LES 7 MERCENAIRES, Antoine Fuqua (2016)

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1879. Dans la touffeur et la poussière de la petite ville de Rose Creek, Bartholomew Bogue, homme d’affaires véreux et violent, tient entre ses mains le destin de toute une communauté assujettie à ses désirs mégalomaniaques. Tandis que chacun se mure dans le silence et la peur face aux intrusions sanguinaires de Bogue, une femme décide de changer la donne et engage sept hommes, sept mercenaires, afin de débarrasser leur plancher de cette engeance perfide…

Antoine Fuqua n’était, jusqu’ici, l’homme que d’un seul film, l’excellent L’Élite de Brooklyn sorti en 2010. Depuis, il n’a pas franchement brillé par son génie cinématographique, c’est le moins que l’on puisse dire. Avec cette nouvelle tentative le réalisateur américain revient (presque) en odeur de sainteté et évite donc un effroyable « règlement de comptes à O.K. Corral », bien que ce remake de Les Sept Mercenaires (1961) de John Sturges – lui-même inspiré de Les Sept Samuraïs de Kurosawa – présente certaines lacunes.

Avant toute chose, je me dois d’avouer m’être rendue dans une salle obscure provoquer du mercenaire uniquement pour goûter le plaisir de lui trouer la peau, peu encline à apprécier une version a priori charcutée de l’un de mes films cultes. Malheureusement pour moi, c’est précisément dans ces instants de morgue et de méchanceté primaires que l’on a tendance à se prendre les pieds dans le cactus, contrainte aujourd’hui de reconnaître que, malgré des maladresses et une direction d’acteurs discutable, cette réinterprétation bien intentionnée ne cherche aucunement à s’aligner prétentieusement sur l’original mais plutôt à lui rendre hommage en toute humilité, sans se satisfaire d’un vulgaire et avorté copier-coller. En trouvant sa voie et son identité propre, Les 7 Mercenaires nouvelle vague apporte un vent de fraîcheur mâtiné d’un fond sociologique astucieusement pensé ; car les temps ont changé, et si en 1961 Calvera – le chef des bandits – martyrisait un petit village mexicain dans l’unique but de le piller, aujourd’hui c’est la figure de l’industriel fou, cupide et expansionniste qui prend le dessus, visage déformé du libéralisme augurant un film en accord avec notre époque.

En dehors d’un scénario plutôt intelligent donc, le long-métrage de Fuqua se devait (c’était la base) d’aligner des personnalités fortes et singulières bien qu’indissociables. Le cinéaste présente – en sus de l’élégante et pugnace Haley Bennett –  un groupe  d’hommes de tous horizons, mixité de bon aloi qui ne rattrape malheureusement pas une erreur d’assemblage. Il fallait sept hommes (moins, cela aurait fait tâche) mais trois seulement parviennent à tirer leur Stetson du jeu, les quatre autres ayant à mon grand regret des allures de personnages secondaires trop peu exploités voire largement sous-employés. Si Denzel Washington (dans le rôle de Yul Brynner) se fond dans la sagesse et la bienveillance de ce dernier, il n’en a clairement pas le charisme, s’apparente plus à un Zorro coquet qu’à un dieu du barillet, copieusement éclipsé de surcroît par Chris Pratt (la bonne surprise) en Steve McQueen des temps modernes qui, contre toute attente, en a l’allure, le regard coquin et cette attitude d’électron libre roublard et extrêmement séduisant. Ethan Hawke lui distille une présence magnétique – belle gueule cassée et névrosée à souhait renvoyant à Richard Vaughn – et forme un duo attachant, énigmatique avec Byung-Hun Lee, taiseux, agile et simplement efficace. Manuel Garcia-Rulfo (le Mexicain) et Martin Sensmeier (le Comanche) semblent de leur côté avoir été enterrés sous le plancher d’un saloon, laissés-pour-compte tristement insignifiants qui maintiennent néanmoins une certaine crédibilité, contrairement à Vincent D’Onofrio à qui revient la palme du ridicule, perdu et avachi dans la peau d’une espèce de trappeur flanqué d’une voix de fausset à la croisée entre le Père Noël, Davy Crockett et un vieil ermite illuminé. Reste Peter Sarsgaard (Bogue), impeccable dans son costume de méchant taillé sur-mesure et dont le jeu se rapproche beaucoup plus de l’exceptionnel Gary Oldman dans Léon que du génial et fourbe Eli Wallach dans la version de Sturges. Si Fuqua reprend les codes du western (œil plissé, jambes arquées, « Colt-tourniquet »…) il n’en maîtrise malheureusement pas toujours la profondeur, faisant de certains de ses personnages de laborieux « poseurs » endimanchés plus que d’intrigants justiciers. Et si dans le film de Sturges l’on pouvait noter une complémentarité entre les comédiens, chez Fuqua chacun joue sa partition indépendamment les uns des autres sans créer de véritable unité. Qu’importe cela fonctionne…

Antoine Fuqua s’en sort donc miraculeusement bien grâce à une photo élégante, une histoire prenante et des acteurs malgré tout investis. Cependant, la réalisation reste placidement académique voire fainéante, heureusement ravivée par un montage habile octroyant intensité et épaisseur à un long-métrage qui, faute de quoi, aurait pu devenir aussi peu attractif qu’un désert balayé par les vents. Les dialogues ne sont pas d’une efficacité exemplaire, particulièrement incisifs ou inspirés mais l’on remarque quelques fulgurances et l’ingénieuse idée d’intégrer des répliques tirées de l’original, ainsi qu’un générique de fin en forme de clin d’œil à son aîné.

Le spectateur, sans être soufflé par une production inoubliable, se prend au jeu et s’étouffe de se laisser charmer malgré lui par une œuvre sans prétention mais bien ficelée et dont la narration un brin flemmarde en préambule parvient à s’étoffer au fur et à mesure. Au final Les 7 Mercenaires est un film sympathique, agréable et divertissant qui évite habilement « la corde au cou »…

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DIVINES, Houda Benyamina (2016)

VICTORIA, Justine Triet (2016)

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Afin d’écrire une chronique croisée acceptable et cohérente, encore faut-il dénicher ne serait-ce qu’une micro similitude entre deux œuvres qui sur la forme semblent a priori diamétralement opposées. Et, si l’enrobage ici paraît avoir un goût bien différent, la substance scénaristique elle utilise les mêmes épices puisque l’on parle dans les deux cas de Femmes, uniquement de Femmes ; des femmes charismatiques et qui en imposent, liées par le chaos existentiel, le doute, le dilemme et la remise en question. Justine Triet et Houda Benyamina, chacune à leur manière, évoquent le conflit intérieur, la compromission et la survivance. Victoria, considéré comme une « comédie hilarante » (il faudrait m’expliquer cet adjectif excessif) et bien que drôle, se fait beaucoup plus noir et âpre que ce que l’on nous présente tandis que Divines, pointé comme un drame urbain impulsif et coléreux, se pare de ponctuations comiques subtiles et d’une douce poésie sous-jacente, méritant autre chose que l’appellation d’origine protégée (par l’intelligentsia parisienne) « Film sur la banlieue ». Les cinéastes quoi qu’il en soit surprennent par leur audace, leur talent et leur engagement et, malgré quelques maladresses, livrent deux productions adroitement articulées et au caractère bien trempé.

En pleine tempête adolescente, Dounia (Oulaya Amamra) et son amie Maimouna (Déborah Lukumena) n’aspirent qu’à sortir de leur chrysalide et à prendre à bras-le-corps leur émancipation, ce qui rime parfois avec revers de fortune et mauvaises décisions. Entre un parcours scolaire inadapté et ennuyeux, un lieu de vie misérable et des rêves inaccessibles, ces deux inséparables tentent une nouvelle approche de la réussite sociale en trouvant refuge auprès de Rebecca (Jisca Kalvanda), dealeuse avertie et personnage respecté « qui en a » (du clitoris). Victoria (Virginie Efira) de son côté, avocate éparpillée et à l’existence en forme de terrain miné se voit contrainte de défendre un ami (Melvil Poupaud) accusé de tentative de meurtre tout en accueillant chez elle Sam (Vincent Lacoste), ex-dealer engagé comme jeune homme au pair. Tandis que Dounia découvre les bas-fonds de l’illégalité, l’argent facile et l’amour, Maimouna elle s’interroge sur le sens de la vie, s’ankylose de questions religieuses et existentielles tandis que quelques salles de cinéma plus loin Victoria perd pied et sombre dans une profonde dépression.

Récompensé par la Caméra d’or à Cannes, Houda Benyamina présente un film lumineusement et tendrement sauvage à l’approche scénaristique singulière qui fait la part belle à l’amitié, l’indécence de la pauvreté et l’éducation sentimentale, le tout enveloppé de musiques aux sonorités « morriconiennes », de chants religieux ou lyriques, dimension classique essorée au western qui donne de la profondeur et de l’intensité au film. Féministe dans ses actes, son obstination et ses obsessions, adolescente indomptable qui se découvre femme et joue au fantôme de l’opéra juchée sur les passerelles d’un théâtre afin d’observer les prestations d’un danseur énigmatique auprès duquel elle découvrira le goût des sentiments, la splendide et brillante Oulaya Amamra brûle les doigts et enflamme les ailes de son personnage avec un talent inné et une justesse incroyable. Justine Triet quant à elle use d’un comique grinçant savoureux et transfigure Virginie Efira, working girl dépassée, mère aimante mais larguée, secondée par un Vincent Lacoste flegmatique, bourré d’humanité (bien qu’un peu fade) et Melvil Poupaud, parfait dans son rôle d’emmerdeur pathétiquement attachant, trio irrésistible et survolté qui tente de se consoler des coups durs et d’avancer tant bien que mal au milieu d’un capharnaüm aussi réjouissant qu’attristant. Dans ces deux longs-métrages les dialogues sont travaillés, aiguisés et, si dans Divines les scènes s’enchaînent merveilleusement, sans temps mort, comme une cavalcade émaillée de violences mais aussi de moments d’une délicatesse inouïe, chez Victoria la réalisation se fait un brin plus laborieuse, moins vive mais dans le fond qu’importe…

Houda Benyamina offre une plongée dans les affres de la paupérisation, pointe le besoin de reconnaissance, la société de consommation, la religion, la frustration et braque sa caméra sur cette forme d’intégrité absolue que l’on exige des moins nantis sur lesquels pèsent de lourdes exigences avec un regard d’une extrême tendresse et sans démagogie. Justine Triet elle maîtrise à merveille son sujet grâce à Virginie Efira aussi drôle que touchante, aussi belle que déstabilisante qui incarne subtilement et avec brio la trentenaire déboussolée. Si Houda Benyamina n’engage aucune morale elle n’en livre pas moins un épilogue qui laisse songeur quant aux conséquences de choix hasardeux pendant que Triet vole adroitement au-dessus de son nid de personnages affectueusement fous et follement attachants. Certains reprochent à Benyamina d’avoir voulu trop en dire et si elle semble avoir été effectivement un brin exaltée et paraît avoir voulu imbriquer beaucoup d’idées les unes dans les autres le ton est malgré tout juste, l’intention excellente, la mise en scène maîtrisée et le choix des actrices irréprochable.

Divines est un film magnifique et magique, Victoria une très belle surprise…

 

 

JE ME TUE À LE DIRE, Xavier Seron (2016)

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Un film franco-belge qui a priori pourrait rappeler (sur la forme) C’est arrivé près de chez vous et J’ai toujours rêvé d’être un gangster avec une légère pointe de La Haine, ne pouvait être qu’un long-métrage réussi, irrévérencieux, puissant et nerveux comme je les aime. Mis à part que, finalement, la petite portion de pellicule ne se révèle pas ouvertement coléreuse et spasmodique. « Radicalement névrosée » et « complètement barrée » colleraient bien mieux à cette œuvre d’un comique mélancolique et dépressif jubilatoire, comme si Woody Allen et Jean-Luc Godard fricotaient avec Bertrand Blier et Quentin Dupieux. Xavier Seron, réalisateur de cet ovni ubuesque à l’élégance hypocondriaque, nous offre un moment de cinéma drôle et décalé mais aussi un brin anxiogène et qui peine, malheureusement, dans les derniers instants, à grandir et affermir un épilogue digne de ce nom et surtout digne de lui-même…

Il s’appelle Michel Peneud. Pas Pneu mais Peneud. Cela commence mal… Michel, la trentaine adolescente et contemplative, vendeur en électroménager, se voit plus comédien que conseiller spécialiste du sèche-linge, grand gaillard lunaire et affable qui promène sa jolie tête d’ahuri et passe un temps certain à rêvasser et se caricaturer en héros de film. Mais surtout, Michel va mourir. Comme tout le monde. L’on pourrait donc passer outre ce détail si la mère de Michel elle n’allait pas réellement passer l’arme à gauche, rongée par un cancer. La nouvelle est terrible, le verdict terrassant, alors ces deux-là se collent, se (sur)protègent, se contemplent, s’agacent et se noient dans leur vie semi-dépressive où la mort et l’amour ne font plus qu’un…

Que dire d’un film aussi subtilement hallucinogène ? Bien sûr la réalisation est impeccable, le noir et blanc fin et lumineux, tout est stylisé, chiadé, Xavier Seron appréciant grandement les scènes au ralenti autant que celles où il ne se passe pas grand-chose, comme pour mieux donner à voir un ennui, une placidité, une lenteur et une résignation reflétant l’image d’une existence morne et subie. Jean-Jacques Rausin et Myriam Boyer forment un tandem succulent, drôle, tendre et étrange, excellant chacun dans leur genre dans ce duo mère-fils à la fois attachant et malsain. Les dialogues eux, laconiques et timides, n’ont nul besoin d’ornements superfétatoires puisque très bons avec le peu que l’on nous donne, chaque mot et chaque phrase relevant du pur humour belge, empli d’esprit et de cynisme.

Tout pourrait donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes si, au bout d’un certain temps, l’on parvenait encore à suivre l’idée générale et à s’y retrouver un tant soit peu dans cette œuvre obsédée par la mort, la maladie, les relations filiales, les chats, le sein maternel et les gros plans répulsifs. Le film est sans nul doute réussi mais s’égare dans l’antre d’un imbroglio narratif qui s’enroule sur lui-même, piétine un tantinet et macère un peu trop dans sa douce folie… parce que trop de « barré » tue le « barré » et finit par étrangler le propos. La conclusion patauge légèrement dans le grandiloquent et un absurde trop prégnant, mais l’on pardonne allègrement à Xavier Seron qui fait dans la déconstruction existentielle et le drame surréaliste et offre, malgré cette fausse note toute relative, une production de qualité à l’humour noir délectable magnifié par des acteurs-trices investi-e-s et irrésistibles. Si Je me tue à le dire était une musique, ce serait un croisement entre la verve hyperactive des Baddies et la beauté affligée d’Antony and the Johnsons…

LA LOI DE LA JUNGLE, Antonin Peretjatko (2016)

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Ne serait-ce que pour avoir réussi à réunir dans un même long-métrage trois acteurs-trices que j’affectionne particulièrement – Vincent Macaigne, Vimala Pons et Mathieu Amalric – j’immerge dans du whisky bénit (et de contrebande) le réalisateur Antonin Peretjatko. Car, si Vincent Macaigne se montre toujours aussi irrésistible avec ses airs de Pierrot la Lune décalé et gauche, Vimala Pons elle revêt une fois de plus la combinaison de l’enchantement, véritable rayon de soleil qui discrètement mais sûrement impose au septième art son jeu fripon, une frimousse à faire fondre un iceberg et un regard pétillant et coquin qui suffirait à anéantir la pire des brutes. Après La Fille du 14 juillet, Peretjatko revient donc avec ce tandem ensorcelant et ce cinéma singulier qui puise ses influences dans les plus piquantes comédies des années soixante-dix, offrant un film d’aventure loufoque et euphorisant tout en faisant la part belle à une critique acerbe des institutions françaises et son système bureaucratique moutonnier et figé, engeance « idiocratique » particulièrement risible et passablement insupportable…

Marc Châtaigne (Vincent Macaigne), stagiaire au Ministère de la Norme, est envoyé en Guyane pour inspecter un projet de pistes de ski (« Guyaneige ») financé par l’Union européenne, afin de relancer le tourisme en Guyane. Un programme qui doit bientôt voir le jour mais qui ne pourra sortir de terre qu’après validation de notre pauvre stagiaire, condamné à enchaîner les missions dans le but désespéré d’être un jour titularisé. Le voilà déboulant en Guyane, petit homme rondouillard, « blanchounet » et transpirant en proie à la chaleur, l’humidité et une jungle hostile où, avec sa comparse « Tarzan » (Vimala Pons), ils vivront de rocambolesques et trépidantes aventures, entourés de personnages tous plus déglingués les uns que les autres…

La Loi de la jungle fait figure de film-ovni aux relents « cartoonesques » où les bruitages exagérés et une musique bondissante et « morriconienne » créent un sentiment de mélange des genres particulièrement savoureux :  de telle façon que Peretjatko semble être tombé dans une marmite fleurant bon le western spaghetti (Mon nom est personne), les productions « Belmondoniennes » (L’Homme de Rio, Le Magnifique…) ou de la troupe du Splendid, conjugués à un cinéma plus actuel et engagé qui met le doigt là où le ridicule fait mal, révélant toute l’absurdité d’un système français et européen ploutocrate et abusif. Le réalisateur présente un cinéma populaire, intelligent, poétique et rythmé où tout est chorégraphié et théâtralisé, les scènes s’enchaînant avec fluidité, pour une mise en images bien plus millimétrée qu’elle n’y paraît ; La Loi de la jungle, œuvre malicieuse où le détail humoristique s’insinue de partout, où il faut avoir l’œil vif pour dénicher le petit truc en plus qui redoublera des rires déjà largement conséquents.

Vimala Pons, amazone sobrement surnommée « Tarzan », jolie liane aux airs de Calamity Jane, la tige au bec, placide mais castagneuse, flanquée de son Vincent Macaigne maladroit, coincé et toujours affublé de cet air d’être tombé de nulle part, comme perdu dans un monde pas tout à fait construit à son image, donnent la réplique à un Mathieu Amalric impeccable et lumineusement retors, Jean-Luc Bideau (éternel Achille Pinglard dans l’un des plus exceptionnels nanars français, Le Bonheur a encore frappé) et Pascal Légitimus qui (enfin !) retrouve le chemin de la comédie chaloupée et délirante. L’ensemble des personnages est fascinant de démence et de décalage, dont un huissier complètement siphonné (Fred Tousch), adepte de l’émission de France Inter « Le masque et la plume », et qui n’hésite pas à distiller de la réplique culte, comme un clin d’œil au légendaire Le Bon, la brute et le truand :

« Dans la vie il y a deux types d’hommes : ceux qui gouvernent et ceux qui dirigent…

– Et alors ?

– Toi, tu gouvernes. »

Vimala Pons et Vincent Macaigne s’apparentent à une équipée pas tout à fait sauvage et peu dégourdie qui n’est pas s’en rappeler d’autres tandems mythiques du cinéma français – Pierre Richard-Gérard Depardieu ou Lino Ventura-Jacques Brel – et signent un film aux gags hilarants, aux dialogues incisifs, au scénario original, le tout porté par des acteurs-trices décadents et survolté-e-s…

En voyant ce film l’on se dit que l’espoir n’est pas une vaine utopie… la comédie française n’est (finalement) pas morte.

 

 

 

ELLE, Paul Verhoeven (2016)

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Chez Philippe Djian, il y a du bon et du mauvais, à boire et à manger, à prendre et à laisser. Et cela tombe plutôt bien puisque le réalisateur néerlandais rencontre le même problème d’inconstance, à ceci près que chez lui l’imparfait dépasse allègrement l’appétissant. Ayant choisi d’adapter l’un des meilleurs romans de Djian (Oh…) et certainement pas le plus aisé à convertir en images, Verhoeven prenait un risque (plus au moins maîtrisé avec le choix évident – et facile – de l’actrice principale) et s’en sort, faut-il le reconnaître, avec les honneurs. Mis à part que, si l’on ne peut nier que Elle apparaît comme une production remarquable, force est de constater également qu’elle ne laissera pas pour autant un souvenir impérissable ; sentiment étrange et ambigu d’être captivé-e durant 2h10 pour finalement sortir de la salle obscure immédiatement délesté-e de ce long-métrage, aussi vite ingéré que digéré…

Difficile donc de s’attaquer à l’excellent, labyrinthique et dérangeant Oh… dont Verhoeven extrait des pages le personnage fascinant de Michèle. La cinquantaine élégante, divorcée, maman d’un garçon gentil mais immature et encombrant, à l’aise dans son travail et sa vie personnelle, Michèle pourrait être le modèle même d’une vie réussie et épanouissante s’il n’y avait, une nuit, cette terrible agression dont elle est victime et qui fera resurgir les relents âcres du passé, les histoires sordides et refoulées de la mémoire et les stigmates indélébiles de l’enfance.

Car Michèle est une sorte de Rubik’s Cube humain, femme complexe et à multiples facettes dont les différentes couleurs ne s’aligneront jamais et qui traverse l’existence avec une froideur, une distance et un cynisme hors du commun. Rien ne semble atteindre Michèle, tout lui paraît toujours acceptable, sans gravité, presque léger, tout est à utiliser et rien n’est à jeter, le meilleur comme le pire… surtout le pire; Michèle, comme un fantastique et significatif condensé de manipulation, de douleur, de courage et de sauvagerie inhibée… Qui d’autre qu’Isabelle Huppert pouvait incarner ce personnage trouble et incandescent qui mène tout son petit monde par le bout du nez, à commencer par elle-même ? Elle est à la fois glaçante et drôle, atypique et rangée, vénéneuse et fragile, rigide et fantaisiste. Si Isabelle Huppert, – l’une de nos plus belles actrices qu’il est toujours délectable de retrouver – excelle une fois de plus avec ce jeu « intellectualisé » et tout en intériorité, il n’en reste pas moins que Huppert fait (une fois de plus) du Huppert. L’on ne peut s’empêcher de penser à Chabrol, Haneke, Tavernier ou plus récemment Nicloux et leurs héroïnes indicibles, torturées et névrosées que la comédienne a toujours incarnées à la perfection mais qui aujourd’hui donnent le sentiment de tourner en rond. Peut-être serait-il temps que les réalisateurs prennent certains risques en abandonnant ce genre de rôle automatiquement estampillé « Huppert » à d’autres et offrent aux cinéphiles le plaisir de la voir elle investir d’autres peaux et développer d’autres nuances.

Du côté de la réalisation tout est millimétré, rien ne dépasse dans ce décor aussi feutré que malsain, laissant entrevoir un montage qui n’octroie jamais de place aux temps morts, découpage dynamique et concis, pour que l’on ne s’ennuie jamais et que le film défile comme si chaque scène était un couperet qui tombe. La psychologie du personnage de Michèle est parfaitement disséquée et, si torturée et complexe qu’elle puisse se montrer, elle n’en reste pas moins limpide et structurellement impeccable aux yeux du spectateur-trice. Le cinéaste retranscrit à merveille le roman de Philippe Djian en se l’appropriant et en livrant un long-métrage d’une matoiserie immaculée et d’une beauté cruelle qui pose la question des traumatismes et de la frontière tenue entre désir et perversion. Quant au casting, l’on retrouve entre autres aux côtés d’Isabelle Huppert la discrète et lumineuse Anne Consigny, Virginie Efira malheureusement peu crédible et mal à l’aise dans son rôle de catholique bienveillante, Charles Berling égal à lui-même, sans grande surprise et, celui qui étonne finalement le plus et épate là où on ne l’attendait pas, Laurent Lafitte.

Elle, ce sont des acteurs-trices (presque ou trop) impeccables, un esthétisme travaillé, une mise en scène subtile mais c’est aussi un film froid, rigide, qui manque d’âme, de caractère propre et ne semble être que la réminiscence de l’art affûté et très personnel de Chabrol… Verhoeven réussit (partiellement) avec cette réalisation à redorer son blason mais la route est encore un peu longue pour, personnellement, me satisfaire pleinement…

BIRDMAN, Alejandro González Iñárritu (2015)

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L’oiseau de mauvais augure ne tournoie décidément pas au-dessus de la carrière du cinéaste mexicain, qui s’est vu attribuer l’Oscar du meilleur réalisateur pour son dernier film Birdman. Après Amours chiennes, 21 grammes ou encore Biutiful, Iñárritu revient plus inspiré que jamais, perché tout en haut d’une œuvre complexe, riche et élégante qui marque le retour (flamboyant !) de Michael Keaton, habité et impeccable dans le rôle d’un personnage névrosé, torturé et en perte de repères qui lui sied à merveille. Mais la plume du volatile, aussi belle et douce soit-elle, peut tristement se voir entachée par une (potentielle) envie de perfection superfétatoire, ou juste de viles inspirations mégalomaniaques maladroites et peu inspirées. Car si Birdman ressemble à un doux babil, l’épilogue lui s’apparente à un inaudible pépiement…

Il fut un temps où Riggan Thomson (Michael Keaton) batifolait tout en haut de l’affiche dans le rôle d’un super-héros : Birdman.  Mondialement connu, aujourd’hui Riggan a tourné le dos au succès et tente d’acquérir un semblant de crédibilité en adaptant au théâtre une nouvelle de Raymond Carver : Parlez-moi d’amour.  Seulement voilà, il n’est pas si aisé de passer d’un costume à un autre et de se défaire du rôle de sa vie,  aussi marquant et populaire que castrateur et avilissant. Riggan se heurte à ses propres démons, au cynisme de sa fille, à l’égocentrisme de l’acteur principal de la pièce (Edward Norton, irrésistible) et à la pression des futures critiques qui pourraient bien anéantir tout son travail d’un coup de stylo magique. La frontière entre réalité et fantasme se fait bien ténue lorsque l’on va mal et Riggan tente désespérément de rester accroché à la branche de son talent, tiraillé entre ses voix intérieures qui lui dictent de renouer avec Birdman et ses besoins viscéraux de reconnaissance lui enjoignant de tirer sur la corde de son imagination la plus folle…

Iñárritu excelle avec ce scénario aussi déstabilisant que poétique, et offre un long métrage haut en couleur et schizophrénique des plus inspiré. Un film étrange, éclairé, drôle, dramatique et prenant porté par une caméra agile et expérimentée qui  met en lumière la difficulté de se faire une place au soleil de « l’intellectuel » et de l’élitisme. Comment rebondir et acquérir une certaine forme de respectabilité, et jusqu’où aller pour se réaliser pleinement? Comment renaître de ses cendres et se délester d’un habit de scène bien lourd à porter ?

Sauf que, là où Birdman se présente comme un très joli moment de cinéma par ses qualités narratives exceptionnelles, il s’annonce aussi comme gangrené par une escalade d’inanité. Iñárritu se pique et se saborde de surenchère, étale la confiture de la bien-pensance en nous gratifiant d’une petite morale dont le spectateur, littéralement subjugué par ce conte des temps modernes, se serait bien passé : « les réseaux sociaux c’est mal et dangereux, et la “société du spectacle” qui réclame toujours plus de sang et de scandales c’est pas bien ». Oui, nous voilà bien d’accord, le petit monde du people intello-hype, superficiel et sans scrupule donne le tournis et se montre bien souvent vomitif. En conséquence, plutôt que de laisser toute la poésie et l’onirisme digérer tranquillement leur travail, Iñárritu renchérit et se perd dans une démonstration pseudo-sociologique un brin nauséabonde. Birdman dès lors tombe de son nid et se casse la margoulette dans un seau d’intentions pétrolifères gluantes et peu habiles.

Écart de conduite somme toute pardonnable, compte tenu de la beauté de cette œuvre maîtrisée et indiscutablement remarquable…

 

RÉALITÉ, Quentin Dupieux (2015)

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L’araignée qui vit accrochée au plafond de Quentin Dupieux fait une nouvelle fois courir ses longues pattes piquées de fantaisie et de créativité sur le septième art. Après nous avoir nourris de longs métrages tous plus délirants et extraordinaires les uns que les autres (Rubber, Wrong, Wrong cops…), la « douce-dingue » arachnide vient de tisser une nouvelle toile dans la tête du petit génie Mr. Oizo, faisant une fois de plus souffler un vent de folie éclairée sur les salles obscures…

Réalité c’est Jason Tantra, cadreur affable et lunaire (Alain Chabat) qui tient dans son esprit le scénario du siècle. Réalité c’est un producteur névrosé  (Jonathan Lambert) qui accepte de financer le futur film d’horreur de Jason à condition que ce dernier déniche en 48 heures LE gémissement insoutenable qui les mènera jusque sur le glorieux chemin des Oscars. Réalité c’est aussi une adorable fillette blonde qui découvre au milieu des entrailles d’un sanglier une mystérieuse cassette vidéo, un directeur d’école aux prises de rêves troublants, un animateur télé développant de « l’eczéma à l’intérieur », un réalisateur toqué et surdoué qui use des kilomètres de pellicule pour atteindre la perfection cinématographique… Bref, comme à son habitude Dupieux livre sur un plateau déformant une galerie de personnages hallucinés et extrêmement attachants, interprétés par une ribambelle d’acteurs aussi déjantés qu’impeccables.

Certains critiques affirment qu’il s’agit là de l’œuvre la plus accessible de Dupieux. Si l’on n’a aucune connaissance de ce personnage-ovni cette assertion me paraît dès lors quelque peu erronée. Il s’agit surtout de son expérimentation la plus étrange, la plus « sérieuse », la plus alambiquée, la plus réfléchie, et par conséquent la plus déstabilisante. Dupieux explore la frontière ténue entre réalité et rêve, sa caméra habile et précise plongeant le spectateur au cœur d’un univers impalpable et biscornu ; fascinante allégorie de la difficulté à dompter ses obsessions de création qui n’est pas sans rappeler Huit et demi de Fellini. Difficile de ne pas faire le rapprochement entre le personnage de Chabat et celui de Marcello Mastroianni, cinéaste en panne d’inspiration se réfugiant dans un univers fantasmé afin d’échapper à une réalité trop pesante. Jason, obsédé par son cri de douleur se laisse doucement glisser entre les doigts d’un onirisme réconfortant, cocon aussi douillet et cotonneux qu’effrayant et aliénant, jusqu’à se retrouver double, enfermé à la fois dans une chambre d’hôpital et une télévision – surprenante et sympathique référence à Poltergeist que cette jolie fillette blonde assise en tailleur devant un petit écran, totalement hypnotisée par cet homme en état de flottement.

Entendu à la fin de la séance, un laconique et désespéré : « Je n’ai rien compris ». Une phrase qui résume parfaitement  le double effet hallucinogène que représente l’œuvre de Quentin Dupieux. Il n’y a à la fois rien et tant de choses à comprendre, subtile embrouillamini d’inventivité aussi foutraque que maîtrisé. L’on peut tout de même noter (en faisant preuve d’un tantinet d’objectivité) qu’à force de multiplier ses effets, Dupieux distance et finit par perdre son spectateur néophyte qui, admettons-le, doit se sentir comme égaré, aux prises d’un sentiment de perplexité prégnant. Adopter la bête Mr.Oizo c’est s’habituer à cet univers étrange et décalé et se laisser happer par des réflexions sophistiquées et papillonnantes. Jouissif…