CHRONIQUES, 1954-2003, Françoise Sagan (édition poche 2016)

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Lorsque j’ai lu, il y a fort longtemps, Françoise Sagan l’écrivaine (Bonjour tristesse, Les merveilleux nuages), je suis ressortie de ses mots relativement enchantée et plutôt enthousiasmée par ce « charmant petit monstre », sans pour autant l’ériger en amie éternelle, ces lectures m’ayant laissé un souvenir agréable mais pas impérissable. Conclusion : il était tout simplement évident que Sagan le personnage m’avait toujours beaucoup plus fascinée que Sagan l’écrivaine. Et, alors que je n’ai jamais cherché à écumer l’ensemble de son œuvre (je m’y serais, je crois, ennuyée et cela l’aurait sûrement amusée…), découvrir des années plus tard Sagan la journaliste-chroniqueuse fut un rebondissement inattendu dans notre rapport sympathique et affectueux mais distant. Une nouvelle approche beaucoup plus enflammée, presque amoureuse, tant ses articles m’ont catapultée avec grâce et volupté sur l’autre versant de Sagan, celui d’une écriture poétique et pleine de verve, une écriture beaucoup plus travaillée et appliquée, moins nonchalante et épurée que celle de ses romans. De l’autre côté du mont Sagan se cachaient donc…

Quatre-vingt-dix-sept chroniques (publiées tout à tour dans L’Express, Elle, Égoïste, L’Humanité… ou extraites de ses livres) et 681 pages afin de replonger dans la vie de ce personnage singulier, entre mélancolie et joie de vivre, entre ennui et paresse, entre passion dévorante et lassitude exténuante. Car si Sagan ici parle essentiellement des autres, l’on ne perd jamais le chemin de sa propre existence. Des chroniques comme autant de couleurs jetées sur une immense toile, des couleurs comme autant de personnalités toujours évoquées avec une gentillesse et une bienveillance incroyables : d’Orson Welles à Catherine Deneuve, de James Coburn à Billie Holiday en passant par Fellini, Montand, Noureev, Ava Gardner, Yves Saint Laurent ou encore Verlaine, Alfred de Musset et George Sand, Sagan semble avoir fréquenté, étudié, imaginé et parcouru le monde entier, qu’elle porte ici sur ses épaules au fil de ses pérégrinations, s’offrant au lecteur comme une espèce de Tintin reporter facétieux, engagé, nostalgique, fatigué ou irrité. Au travers de ses réflexions sur les gens, les artistes, la vie, le cinéma, les villes traversées, elle évoque ses propres excès – l’argent, la drogue, la vitesse, son addiction au jeu – avec une lucidité et un recul admirables. Si un enfant parlait de Sagan, il dirait certainement qu’elle était une femme exceptionnelle qui a vécu « pour de vrai ». Et si un enfant rencontrait une Sagan ressuscitée, il ne pourrait que l’aimer pour sa drôlerie, ses délicieuses bêtises, ses débordements, sa pudique volubilité et cet air faussement dégagé de tout. Sans se défaire de son carcan – et ses habitudes – bourgeois, sans renier sa dolce vita et ses douces rêveries, elle n’en a jamais pour autant perdu le fil des autres, le fil de l’humanité, le fil de ceux moins nantis qu’elle et a oublié – pour notre plus grand bonheur – de se montrer fardée de condescendance et engluée dans une attitude de béotienne abjecte. Quand Sagan parle des autres c’est avec passion et sagesse. Sans flagornerie indigeste ou raillerie humiliante. Quand elle parle d’elle-même c’est avec simplicité et humour. Sans faux-semblants ni autosatisfaction, sans modestie excessive ni vanité démesurée. Car, il y avait chez cette femme une franchise et un bouillonnement presque enfantins, ce rejet du tabou, cette liberté d’expression et d’existence qui déplaisait tant à l’époque et qui  ravit tellement aujourd’hui.

En lisant Chroniques, l’on a le sentiment que Françoise Sagan s’asseyait régulièrement au bord de l’émerveillement, scrutait le monde et le voyait comme un grand carnaval plaisant et sans tâches. Cela pourrait presque passer pour de la démagogie ou de l’obséquiosité. Sauf que Sagan n’était pas une idiote crédule ou tartuffe mais une altruiste libertaire passionnée qui ne flairait visiblement que le bon et le beau autour d’elle. Ou, tout du moins, parvenait-elle à percevoir et à extraire la substantifique moelle du bon et du beau dans ce qui pouvait paraître a priori laid et mauvais au commun des mortels. Et quand Sagan aime, cela se reflète dans le miroir de ces mots ; la dame, à ce moment-là, ne fait pas dans la demi-mesure, à l’image de sa défense du film Les Bonnes Femmes de Claude Chabrol ou avec ce magnifique portrait d’un Jean-Paul Sartre sur le déclin, « infirme, aveugle et dépossédé de son métier d’écrire. » De leurs rendez-vous presque secrets Sagan livre un texte bouleversant où transparaît son incommensurable admiration, un dessin littéraire débordant d’amour pour cet homme qu’elle vénérait, abandonnant le lecteur la larme pointant au coin de l’œil. Sagan, la femme de gauche, Sagan l’engagée qui, entre deux chroniques sur la mode, la littérature ou elle-même, tape de la plume sur la feuille en dénonçant l’injustice et l’ignominie au travers de la militante FLN Djamila Boupacha (arrêtée et torturée durant la guerre d’Algérie), remettant le couvert presque dix-sept ans après avec Youssef Kismoune, ouvrier algérien accusé de meurtre dans une affaire rocambolesque et ridiculement dénuée de preuves. Sagan qui (malgré une condition dorée) ne délaissait pas les autres, ceux d’un monde étranger pour elle, ceux qu’elle ne côtoyait pas mais à qui elle dédiait son estime et ses mots, ces infirmières « oubliées, maltraitées… », ce « Clochard de mon enfance » ou les soignants nocturnes d’SOS Médecins, derniers remparts contre la solitude d’un Paris angoissé et livré à lui-même.

L’on peut penser ce que l’on veut de Sagan l’écrivaine (histoires un brin bâclées, écriture minimaliste voire fainéante) mais Sagan l’Humaine restera un sacré bout de femme, affranchie, sans entraves, pleine de cœur, de caprices, d’excès, d’amour ; une personnalité mouvante, sans frontières, une désabusée optimiste, une joyeuse déprimée, une extravagante timide qui obtint sa liberté par l’écriture et la conserva jusqu’au bout, menant tout son petit monde par le bout de sa plume. Sagan la femme fut décriée et pourtant toute femme avide de liberté, de culture et de découvertes rêverait d’avoir été pendant ne serait-ce qu’une journée Madame Françoise Sagan…

Chroniques, c’est un livre comme un grand soleil qui réchauffe, met du baume au cœur, un livre où l’on découvre les personnages privés plutôt que les célébrités publiques, un livre où l’on voit Venise, New York, Capri, un livre où l’on sert la main de Fidel Castro (tiens, comment aurait-elle réagi à l’annonce de sa mort ?), où l’on découvre François Mitterrand autrement, un livre où elle s’érige en défenseur de Gorbatchev qui fut « le personnage le plus discuté de son temps et par le monde entier (…) Le personnage le plus aimé par certains, le plus craint par les autres, le plus admiré, le plus haï. » Et l’on en revient à ce fameux « monde entier »,  ce monde qu’elle semblait parfaitement connaître, un monde apprivoisé parce que vu à travers le prisme d’une observatrice aiguë, attentive et d’une sincérité à faire pâlir une langue façonnée de bois. Et de se demander, si elle était encore de ce monde justement, ce qu’elle penserait de tout ce qui s’y passe. Son encre aurait été la bienvenue pour nous rappeler ce qu’est la compassion, la compréhension, la rébellion, la faiblesse, l’excentricité, le dérapage, l’humour et les humeurs, et nous rappeler encore qu’il n’y a pas de jugement, il n’y a que des opinions. Si Françoise Sagan était encore de ce monde elle « emmerderait » un sacré paquet de gens mais, avec ce ton monotone et cette exquise moue boudeuse, elle le dirait avec beaucoup plus d’élégance que moi… Et rien que pour cela, l’on ne peut que saluer bien bas Madame Sagan…

 « Je découvris aussi en lisant Proust, en découvrant cette superbe folie d’écrire, cette passion incontrôlable et toujours contrôlée, je découvris qu’écrire n’était pas un vain mot, que ce n’était pas facile, et que contrairement à l’idée qui flottait déjà à l’époque, il n’y avait pas plus de vrais écrivains que de vrais peintres ou de vrais musiciens. Je découvris que le don d’écrire était un cadeau du sort, fait à très peu de gens, et que les pauvres nigauds qui voulaient en faire une carrière ou un passe-temps n’étaient que de misérables sacrilèges. Qu’écrire demande un talent précis et précieux et rare – vérité devenue inconvenante et presque incongrue de nos jours ; au demeurant, grâce au doux mépris qu’elle éprouve pour ses faux prêtres ou ses usurpateurs, la littérature se venge toute seule : elle fait de ceux qui osent la toucher, même du bout des doigts, des infirmes impuissants et amers – et ne leur accorde rien – sinon parfois, par cruauté, un succès provisoire qui les ravage à vie. »

Avec mon meilleur souvenir, 1984.

 

LA NEIGE DE SAINT PIERRE, Leo Perutz (1933)

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Leo Perutz (1882-1957), écrivain méconnu dont il faut louer et promouvoir l’immense talent, flottera éternellement hors du temps, hors des lignes d’une narration figée, fade et conventionnelle, hors d’une démonstration rédactionnelle emphatique et faussement investie. Peut-être pourrions-nous le qualifier de « doux illuminé » – dont l’imagination n’a d’égal que le raffinement de plume – à charge d’emmener le lecteur sur des rivages étranges, éclairés et lointains, là où Franz Kafka, Mikhaïl Boulgakov et Edgar Allan Poe ne dormiraient que d’un œil. Après Le Maître du Jugement dernier – enquête surnaturelle et « maupassantienne » – La Neige de saint Pierre entraîne le lecteur sur les pas de Georg Friedrich Amberg, jeune médecin fraîchement diplômé et peu enclin à exercer un métier qu’il n’a pas choisi. Engagé par le baron von Malchin, Amberg quitte Berlin pour le village de Morwede afin de soigner les habitants et autres travailleurs du domaine, sans se douter que ce voyage a priori peu enthousiasmant se révélera bien plus aventureux et mouvementé que prévu…

Dès le départ, le baron von Malchin, personnage nébuleux et impalpable, déroute et inquiète le lecteur autant que Georg Friedrich, qui conte son histoire, extraordinaire, depuis une chambre d’hôpital où chacun paraît vouloir lui arracher ses souvenirs pour mieux les enfouir sous les tentures opaques du fantasme. Pourtant, Georg Friedrich semble se remémorer précisément… Recruté comme simple médecin de campagne, il découvre au bout d’un certain temps, effaré, un laboratoire clandestin où certaines expériences peu conventionnelles prennent vie entre les mains hasardeuses du baron et de son assistante Kallisto Tsanaris – dite « Bibiche », diplômée de chimie physiologique et dont Georg est épris –, s’adonnant tous deux à des prouesses et autres jeux scientifiques douteux et dangereux, comme des salves d’expérimentations pointues, complexes, qui dissimuleraient les terribles desseins d’un homme aussi révérencieux et discret que trouble et aliéné…

Est-il bien étonnant que ce roman ait été interdit par les nazis en 1933 ? Est-il plus interloquant que cette précision significative tende à affermir la fascination originelle du lecteur pour ce récit ? Car, et sans trop en dévoiler, l’écrivain autrichien – outre un besoin de plonger son lecteur dans une intrigue tourmentée et hallucinatoire – s’attaque au travers du personnage de von Malchin à la figure du despotisme mégalomaniaque. Celui aux prises de désirs de puissance incontrôlables et pétri d’un besoin de soumission des populations ; celui qui, comme une quête terrifiante, cherche à engendrer un peuple idéologiquement stérile et à créer un troupeau de moutons hagards, obéissants et dociles ; celui qui, dans un sentiment paroxystique de ferveur, cherche à retrouver une « grandeur » perdue et à faire de la société une entité modelée sur la folie et les prescriptions d’un seul et même homme. Entre allégorie du fascisme et mise en abyme du communisme, Perutz se risque également à une théorie dérangeante, une conception de la religion aussi brillante que surprenante : la foi n’est-elle due qu’à un sentiment profond d’exaltation ou est-elle façonnée par des éléments concrets, « terriens », influençant chaque parcelle d’une croyance qui ne serait plus intrinsèque et ancrée  mais induite et guidée ?

Leo Perutz lègue avec La Neige de saint Pierre un roman dense, captivant et d’une très grande intelligence, qui mêle habilement l’onirisme à la politique, la philosophie et la sociologie, tel un essaim de guêpes dont les piqûres rappellent que les communautés peuvent basculer à tout moment dans le cauchemar. Sous des dehors angoissants et surréalistes, ce court texte aux effluves gothiques sait aussi se faire audacieux, aventureux, malicieux et romantique – au sens dramatique du terme –, tissant des amours impossibles, aussi passionnelles que fulgurantes, qui abandonnent vide, tourmenté et fiévreux, injection judicieuse d’une dose de mystère supplémentaire dans le bras d’une situation déjà largement engourdie.

Chez Perutz tout est lié au rêve et à la manipulation… Où quand la fantasmagorie se heurte à la réalité ; une réalité (peut-être) déformée et extravagante, une « vérité » détenue par un homme, un médecin dont les songes illuminés fusionneraient avec des certitudes notoires. La Neige de saint Pierre, comme un conte cruel où l’on ne révèle rien mais où l’on tisse des suppositions, où l’on égare le lecteur dans des conjectures qui dépassent son entendement et l’amènent à se poser bien des questions. La forêt fictionnelle de Perutz se fait broussailleuse, les trouvailles narratives épineuses et pénétrantes, l’écriture toujours douce, feutrée mais vive et précise, se faufilant entre des chapitres courts qui distillent avec parcimonie et finesse des éclats de doute et de réflexion. Chez cet auteur tout en ombres, le mot ne dépasse jamais la pensée, la pensée elle dépassant largement les frontières du conformisme de l’époque.

La Neige de saint Pierre c’est aussi le roman de l’apprentissage, de la maturité, du pouvoir et de l’angoisse ; plus piquant et enlevé que Le Maître du Jugement dernier, il se révèle comme un bijou littéraire intemporel qu’il serait de bon augure de mettre entre tous les yeux…

La Neige de saint Pierre

Éditions Zulma

Réédition poche : 3 octobre 2016

240 pages

ISBN : 978-2-84304-709-1

http://www.zulma.fr/livre-poche-la-neige-de-saint-pierre-572138.html

LES HAUTS DU BAS, Pascal Garnier (réédition poche, 2016)

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Édouard Lavenant se fond bien mal dans son patronyme car – si l’on tente un jeu de mots médiocre et facile –, se montrer « avenant » n’entre pas vraiment dans la liste de ses qualités premières. Vieil homme atrabilaire, aigri, misanthrope et pratiquant un art de la mauvaise foi fascinant, il coule des jours somptueusement ennuyeux dans sa maison de la Drôme provençale aux côtés de Thérèse, son « infirmière-gouvernante-dame-de-compagnie » corvéable à merci et rondement accommodante qu’il martyrise à volonté et dont il loue assez sommairement les qualités bien qu’il y soit secrètement attaché. Ces deux-là forment un duo aussi contemplatif qu’explosif, aussi singulier que mal assorti, aussi hilarant que tragique, aussi prosaïque que magique, embarqué dans les turpitudes d’un destin commun qui les amènera à regarder la mort en face et les fera chavirer dans les méandres de l’excès…

Pascal Garnier (décédé en 2010) est encore aujourd’hui un auteur trop ignoré, véritable antidote à la mélancolie qui légua une œuvre pléthorique d’une grande qualité. Et, si tant est que l’on use d’oxymore à son propos, il reste l’écrivain le plus lumineusement noir du paysage littéraire français, maître d’armes de récits bienfaisants, généreux, sombrement boyautants, sans artifices mais savamment orchestrés. Véritable génie de l’humour mordant, de la tendresse disgracieuse, de l’amour difforme et des relations toxiques, ses personnages dépeints avec précision et empathie font de lui un portraitiste sublime et forment un carnaval de personnalités déjantées avec cette affection particulière pour les tandems antagonistes, de ceux dont les contraires s’attirent et se brisent sur les lois de l’inclination. L’association de ces antipodes offre inévitablement un enchaînement de situations cocasses et des histoires comme des contes cruellement comiques où la morale n’a guère droit de cité.

Dans Les Hauts du Bas c’est Édouard qui mène la danse, fasciné par celle qu’offrent les vautours dans le ciel, ébloui par des rassemblements de rapaces qui lui renvoient le reflet macabre de sa propre personnalité. Tandis que sa mémoire défaille et que son comportement déraille, il croise régulièrement deux femmes étranges, spectrales, main dans la main, comme si les jumelles de Shining lui apparaissaient afin de lui rappeler sans cesse cette vieillesse solitaire, cousue d’or et qui s’ennuie à mourir. Mis à part qu’Édouard, bien que sur la fin, n’entend pas manger les pissenlits par la racine. Et quoi de mieux pour se sentir vivant que de s’ingénier à persécuter la seule personne qui lui porte de l’intérêt ? Sa fidèle Thérèse – dont l’on peut se demander si elle est une sainte invulnérable ou une idiote certifiée conforme – aura jusqu’au bout la faiblesse (ou la bêtise) de croire à la bonté de son employeur et du genre humain en général. Car Thérèse, sympathique et charitable, regarde la vie couler, ne se montre jamais contrariante et encore moins imposante. Il suffit de poser Thérèse à un endroit et elle n’en bouge plus ; il suffit de lui dicter ses quatre volontés et elle s’exécute ; il suffit de monter le ton pour que le sien se perde dans des démarches avortées d’apaisement, antithèse de la femme soumise mais archétype de la personne résignée qui n’attend plus grand-chose d’elle-même tandis qu’elle croit encore naïvement à la rédemption des autres. Si Lavenant s’éprend de liberté, de décadence et d’adrénaline, Thérèse elle ne jure que par ses lessives et sa cuisine, n’aspirant qu’à une existence simple, presque poussiéreuse, une vie de dévotion aussi admirable qu’insupportable. De la Drôme paisible en passant par l’agitation lyonnaise jusqu’à la dolce vita suisse, Thérèse et Édouard, bien loins d’une retraite monotone, forment un couple de « Valseuses » déroutant qui ne cessera de se perdre en chamailleries émaillées de tentatives de compréhension mutuelle.

Pascal Garnier c’est une écriture vigoureuse, florissante, argotique et dénuée de circonlocutions qui va au cœur de situations rocambolesques avec une dramaturgie clownesque et un sens du tragique désopilant pour lesquels chaque mot est délicatement posé dans la balance du jeu, chaque phrase déclamée, le sourire en coin, comme une ritournelle acide et malicieuse. Les chapitres sont courts, incisifs, fulgurants et règlent leurs pas sur ceux d’une intrigue ingénieusement pensée et ficelée, menant sur la fausse piste du bon sentiment pour finalement rebondir sur des scènes sèches et éclatantes de cynisme, servies par des dialogues exquis.

Indubitablement les esprits de Michel Audiard, Albert Simonin et Georges Simenon planent au-dessus de l’œuvre de Pascal Garnier dont la plume se fait foncièrement cinématographique. Ses récits se regardent autant qu’ils se lisent tant la finesse de la pellicule qui se déroule sous nos yeux captive, éveille les sens et transporte dans un univers subtilement décalé. Pascal Garnier c’est un tableau à la fois réaliste et abracadabrantesque, une représentation de Claude Chabrol prenant le thé avec Marcel Pagnol et Bertrand Blier. Et, dans Les Hauts du Bas, imaginez Thelma et Louise s’acoquinant avec Les Vieux de la vieille pour reprendre vie dans deux corps en fin de parcours, deux âmes flétries par l’existence qui n’en ont pas tout à fait fini avec celle-ci…

« Elle aimait cette vie de poisson soluble, presque une vie d’acteur, s’imprégnant de celle des autres au point d’adopter leurs odeurs, leurs tics, leurs expressions, leurs accents puis, du jour au lendemain, tout effacer et recommencer ailleurs comme un bernard-l’ermite change de domicile. Seule, dans un endroit à elle, elle se serait autodétruite dans les cinq secondes, volatilisée, sans laisser plus de traces de son existence que 1515 dans la mémoire d’un cancre. Ça lui était déjà arrivé, entre deux emplois, et elle en gardait la douloureuse appréhension de l’insomniaque à la tombée de la nuit. »

Les Hauts du Bas :

Éditions Zulma

Réédition poche : 3 octobre 2016

192 pages

ISBN : 978-2-8430-4780-0

http://www.zulma.fr/livre-poche-les-hauts-du-bas-455.html

 

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Comment va la douleur ?

ABRAHAM ET FILS, Martin Winckler (2016)

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Une plume possède généralement deux façons d’évoquer une situation : en usant et abusant du « bon sentiment », ce qui revient à dire que l’on ne raconte pas une histoire mais que l’on surjoue des émotions nauséabondes afin de faire abondamment rire ou pleurer dans les chaumières. Ou, en utilisant le sentiment juste, maîtrisé, le sentiment adéquat qui, bien que gonflé à un optimisme sans faille, s’imbriquera néanmoins parfaitement dans les vicissitudes de la vie et conservera toute sa crédibilité, ainsi qu’un doux parfum de bienveillance délesté de niaiserie superfétatoire. Celle de Martin Winckler elle, se place dans la seconde catégorie, parti pris qui ne cherche pas à engluer le lecteur dans un embrouillamini sirupeux mais à narrer avec humilité et originalité une fable pleine de magnanimité, d’humanité et de tendresse, faisant d’un roman a priori dénué de fioritures un récit splendide, lumineux, et d’une existence discrète un morceau de vie réjouissant…

Abraham et fils c’est l’histoire d’une année (1963), l’histoire de saisons qui défilent et de cet homme à la mine renfrognée et au tempérament taiseux qui s’installe avec son fils Franz dans une petite ville de province, tandem mystérieux tombé du ciel et débarqué de nulle part afin qu’Abraham – médecin de son état – y déroule son destin, celui d’un homme dont le petit, âgé d’une dizaine d’années, ne se souvient plus de son passé… Entre ces deux-là tourbillonne un amour inconditionnel et fusionnel d’où s’échappent les effluves de souvenirs enfouis sous le tapis de la culpabilité. Un duo magnétique qui installera Abraham au cœur d’une communauté bientôt chérie, protégée et dont il pansera les plaies et s’occupera nuit et jour avec abnégation et sans jugement.

La dernière parution de Martin Winckler nous transporte avec beaucoup de maestria au cœur des années soixante et s’embarque dans une sorte de saga familiale extrêmement délectable. Portée par deux voix – celle de Franz et un narrateur-mystère fameux et singulier dont je tairai la fonction –, l’on dévoile ici deux entités qui s’entremêlent, se renvoient leurs paroles et se font écho, deux points de vue se rejoignant dans la complicité d’un texte prenant, empli d’allégresse mélancolique et de bonheurs simples malgré les fantômes d’un passé pesant et les douleurs d’un présent à reconstruire. Winckler offre une œuvre pudique et encapuchonnée d’amour qui avance à pas de velours pour ne pas brusquer le lecteur et le laisser entrer doucement dans l’univers envoûtant d’un récit dont l’écriture se fait fluide, aérienne et l’intrigue progressivement poignante. Tout en justesse et précision l’auteur évoque la destinée de personnages qui ont connu la guerre et apprennent la paix, en conjuguant leurs existences avec l’Histoire, celle de l’après-guerre, celle de l’Algérie, celle de la France du général de Gaulle, celle des secrets, des non-dits et des révélations. Martin Winckler nous replonge dans une période charnière à la fois enchantée et troublée où les idéaux politiques des adultes se confondent avec les délicates rêveries des enfants, la fiction rejoignant habilement la réalité…

Si jamais vous vous attachiez à ce livre (ce dont je ne doute pas), sachez qu’il vous le rendra bien puisque la suite, Les Histoires de Franz, paraîtra… Un jour.  Je l’espère…

Abraham et fils

Parution : février 2016

576 pages

Éditions P.O.L

ISBN : 978-2-8180-3576-4

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-3576-4

 

BLACK NO MORE, George S. Schuyler (1931)

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« Ce livre est dédié à tous les Caucasiens de la grande République qui peuvent faire remonter leurs origines jusqu’à la dixième génération et affirmer sans ciller que leur arbre généalogique n’a pas la moindre branche, brindille ou feuille noire. »  

Certains livres sont considérés comme des chefs-d’œuvre, d’autres comme des curiosités, d’autres encore comme irrévérencieux et transgressifs. Black no more est un peu tout cela à la fois mais fait surtout partie de ce cercle très fermé des entités littéraires injustement oubliées et mésestimées qui pourtant se révèlent bien des années après comme des écrits majeurs, incontournables et dont le rayonnement devrait éclabousser le monde entier. Cet auteur afro-américain – « conservateur » de son état et dont le texte à l’époque de sa parution, en pleine période ségrégationniste, fit rondement grincer des dents –  s’attaque frontalement à un sujet épineux de l’Histoire, positionnement lui ayant bien évidemment valu les foudres des Blancs mais aussi des Noirs. Car Schuyler n’y va pas avec le dos du stylo, disséquant des relations nauséabondes et des attitudes méprisables, faisant du peuple américain une jolie farandole de personnages tous plus sournois, « ploucophiles » et retors les uns que les autres. C’est drôle, sociologiquement et historiquement passionnant, l’imagination et l’humour cinglant de Schuyler dépassant toutes les frontières d’une réalité triste et inqualifiable…

Au début des années 1930, Max Disher, jeune Noir élégant vivant à Harlem, a ouïe dire qu’un ancien camarade de classe – devenu le Dr Julius Crookman – s’affirme comme le créateur d’un processus révolutionnaire et unique en son genre permettant de changer la couleur de la peau. Dans une société où les Noirs sont méprisés, rejetés et considérés comme des sous-hommes, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre et se transforme promptement en prophétie car, « le Noir n’avait que trois manières de traiter son problème avec l’Amérique. “Foutre le camp, devenir blanc ou serrer les dents.” » Les demandes dès lors affluent et Disher, jeune loup malin et arriviste, sera l’un des premiers à tenter cette expérience étrange qui lui offrira une nouvelle vie, de nouveaux horizons et la possibilité de faire tourner en bourrique ses compatriotes Blancs, mais qui apportera aussi son lot d’incertitudes, de doutes et de désenchantement…

« Malgré son bonheur, Max jugea le spectacle très ennuyeux. Ici la joie et l’abandon étaient forcés. Il lui semblait que les Noirs étaient plus gais et s’amusaient plus sincèrement tout en montrant plus de retenue. »

Black no more nous transporte habilement dans un joli imbroglio sociétal où la religion et la politique tiennent lieu (une fois de plus) d’excuse à toutes les dérives, où les populistes servent la soupe à un peuple irréfléchi et paralysé par la peur de l’Autre, où les prêcheurs cupides sont légion et où l’intérêt et les doux effluves du profit corrompent à l’envi. L’écriture de Schuyler se montre d’une exceptionnelle vivacité, entre un cynisme hilarant, une espièglerie revigorante et un don pour la raillerie hors du commun. Le rire déguise une réalité odieuse et infâme et, si l’auteur se moque allègrement des Blancs – entre les démagogues qui s’inventent des origines noires et les racistes patentés aux propos d’une niaiserie inqualifiable traumatisés par les conséquences d’un changement de couleur de peau –, il n’épargne pas, néanmoins, une partie de la communauté Noire (référence au NAACP et la Harlem Renaissance) qui elle n’hésite pas à se fondre dans la masse Blanche, à se désolidariser ou à tirer profit d’une situation tendancieuse. Nul n’échappe au viseur facétieusement calibré de Schuyler, électron libre, empêcheur de tourner en rond, brocardeur de bonnes consciences livrant une œuvre extraordinaire, atypique et qui, replacée dans le contexte de l’époque, relève de l’acte de résistance le plus pur et le plus dur.

George Schuyler fait de Max Disher un anti-héros savoureux et charismatique, aussi admirablement futé et d’une très grande intelligence que dérangeant et contestable dans ce que ce changement de vie radical l’amènera à fréquenter en toute quiétude et en toute conscience les pires rapaces du genre humain, notamment les Chevaliers de Nordica, réminiscence (inventée par Schuyler) désorganisée, fanfaronne et ubuesque du Ku Klux Klan (officiellement interdit à cette époque-là), groupuscule composé de rustauds tous plus décérébrés les uns que les autres.

Black no more est un livre unique qui regarde l’Histoire droit dans les yeux et catapulte une imagination visionnaire incroyable. Quoi de mieux que le rire et l’absurde pour décrire un état de fait sauvage et ridicule et confronter l’être humain à sa plus pondéreuse idiotie ? En ces temps obscurs où les États-Unis sont plus que jamais confrontés à des tensions raciales indigestes il relève du devoir de chacun de lire cette œuvre « comico-philosophique » remarquablement intelligente et politiquement incorrecte.

« Depuis la Guerre civile, lorsque les fiers et courageux ancêtres des citoyens de Happy Hill avaient vigoureusement résisté à tous les efforts pour les enrôler dans l’armée confédérée, un panneau était cloué sur l’épicerie générale qui faisait office de bureau de poste. On pouvait encore y déchiffrer ceci : “ NAIGRE LIT & DÈGAJE, SI TU SÉ PAS LIRE, DÈGAGE QUANT MÉME.” Les plus instruits s’arrêtaient parfois devant pour épeler les mots avec cet orgueil généralement associé à l’érudition. »

Black no more

Parution : 14 avril 2016

251 pages

Nouvelles Éditions Wombat

Collection « Les Insensés»

ISBN: 978-2-9191-8695-2

http://www.nouvelles-editions-wombat.fr/livre-I27.html

JOURNAL D’UN HOMME TROMPÉ, Pierre Drieu la Rochelle (1934)

MA MÈRE, Georges Bataille (1966)

Aujourd’hui penchons-nous sur deux livres, comme deux cas de conscience, deux hésitations… D’un côté le trouble et erratique Drieu la Rochelle ; personnage ambigu, brillant mais inconstant, séducteur invétéré et compulsif, grand ami de Malraux, proche d’Aragon ou de Jean Paulhan (directeur de la Nouvelle revue française de 1925 à 1940 et résistant), mais aussi d’Otto Abetz (ambassadeur de l’Allemagne à Paris entre 1940 et 1944), et collaborateur avéré pendant la Seconde Guerre mondiale qui refusera l’exil à la Libération et se suicidera. Drieu la Rochelle donc, marqué du sceau de l’écrivain collabo… De l’autre, Georges Bataille, auteur un peu fou, peu ou mal connu, encensé dans les milieux littéraires et intellectuels, fasciné par la mort, l’érotisme et qui maniait une plume sulfureuse et scandaleuse. Ma mère, œuvre dont on dit qu’il ne faut pas la mettre entre toutes les mains et pour laquelle l’on brandit un pudibond « âmes sensibles s’abstenir »… Et, un point commun entre ces deux personnages fascinants et leurs livres respectifs : l’Amour. L’amour souillé, vénéneux, l’amour perdu, trahi, pervers, l’amour qui détruit le cœur et noircit l’âme. Chez Drieu la Rochelle et Bataille l’on ne vit pas dans une bulle de cajolerie mais dans un cocon de vice, l’on ne brandit pas le bon sentiment et les joies d’une affection lisse et sans relief, mais plutôt la cruauté d’ardeurs destructrices. Deux ouvrages d’une immense beauté brumeuse, deux écrits complexes et torturés dont l’on ne ressort pas indemne…

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Journal d’un homme trompé c’est onze nouvelles toutes plus  incandescentes les unes que les autres ; onze histoires où l’amour se brise sur les mensonges, où la passion affronte les foudres de la tromperie, où la beauté des uns utilise la position sociale des autres. Onze nouvelles intemporelles, d’une modernité incroyable, ou certaines résurgences misogynes s’associent à de vives critiques de l’Homme dans sa plus pure complexité et perversité. Du mariage de raison gâché à l’infidélité assumée, du journal d’un homme étrange aux tourments de la jalousie, la plume de Drieu la Rochelle, au détour de récits sans concession et farouches, se révèle vive, enflammée, structurellement irréprochable et emmenée par un vocabulaire dense et soutenu. Onze nouvelles que le lecteur lit la mélancolie gravée dans la tête et la fascination collée à la rétine.

« Je me suis toujours emparé de toute résistance d’une femme, dans quelque plan que ce fût, comme d’un prétexte pour relâcher mon effort. L’amour est un travail comme toute chose, je n’aime pas le travail […] L’amour peut-il toujours vaincre la débauche ? Je sais par expérience que la débauche n’est souvent que l’effet de l’impatience d’une nature voracement amoureuse. »

Seule fausse note – que l’on ne peut par ailleurs imputer à l’auteur – l’éditeur Gallimard, dans la version la plus récente, a décidé d’intégrer une douzième nouvelle qui n’a, disons-le clairement, strictement aucun rapport avec les autres, détruisant littéralement le fil conducteur, broyant le retentissement « Décaméron » et plongeant le lecteur dans une perplexité et une frustration coléreuses. À la limite de l’impardonnable…

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Ma mère, œuvre inachevée et « rafistolée » par les éditeurs s’attaque à un sujet évidemment – et éminemment – dérangeant sur lequel l’on préférerait fermer les yeux. Bataille lui n’a pas hésité à l’époque à mettre en scène une mère littéralement happée par la folie et d’une perversion insondable. Ma mère, c’est l’histoire de ce narrateur âgé d’une vingtaine d’années initié aux plaisirs charnels par sa propre génitrice désirant ardemment noyer son fils dans le stupre et l’enfoncer loin dans l’horreur. Ma mère, le destin de cette femme rongée par une aliénation toute sexuelle qui abhorre les hommes et bâtit dans les plaisirs les plus fangeux une autodestruction source de jouissance mais aussi de profonde désespérance. Une mère fragile, alcoolique, impudique, tourbillon sensuel assujetti au démon de la dépravation qui n’aura d’autre obsession que d’entraîner son enfant dans les affres du sybaritisme. Lorsque l’on dit que ce livre ne doit pas frôler certains regards c’est faux, car si le sujet peut effectivement provoquer un certain malaise, l’écriture elle se fait tellement sublime, métaphorique et brûlante que tout un chacun peut (et doit) se pencher sur cette œuvre. Georges Bataille, s’il n’hésite pas à affronter une réalité embarrassante, ne nous assassine néanmoins pas de détails vomitifs et superfétatoires et, sans rien cacher, l’auteur, finalement, suggère plus qu’il n’étale, laissant entrevoir un don pour la narration tout à fait remarquable. Ma mère c’est le contre-pied et l’antithèse absolue de Le livre de ma mère d’Albert Cohen, véritable ode à l’amour filial, portrait dithyrambique d’une maman dévouée, récit autobiographique tout en rondeur et en douceur. Ces deux écrits sont à mettre en perspective et offrent deux visions antagonistes de la figure maternelle avec cependant un point commun : une relation mère-fils extrêmement forte et fusionnelle, que ce soit dans la plus grande tendresse ou la plus terrible abjection.

« Tu dois me pardonner : je suis abominable et j’ai bu. Mais je t’aime et je te respecte et je n’en pouvais plus de mentir. Oui, ta mère est répugnante et, pour le surmonter, il te faudra beaucoup de force […] Je suis une mauvaise femme, une débauchée et je bois, mais tu n’es pas un lâche. »

« Le plaisir ne commence qu’au moment où le ver est dans le fruit. C’est seulement si notre bonheur se charge de poison qu’il est délectable. »

Pierre Drieu la Rochelle et Georges Bataille, conquérants d’un amour igné et effroyablement beau, offrent deux pépites littéraires exceptionnellement maîtrisées, deux livres d’où éclot le côté obscur du sentiment amoureux et qui, sans fard et auréolés d’une poésie brutale, mènent sur les chemins d’une profonde réflexion : qu’est-ce que l’Amour ? Celui-ci ne doit-il être que pureté, allégresse et aveuglement ? Est-ce encore de l’amour lorsque celui-ci se fait trahison, tromperie, avilissement, enchaînement ou corruption ? C’est passionnant, dérangeant, captivant et à lire impérativement…

 

UNE SOIRÉE LITTÉRAIRE, Ivan Gontcharov (1890)

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Mon exploration de l’œuvre d’Ivan Aleksandrovitch Gontcharov se poursuit lentement mais sûrement, telle la tortue avide de « nourritures terrestres » à la recherche de son figuier de barbarie littéraire. Découvert par hasard il y a maintenant quelques années avec son flamboyant, philosophique et intemporel Oblomov, j’ai depuis tenté de lire tout ce que l’on pouvait trouver de ses écrits en France… C’est-à-dire, au final, bien peu de choses (il existe néanmoins une biographie signée Henri Troyat que j’évite adroitement de peur d’y découvrir des choses compromettantes susceptibles d’infléchir le cours de mon affection). En 2016, enfin, l’on sort des inédits aux éditions de l’Herne, et une nouvelle traduction ainsi que le texte intégral d’Oblomov, jusqu’ici vilainement tronqué. Dois-je manquer cruellement d’objectivité et dois-je être soumise à un aveuglement qui ne connaîtra jamais de rédemption, mais une fois de plus je suis sortie de cette lecture totalement conquise, enchantée, que dis-je envoûtée par le style si précieux et unique d’Ivan Gontcharov…

Une soirée littéraire met en scène un auteur – haut fonctionnaire russe aux aspirations d’écrivain – invité par son ami Grigori Petrovitch Ouranov afin de lire le roman fraîchement accouché de sa plume. La liste mondaine établie, l’on se précipite pour écouter un texte en forme de bluette un brin insipide, situation ravissante offrant l’occasion au lecteur de se frotter à un véritable petit théâtre de spectateurs amassés chez Ouranov, parmi lesquel-le-s un professeur de lettres, la veuve Lilina, la comtesse Siniavskaïa, le romancier Skoudelnikov, le critique littéraire Kriakov et bien d’autres encore.

« Près de l’auteur lui-même, tout contre lui, s’était assis le vieux comte Pestov, une pétrification mondaine rappelant Tougooukhovski. Depuis une dizaine d’années, il observait ce qui se passait autour de lui d’un regard vitreux, ne comprenant pas tout le temps et pas toujours de quoi il retournait […] On l’emmenait, on l’installait dans un fauteuil confortable […] Et il restait sur place, remuait des lèvres, murmurait on ne sait quoi et somnolait. »

La première partie met donc l’accent sur ce qui se déroule dans les coulisses de la lecture, assistance haute en couleurs et distrayante où l’on distingue rapidement les conquis ingénus, ceux qui s’ennuient cruellement, les réfractaires bellicistes et ceux qui ne sont là que par fallacieuse politesse…

« Il s’agissait de la veuve Lilina, que son air en permanence ravi avait rendue célèbre dans la bonne société : elle avait aimé tout le monde, était aimée et gâtée par tout le monde, et s’était entichée de spectacles domestiques, de toutes sortes de lectures et de concerts. »

La deuxième partie elle se fait beaucoup plus piquante, pointue et critique. En effet, certains des convives se retrouvent autour de la table et tentent de débattre de l’œuvre qu’ils viennent d’entendre. Discussion qui ne s’arrêtera pas à la défense de tel ou tel courant littéraire, polémiques qui ne relèveront pas que de l’unique fonction de la critique mais qui étendront leurs tentacules à la société russe dans son ensemble ; l’on se questionnera sur la religion, l’aristocratie, les militaires, le peuple, comme une espèce d’empoignade mouvementée et grandiloquente, joute verbale réjouissante ou les modernistes se frotteront aux classiques et autres traditionnels. Gontcharov évoque au travers de ses personnages Pouchkine, Zola, Lamartine, Balzac, Gogol et bien d’autres, étalant un kaléidoscope littéraire fameux et offrant, de plus, à Alexandre Griboïedov et son illustre Le malheur d’avoir trop d’esprit – satire de l’aristocratie russe – une place à part entière dans son œuvre, mise en abyme astucieuse et tout à fait délectable. Les convives s’invectivent, s’agacent, s’opposent, fulminent le tout dans une atmosphère où l’on se chamaille avec beaucoup de perspicacité et toujours avec raffinement et dextérité. Un texte éminemment intelligent, philosophique, pas facile parfois et empreint d’un humour cinglant et moqueur bien typique à Gontcharov, dont l’écriture se fait toujours aussi espiègle, maîtrisée et raffinée.

« Et puis l’ennui est une notion relative, dit Tchechnev, pour beaucoup de gens intelligents et respectables, Homère et Shakespeare sont ennuyeux ! J’en connais qui s’en vont dès qu’on joue du Mozart ou du Beethoven […] D’autres ne supportent pas l’école historique en peinture et se détournent du Titien et de Rubens […] Pour beaucoup, même une conversation de gens cultivés dans un salon est ennuyeuse… »

Après avoir réalisé une critique du pétersbourgeois léthargique et indolent (mais pas que..) avec Oblomov, s’être frotté à ce que l’on nommerait presque aujourd’hui un « roman noir » avec Nymphodora Ivanovna et s’être adonné à la fable excentrique et facétieuse avec La terrible maladie, cet inédit nous plonge dans une allégorie éclairée, palpitante et brillante de la Critique, Gontcharov léguant une fois de plus un moment de lecture unique et euphorisant.

UNE SOIRÉE LITTÉRAIRE :

Éditions de l’Herne

Parution : 03/02/2016

216 pages

EAN : 97828519774234

http://www.editionsdelherne.com/publication/une-soiree-litteraire/