir mon agacement face à des œuvres indigestes, celles-ci – grand bien leur fasse – n’excédant que très rarement 1 h 30 – 1 h 40, pile le temps de me gratter le dessous des ongles, de reluquer discrètement mon voisin d’à côté, de réfléchir à une nouvelle recette révolutionnaire de gratin de courge sans courge, et de faire un point sur la période de nidification de la chouette hulotte. Bref, je me cramponnais au siège et attendais patiemment que le mauvais moment passe, lancée dans un troublant papotage avec des amis imaginaires sortis d’on ne sait où…

Sauf qu’ici la débandade dure… 2 h 42. Un cauchemar. J’ai tenu très précisément – et en gigotant dans tous les sens pour vérifier si mes camarades de visionnage vivaient le même drame que moi, en vain – 2 h 04, avant de craquer littéralement et de sortir furibarde le sourcil froncé, l’œil mauvais et la bouclette électrique, dérangeant les autres spectateurs-trices au passage puisque j’ai eu la brillante idée de confondre, dans un premier temps l’accueil PMR et dans un second temps les toilettes, avec la sortie (on est un fardeau pour son entourage ou on ne l’est pas). Parvenue tant bien que mal sur le trottoir, il ne m’a dès lors fallu pas moins de quinze cigarettes et l’intégralité de ma flasque de whisky afin d’oublier purement et simplement ce long-métrage obsolète, sans nuances, ringard, vaseux, pathétique, grandiloquent, caricatural, lent, interminable, bourré de clichés, faussement intelligent, outrancier et en forme d’imposture d’une vacuité sans nom. L’on essaye ici de combler un scénario vide par des gags éculés et un comique de répétition périmé (la blague du dentier toutes les cinq minutes conjuguée à l’antédiluvien coussin péteur et la moumoute de travers, c’est le pompon !), et l’on tente de stopper l’hémorragie d’un propos creux au travers d’une réalisation d’une lourdeur sans précédent, ce qui n’est malheureusement pas l’idée la plus lumineuse de l’année…

Terriblement déçue et rondement fâchée, je vais me contenter – une fois n’est pas coutume – de retranscrire ici les très rares (et donc fort précieuses) mauvaises critiques émanant de la presse (Télérama et La Septième Obsession) qui résument parfaitement bien ce que m’évoque cette production. Je ne saurais dire mieux et je pourrais devenir extrêmement désobligeante, alors autant laisser s’exprimer les professionnels. Quant à moi, je m’en vais pester dans mon coin, (presque) seule contre tous…

« Passons sur la description du monde de la finance internationale, censée pervertir et assécher l’héroïne : elle est d’une banalité confondante. A-t-on jamais vu patrons aussi ternes, employés aussi bêtes, réunions aussi foireuses… Visiblement, Maren Ade ne connaît rien à ce qu’elle décrit et que d’autres, récemment, ont si bien dénoncé (de J.C. Chandor et Margin Call, pour la fiction, à Jean-Stéphane Bron et Cleveland contre Wall Street, pour le documentaire). Mais, dira-t-on, l’essentiel n’est pas là : le vrai sujet est l’histoire d’un père qui use d’extravagance pour réapprendre à sa fille, avide de réussite, les vraies valeurs de l’existence. Mais, là encore, la réalisatrice se plante. Aucune finesse, aucun rythme : catastrophe totale si l’on songe au brio étincelant d’un Ernst Lubitsch ou d’un Frank Capra, qui, jadis, en moins de quatre-vingt-dix minutes, provoquaient une euphorie que la réalisatrice allemande poursuit en vain durant deux heures quarante-deux… Tout est balourd dans son interminable pensum. La mise en scène (enfin, c’est vite dit : il n’y en a pas). Les acteurs : la fille n’en fait pas assez et le père, beaucoup trop. Les gags : c’est tout de même — qui l’eût cru — la réhabilitation du bon vieux coussin péteur qui faisait se tordre de rire nos grands-­parents. Le pire, c’est quand la vulgarité l’emporte : la scène où l’héroïne avale le cupcake sur lequel vient d’éjaculer son ridicule amant. Tout est ringard et navrant. »

 Pierre Murat (Le « Contre » de Télérama).

http://www.telerama.fr/cinema/films/toni-erdmann,509268.php

 

« On attendait avec impatience le retour de la jeune cinéaste allemande, également productrice via sa société Komplizen Films, après le choc émotionnel provoqué par Everyone Else en 2009. Le ratage sans précédent de Toni Erdmann laisse pantois. Comment la cinéaste a-t-elle pu se fourvoyer dans cette fresque braillarde, capharnaüm cinématographique, narrant le trajet de vie d’une jeune femme d’affaire d’une grande société allemande basée à Bucarest, accumulant les scènes, en jouant la carte de la vulgarité et de la surenchère (à l’instar de cette séquence où l’héroïne demande à son amant d’éjaculer dans un petit four, avant de le déguster) ? Moralisateur et sérieusement pas drôle, le film souffre d’un manque de rigueur évident. Tout ce qui faisait la beauté exaltée et rafraîchissante de son précédent long-métrage, se retrouve ici cloisonnée dans une fiction autiste et autosuffisante. C’est notre premier grand regret de ce début de festival. » 

Thomas Aïdan (Compte-rendu Jour 3 du festival de Cannes/La Septième Obsession).

http://www.laseptiemeobsession.com/festival-de-cannes-jour-3.html

À (ré)écouter également : « Le masque et la plume » du 21 août avec Xavier Leherpeur de La Septième Obsession. Un régal…

https://www.franceinter.fr/emissions/le-masque-et-la-plume/le-masque-et-la-plume-21-aout-2016

 

THE NICE GUYS, Shane Black (2016)

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Au départ, aller voir ce film ressemblait à une gageure puisque, premièrement : j’ai à peu près autant d’adoration pour Russell Crowe que pour les endives au jambon (c’est peu dire), deuxièmement : ma passion pour Ryan Gosling (que j’ai tendrement surnommé « œil de veau » eu égard à un jeu peu expressif) est en dents de scie suivant le film et le personnage incarné, et troisièmement : mon nez me disait qu’il n’y aurait pas de juste milieu, ce genre de production étant soit très bonne soit très mauvaise. Bingo ! C’est, comment dire… relativement minable. Un film rigolard et enrubanné de mauvais esprit est toujours appréciable, encore faut-il que celui-ci soit réellement drôle, piquant et irrévérencieux. Shane Black (Kiss Kiss Bang Bang, Iron man 3) ne donne ici rien de tout cela et livre une réalisation insipide, beaucoup trop longue, à la fois hystérique et molle du genou où, si l’on peut constater quelques fulgurances humoristiques savoureuses (bien que trop rares), l’on enchaîne surtout des scènes pataudes avec autant de passion et d’entrain qu’un dauphin saute dans des cerceaux à Marineland. Seuls points positifs, les décors et l’ambiance délicieusement vintage, ainsi que Ryan Gosling qui se révèle particulièrement et miraculeusement doué pour la comédie…

Résumons brièvement : Russell Crowe (empâté, peu concerné et aussi crédible qu’Al Pacino dans le rôle d’une fée) se fond dans la peau d’une espèce de mercenaire qui castagne à tout-va pour défendre la veuve et l’orphelin sans jamais oublier de compter les billets, l’abnégation ayant tout de même ses limites. Ryan Gosling quant à lui, endosse la veste col pelle à tarte d’un détective privé maladroit, pleutre et soûlard vivant d’affaires peu excitantes et reluisantes, sorte de loser aussi ridicule qu’attachant. Et au milieu de ces deux personnages coulent le cadavre d’une actrice porno, l’hystérie d’une jeune femme empotée et apeurée qui cavale dans tous les sens, le sourire narquois d’une gamine collante et moralisatrice ainsi que l’embrouillamini d’un pseudo scandale écologico-économico-politico-lourdaud… Il faudra donc que nos Tic et Tac de l’esbroufe démêlent tout cela et, bien évidemment, ça n’est pas tout à fait gagné d’avance…

Reconnaissons à ce film que la première demi-heure enjouée et rafraîchissante annonçait (logiquement) une suite fameuse et déjantée. Mis à part que, tout se résume à cette première demi-heure, abandonnant l’heure et demie restante à un mauvais sketch qui s’éternise et une intrigue somme toute grotesque et bancale. Si les premières scènes convainquent, comme tout bon film américain qui se respecte l’on passe rapidement de l’impudent au bon sentiment insupportable et du bon sentiment insupportable à la petite morale dégoulinante de bien-pensance crachée par une gamine de treize ans qui fourre sa truffe de partout, ne reste jamais là où on lui dit de rester et se prend pour Wonder Woman version demi-portion. Et oui, il manquait la touche « les-enfants-sont-notre-espoir » à ce film, l’on a donc collé dans les pattes du beau Ryan Gosling une fille et, toute mignonne soit-elle, la blondinette tape rapidement sur les nerfs (n’est pas Hit-Girl dans Kick-Ass qui veut mademoiselle !). Bref, l’on a envie de lui coller quelques taloches, à l’instar de Kim Basinger heureusement peu présente, mais bien assez pour avoir le temps de constater, navré, que son jeu se présente comme subtilement médiocre et figé.

Si la réalisation est maîtrisée, si l’on bastonne agréablement dans tous les sens, si l’on sort les plus beaux costards seventies et les plus belles voitures de l’époque, cela ne suffit pas à remonter le niveau d’un film  poussif, qui patauge dans la semoule et où l’on se coltine de surcroît un Russell Crowe tout en mièvrerie bourrine, « bas du frontesque » et qui semble avoir débarqué sur le plateau de tournage par hasard, comme attiré par l’odeur d’un bon gros chèque à encaisser. Heureusement Docteur Ryan vole au secours de cette production, Mister Gosling surprenant, cabotin à souhait, impertinent, extrêmement drôle et parfaitement à l’aise là où on ne l’attendait pas. Fini le regard de poisson mort, place à l’œil pétillant, coquin et incrusté de crétinerie… Merci Ryan, tu es bien l’unique raison de voir ce navet !

The Nice guys, comme un assemblage déraisonnable et périmé de Starsky et Hutch, Austin Powers, Funky cops et Pulp Fiction

L’HOMME IRRATIONNEL, Woody Allen (2015)

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En extirpant cette nouvelle chronique de mon four à Cinéma je me suis fait cette remarque ô combien saisissante que je ne suis définitivement pas une experte de l’œuvre de Woody Allen, n’ayant vu que trop peu de longs métrages de ce cinéaste truculent et singulier en comparaison d’une filmographie pléthorique. En revanche, une fois la question de la légitimité posée quant à ma future critique assassine, je me suis avoué qu’il n’était finalement pas nécessaire de posséder une connaissance encyclopédique du gaillard pour savoir qu’il est capable du meilleur comme du pire ; ce « pire » qui chez lui ne se manifeste pas par un manque de talent ou d’inventivité mais par un gros paquet de fumisterie non feinte jetée négligemment à la figure de son spectateur…. Car en l’occurrence ici – et quitte à me faire vilipender par les adorateurs de Woody Allen – c’est un désastre, une tromperie, un leurre cinématographique aussi énorme et incontournable qu’un pachyderme égaré dans une boutique de lingerie…

Résumons brièvement : Abe Lucas, – Joaquin Phoenix lourdaud en prof de philosophie aguerri, adoubé et insupportablement neurasthénique – tout auréolé de ses problèmes existentiels (sa femme l’a quitté et il boit), débarque pour dispenser des cours d’été sur un campus universitaire. Au fond d’un gouffre existentiel sans issue, égocentrique mais au demeurant sympathique, il se prend rapidement d’amitié pour la jolie Jill – Emma Stone espiègle et rayonnante – et tente au travers de cette étudiante intelligente et enjouée de redonner un sens à sa vie. Sauf que cet homme traîne irrémédiablement son nombril vers l’irrationalité la plus complète et s’entend bientôt développer une idée toute saugrenue pour sortir de sa torpeur psychologique…

N’en disons pas plus au risque d’en dévoiler trop quant à l’intrigue. Mais, au fait, quelle intrigue ? Cette petite chose décevante, ténue, ratée et insipide qui pourrait modestement tenir sur un simple emballage de Smarties ?

Assurément chez Woody Allen la réalisation se révèle toujours belle et soignée, le dialogue brossé et reluisant, la situation comico-dramatique pimpante, la musique allègre et le décor clinquant ; irréfutable donc que Woody Allen s’inscrit dans nos esprits comme une bouffée de bonheur tapie au fond d’un sac dans lequel il suffit d’inspirer bien fort pour se sentir mieux et délesté de toute angoisse. Mis à part que le côté vibrionnant, éclairé et bonhomme de ces films ne parvient pas à combler ici une vacuité extrême…. Car L’homme irrationnel est vide, désespérément creux, tout juste ceint d’une enveloppe scénaristique ne tendant pas à masquer les défauts et l’improbabilité d’une histoire se voulant riche et intellectuelle, mais ne s’affichant ostensiblement que comme pompeuse, sans profondeur et à un niveau de crédibilité proche de zéro. Une situation rocambolesque et stupide, de faux rebondissements, des personnages pêchés dans le marécage d’une mauvaise série américaine et voilà qu’apparaît promptement un ensemble superficiel en forme de supercherie et d’un ennui sans nom. Diantre que le temps semble long face à ce néant narratif engendrant bientôt un sentiment de bâclé, totalement bâclé, définitivement bâclé! Allen réalise beaucoup, trop sûrement, comme si compulsivement omniscient et paternaliste il se devait de donner régulièrement à voir et à entendre à ses admirateurs en les aveuglant et les entourloupant de grandes envolées philosophiques absconses et mortellement fades, judicieusement camouflées par des grands airs de réalisateur humoristiquement profond et inspiré. Allen s’alourdit d’un film qui n’amène rien, aucune réflexion, aucun sentiment, aucune émotion sinon la vilaine impression de se faire arnaquer du début à la fin par des acteurs peu concernés et égarés, une histoire boursouflée et bancale et un cinéaste qui se fout ouvertement de nous ! Par ici l’on met les deux pieds dans le plat du ridicule et si ce film n’était pas signé Woody Allen il est fort à parier que les critiques se montreraient beaucoup moins enthousiastes…

LES NOUVEAUX SAUVAGES, Damián Szifrón (2015)

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Cette nouvelle année cinématographique débute décidément sous de biens vilains auspices. Après la déception sur l’attendu A most violent year, la malédiction se poursuit avec le tout aussi espéré Les nouveaux sauvages. Un long métrage porté aux nues et néanmoins largement surestimé, qui ne mérite aucunement ce tapis d’éloges pléthoriques déroulé par des critiques vendant (et vantant!) une succession de sketches soi-disant « jouissifs », « tordants » et « hilarants ». Je ne sais si c’est moi qui ne suis parvenue à débusquer le chemin de la « poilade » absolue,  ce dont je suis sûre en revanche, c’est d’avoir emprunté à grands pas celui de l’atterrement. Et, si je me cabrais dans la posture d’un célèbre « critique gastronomique » (que l’on m’en garde), j’énoncerais ici un lapidaire et sans concession: « C’est d’la merde ». Cependant, étant bien éduquée et causant cinéma, je me contenterais d’un peu sympathique et non moins succinct : « C’est d’ la verte crapulerie  ».

Mon côté (très) bon public prend donc un plomb conséquent dans l’aile à la vue de ces six histoires s’étalant paresseusement sur près de 2h (j’en soupire encore). Car voici un film qui respecte à la lettre la règle des 3 L : Long, Lent, Lourd.  D’une vengeance en avion à une vendetta dans un restaurant, en passant par un règlement de compte sanglant sur une route déserte et un mariage qui dégénère dangereusement, non seulement il m’a été bien difficile de me dérider mais, a fortiori, la réalisation n’arrange rien. Aussi maladroite, affolée et patapouf qu’un pachyderme se débattant au milieu d’enfants hystériques à Disneyland. Sous prétexte que l’on évoque une certaine forme de déconnexion avec la réalité, que l’on déballe à tout-va du nervous breakdown, le spectateur devrait piteusement consentir à ce que rien ne soit travaillé et élaboré, à ce qu’aucune situation ne se révèle réellement percutante et à ce que la caméra circule de manière bien malhabile. Rien ici ne prête vraiment à rire (tout juste la moitié d’un sourire crispé au bout d’1h30), ni les dialogues peu inspirés, ni les situations elles-mêmes, fantasmagoriques et crétines.

En outre, certains réfractaires (ils sont peu nombreux) reprochent à ce film de faire de l’Homme un animal, sans retenue ni morale. Le problème me semble d’une tout autre nature. En amatrice d’humour noir et de cynisme, que l’on égratigne l’Humain et que l’on prenne le parti de l’immerger dans ce qu’il a de plus mauvais, ridicule ou pathétique ne me dérange guère, bien au contraire : que l’on puisse tous être à un moment donné peu ou prou démangés par des envies de meurtres ou autre besoin de débloquer promptement est une chose, que l’on parvienne à traiter ce type d’excès intelligemment et avec une immoralité éclairée en est une autre. Car même un « pétage de plomb » outrancier se doit d’être  bichonné, maîtrisé, sous-entendu avec doigté et amené avec finesse; une tension portée par un vrai postulat de départ, non par une idée sommaire, jetée à la va-vite sur un morceau de papier. L’on veut faire du mordant et du drolatique, l’on ne parvient pas même à pondre du choquant ou du vulgaire. Car la vulgarité aussi peut être mère d’amusement, ce qui n’est nullement le cas ici. Un film qui prend des « airs de », qui se veut comme ci ou comme ça, mais qui ne se drape que d’une fallacieuse et prétendue nature subversive. Si l’idée de départ semble appétissante et porteuse d’espérances, le résultat lui n’est que raté et terriblement courrouçant, conduit de plus par un jeu d’acteurs approximatif, et un ensemble d’une pauvreté narrative affligeante.

Seule « saynète » qui trouve (à peu près) grâce à mes yeux, celle – emmenée par le troublant Ricardo Darín – qui expose assez bien le substantiel problème des lenteurs et injustices administratives, pouvant gravement faire flancher tout individu normalement constitué.

Je peste et je grogne face à ce film confus, brouillon, éparpillé et gâché… Et qu’il soit produit par Almodóvar n’y change rien !

 L’Ecume des jours, Michel Gondry (2013)

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J’ai attendu ce film pendant trois mois, la bave aux lèvres et l’oreille dressée…

Et, si le livre de Boris Vian ne fait pas partie de mon panthéon des œuvres cultes, il n’en reste pas moins une référence en matière d’originalité, de poésie et d’onirisme, que seul Michel Gondry (réalisateur de grand talent), avec son univers hautement fantaisiste, pouvait s’approprier.

La déception est malheureusement à la hauteur de l’attente. En trois mots, c’est pompeux, prétentieux et ennuyeux… On étale ici des acteurs sous-exploités, creux et transparents, qui mettent autant de cœur à jouer leur personnage que j’en mets pour aller au supermarché (c’est peu dire)! Gondry se prend à son propre piège, multipliant et étalant à l’infini ses gadgets et autres trouvailles scénaristiques sans grande importance, finissant par perdre l’essentiel, l’histoire en elle-même et l’émotion qui devrait s’en échapper…

Déçue et en colère face à ce long-métrage qui aurait dû être un chef-d’œuvre et qui ne restera qu’une production artistique mineure en forme d’acte manqué…