DIVINES, Houda Benyamina (2016)

VICTORIA, Justine Triet (2016)

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Afin d’écrire une chronique croisée acceptable et cohérente, encore faut-il dénicher ne serait-ce qu’une micro similitude entre deux œuvres qui sur la forme semblent a priori diamétralement opposées. Et, si l’enrobage ici paraît avoir un goût bien différent, la substance scénaristique elle utilise les mêmes épices puisque l’on parle dans les deux cas de Femmes, uniquement de Femmes ; des femmes charismatiques et qui en imposent, liées par le chaos existentiel, le doute, le dilemme et la remise en question. Justine Triet et Houda Benyamina, chacune à leur manière, évoquent le conflit intérieur, la compromission et la survivance. Victoria, considéré comme une « comédie hilarante » (il faudrait m’expliquer cet adjectif excessif) et bien que drôle, se fait beaucoup plus noir et âpre que ce que l’on nous présente tandis que Divines, pointé comme un drame urbain impulsif et coléreux, se pare de ponctuations comiques subtiles et d’une douce poésie sous-jacente, méritant autre chose que l’appellation d’origine protégée (par l’intelligentsia parisienne) « Film sur la banlieue ». Les cinéastes quoi qu’il en soit surprennent par leur audace, leur talent et leur engagement et, malgré quelques maladresses, livrent deux productions adroitement articulées et au caractère bien trempé.

En pleine tempête adolescente, Dounia (Oulaya Amamra) et son amie Maimouna (Déborah Lukumena) n’aspirent qu’à sortir de leur chrysalide et à prendre à bras-le-corps leur émancipation, ce qui rime parfois avec revers de fortune et mauvaises décisions. Entre un parcours scolaire inadapté et ennuyeux, un lieu de vie misérable et des rêves inaccessibles, ces deux inséparables tentent une nouvelle approche de la réussite sociale en trouvant refuge auprès de Rebecca (Jisca Kalvanda), dealeuse avertie et personnage respecté « qui en a » (du clitoris). Victoria (Virginie Efira) de son côté, avocate éparpillée et à l’existence en forme de terrain miné se voit contrainte de défendre un ami (Melvil Poupaud) accusé de tentative de meurtre tout en accueillant chez elle Sam (Vincent Lacoste), ex-dealer engagé comme jeune homme au pair. Tandis que Dounia découvre les bas-fonds de l’illégalité, l’argent facile et l’amour, Maimouna elle s’interroge sur le sens de la vie, s’ankylose de questions religieuses et existentielles tandis que quelques salles de cinéma plus loin Victoria perd pied et sombre dans une profonde dépression.

Récompensé par la Caméra d’or à Cannes, Houda Benyamina présente un film lumineusement et tendrement sauvage à l’approche scénaristique singulière qui fait la part belle à l’amitié, l’indécence de la pauvreté et l’éducation sentimentale, le tout enveloppé de musiques aux sonorités « morriconiennes », de chants religieux ou lyriques, dimension classique essorée au western qui donne de la profondeur et de l’intensité au film. Féministe dans ses actes, son obstination et ses obsessions, adolescente indomptable qui se découvre femme et joue au fantôme de l’opéra juchée sur les passerelles d’un théâtre afin d’observer les prestations d’un danseur énigmatique auprès duquel elle découvrira le goût des sentiments, la splendide et brillante Oulaya Amamra brûle les doigts et enflamme les ailes de son personnage avec un talent inné et une justesse incroyable. Justine Triet quant à elle use d’un comique grinçant savoureux et transfigure Virginie Efira, working girl dépassée, mère aimante mais larguée, secondée par un Vincent Lacoste flegmatique, bourré d’humanité (bien qu’un peu fade) et Melvil Poupaud, parfait dans son rôle d’emmerdeur pathétiquement attachant, trio irrésistible et survolté qui tente de se consoler des coups durs et d’avancer tant bien que mal au milieu d’un capharnaüm aussi réjouissant qu’attristant. Dans ces deux longs-métrages les dialogues sont travaillés, aiguisés et, si dans Divines les scènes s’enchaînent merveilleusement, sans temps mort, comme une cavalcade émaillée de violences mais aussi de moments d’une délicatesse inouïe, chez Victoria la réalisation se fait un brin plus laborieuse, moins vive mais dans le fond qu’importe…

Houda Benyamina offre une plongée dans les affres de la paupérisation, pointe le besoin de reconnaissance, la société de consommation, la religion, la frustration et braque sa caméra sur cette forme d’intégrité absolue que l’on exige des moins nantis sur lesquels pèsent de lourdes exigences avec un regard d’une extrême tendresse et sans démagogie. Justine Triet elle maîtrise à merveille son sujet grâce à Virginie Efira aussi drôle que touchante, aussi belle que déstabilisante qui incarne subtilement et avec brio la trentenaire déboussolée. Si Houda Benyamina n’engage aucune morale elle n’en livre pas moins un épilogue qui laisse songeur quant aux conséquences de choix hasardeux pendant que Triet vole adroitement au-dessus de son nid de personnages affectueusement fous et follement attachants. Certains reprochent à Benyamina d’avoir voulu trop en dire et si elle semble avoir été effectivement un brin exaltée et paraît avoir voulu imbriquer beaucoup d’idées les unes dans les autres le ton est malgré tout juste, l’intention excellente, la mise en scène maîtrisée et le choix des actrices irréprochable.

Divines est un film magnifique et magique, Victoria une très belle surprise…

 

 

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RESTER VERTICAL, Alain Guiraudie (2016)

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Après m’être arrêtée au bord d’un lac, il y a quelque temps, pour faire connaissance avec un bel et sombre inconnu, j’ai de nouveau emprunté le chemin d’un cinéaste étrange et de son dernier film, Rester vertical. J’ai retenu mon souffle, me suis cramponnée, ai tenté de « rester vertical » justement et de ne pas tanguer, ce qui n’est pas chose aisée avec le cinéma de Guiraudie. Tenir debout, s’accrocher à un scénario dense et surréaliste, ne pas avoir la tête qui tourne et le malaise à portée de sol ne s’apparente pas vraiment à une sinécure, et pourtant ce film protéiforme et vertigineux fait un bien fou, exalte et exhale un grain de folie salvateur, production bancale où le rire se substitue à la gêne, où la mélancolie sordide le dispute à une rhétorique allègre et où la crasse existentielle se pare d’une poésie merveilleusement  farouche…

Comment résumer Rester vertical ? Vaste débat… La linéarité n’étant pas de mise chez Guiraudie, je vais me faire aussi foutraque que lui : Rester vertical c’est Léo, la trentaine indécise, qui se perd dans les montagnes et dans les bras d’une bergère aussi blonde que sauvage. C’est un vieil homme esseulé, grognon, vulgaire et fan des Pink Floyd assis sur une chaise au bord de la route et hébergeant un jeune homme énigmatique qu’il traite régulièrement de « connard ». Rester vertical c’est l’archétype du scénariste à court d’inspiration autant que d’argent fuyant la réalité tout en y plongeant tête la première avec la naissance prématurée et irréfléchie d’un enfant qu’il s’évertue à vouloir garder auprès de lui quand tout s’effondre autour et que son existence part à vau-l’eau. Rester vertical c’est encore et toujours la valse d’un Léo errant, perdu dans la vallée de sa sexualité, de ses envies et de ses doutes. Ce sont des hommes qui se cherchent, des hommes qui se jaugent, des hommes qui crient au loup et des loups qui ne hurlent pas mais égorgent des brebis, comme les mauvaises décisions égorgent les destins. Rester vertical c’est une montagne russe émotionnelle, une fable moderne emplie d’une tendresse brutale presque monstrueuse, c’est de la cruauté et de la douceur, des torgnoles et des caresses, bref Rester vertical c’est la vie, tout simplement…

Alain Guiraudie offre un film décalé sur l’abandon, le baby blues, la déchéance, la vieillesse piteuse, la perte de repères, la ruralité, l’homosexualité ; un long-métrage comme une grande machine à laver dans laquelle l’on fourre tout pêle-mêle, le drame, l’humour cinglant et le surréalisme, un tambour qui tourne et tourne encore jusqu’à vous balancer en pleine poire une intrigue mouillée et froissée où les trouvailles scénaristiques déteignent les unes sur les autres, le repassage n’étant bien évidemment pas inclus dans la prestation. Si L’Inconnu du lac se faisait pudique (entendons-nous bien, dans la réalisation épurée), Rester vertical lui est à mille lieues d’une histoire placide cheminant tranquillement dans la vie de ses personnages. Deux œuvres opposées reliées par un unique point commun, cet éloge de la lenteur, ce goût du plan fixe qui s’étire, mis à part qu’ici la lenteur se fait erratique, dépravée et onirique. Chez Guiraudie la narration galope vite tandis que la réalisation elle prend son temps, s’attarde, appuie là où ça dérange et pince le spectateur jusqu’au sang. Rester vertical c’est de la toile émeri sur un canapé de velours, un diamant dans un vieil écrin râpeux et, si tout semble décousu et animal, les acteurs-trices, par leur jeu subtilement intériorisé, trouvent malgré tout facilement leur place au milieu de cette fanfare punk, cirque sauvage où l’essentiel est de rester debout malgré les épreuves, rester debout malgré des scènes « choc », rester debout malgré le tourbillon d’un bordel incroyable où tout vole en éclat.

Guiraudie ressemble à un bonbon acidulé qui pique la langue et fait pleurer les yeux tout en procurant un plaisir immense. Car Guiraudie c’est un mal pour un bien, un bourre-pif en guise de geste affectueux, du petit rien revêche qui donne beaucoup, de la poésie atrabilaire et sans concession, du laid transformé en beau, du beau métamorphosé en laid, des éclats de rire et du dégoût, un joyeux capharnaüm où l’on empile les désirs, les souffrances et les névroses avec humanité et sans dentelle.

Le prochain qui m’affirme, droit dans ses bottes et le mépris au bout de la langue·: « Le cinéma français c’est de la merde », je lui colle un énorme et non moins bien placé coup de pied dans le service trois-pièces. S’en souviendra longtemps…

À voir aussi:

L’Inconnu du lac (2013)

 

THE STRANGERS, Na Hong-jin (2016)

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Nous étions trois à la sortie de ce film, trois petites langues bien pendues toujours prêtes à débattre et à échanger sur leurs impressions, trois langues qui – une fois n’est pas coutume – restèrent tapies dans leur grotte tant les images en forme de stigmates nous laissèrent sans voix. Si ce blog héberge assez régulièrement des termes tels que « chef-d’œuvre », « pépite », « bijou », « hors-norme » ou encore « ovni », pour le nouveau film de Na Hong-jin je dois reconnaître que les mots et le souffle me manquent. Car ici, nous sommes réellement face à une expérience cinématographique unique en son genre qui abandonne le-la spectateur-trice bouche bée et l’œil exorbité. À la croisée du film d’horreur aux relents « zombiesques », du drame et du thriller, le réalisateur coréen ne fera pas que des heureux avec cette œuvre au feutré hystérisant, au charme maudit, à l’élégance démoniaque et à la narration convulsive. Une production étourdissante, titanesque et inqualifiable qu’il n’est pas recommandé de mettre entre tous les yeux et qui, loin d’être anodine, laisse une empreinte prégnante, que l’on adore ou que l’on abhorre…

The Strangers c’est un petit village tranquille où deux policiers très « Laurel et Hardy », rondouillards, pleutres et quelque peu bécassons coulent de paisibles journées. The Strangers c’est tout à coup une série de meurtres aussi mystérieux et inqualifiables que sordides et sanguinolents. The Strangers c’est toute une communauté qui bascule petit à petit dans la folie et la paranoïa, propulsée du jour au lendemain dans un embrouillamini macabre et insoluble. The Strangers c’est aussi un ermite japonais soupçonnable à souhait et une petite fille dont le comportement bascule inexorablement du côté possédé de la force…

Le résumé se fait volontairement laconique car The Strangers c’est tout cela et bien plus encore… 2h36 durant lesquelles Na Hong-jin prend un malin plaisir à nous balader et nous perdre dans le labyrinthe du surnaturel et de la démence. Si la première heure peut sembler légèrement tâtonnante – on ne sait pas vraiment où le cinéaste veut nous emmener, entre gravité de bon aloi et « comique » abstrait –, ce qui suit se révèle tout bonnement surréaliste. Brusquement le couperet tombe, la narration s’assombrit, l’atmosphère s’alourdit et les personnages gagnent en profondeur et en vivacité, la (légère) pantalonnade du début s’effaçant au profit d’une tension nerveuse exceptionnelle et anxiogène. La photographie elle sublime ce climat inquiétant et étouffant, image bleutée et visages crispés qui sous-entendent sans cesse ce duel entre le Bien et le Mal, la clarté et l’obscurité, le fantasme et la réalité.

Si l’on part du principe que Dieu existe, alors le Diable lui n’est jamais loin et l’on décèle chez Hong-jin une envie (voire un besoin viscéral), à travers ce film à l’âme méphistophélique, de traiter des thèmes de l’apparence et du dilemme, de revisiter la figure du Mal – insaisissable, malin, légion et qui se niche souvent là où nous ne l’attendons pas – et de poser la question de l’étranger, celui qui vient d’ailleurs, entouré d’un halo de mystère et constituant bien souvent une proie et un coupable parfaits. Certaines scènes (rites chamaniques) sont tout simplement époustouflantes et très éprouvantes, ponctuées de musique traditionnelle habitée, vertigineuse et de cris sans fin. Quant à l’épilogue, il s’étend et s’étire, comme une manière de torturer et d’étrangler encore un peu plus le-la spectateur-trice dans une maîtrise du suspense hallucinante, parvenant à mettre un point final subtil, original et inattendu à ce voyage au bout de l’enfer. Na Hong-jin ne se perd pas en route et, pugnace, poursuit son idée jusqu’au bout quitte à faire grincer des dents ou à secouer sans ménagement un public déstabilisé.

The Strangers est un long-métrage qui transpire la diablerie par tous les pores, excessif, noueux, dérangeant, tout en murmures ou en hurlements, en jeux de miroirs, en faux-semblants, où chaque comédien-n-e joue son rôle à la perfection, avec une mention spéciale pour la petite Kim Hawn-hee, dont le talent laisse pantois-e et abasourdi-e. Qui est le bon, qui est le mauvais ? Le gouffre entre le Bien et le Mal est-il aussi béant ou la frontière entre les deux se fait-elle plus ténue que nous ne le pensons ? Bien des questions pour un film difficilement comparable à d’autres, L’Exorciste peut-être, bien que ce raccourci soit on ne peut plus facile et réducteur.

À certains The Strangers apparaîtra comme poussif et grand-guignolesque, l’on criera donc à la supercherie, tandis que d’autres y verront un chef-d’œuvre incontournable. Je choisis personnellement le second camp, tant je ne suis toujours pas revenue de cette claque cinématographique en forme de plongée dans les tunnels obscurs et sinueux de l’enfer…

 

IRRÉPROCHABLE, Sébastien Marnier (2016)

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Ne faisons pas de détours inutiles ou de voltiges incantatoires oiseuses : le premier film de Sébastien Marnier se révèle être du grand art, s’affichant comme un très bon moment de cinéma, alchimie moderne du thriller onduleux et pernicieux dont les ingrédients de base ne changent pas mais sont sublimés par un joli bouquet de machiavélisme, de tension et d’humour noir particulièrement bien mis en scène. Si, à première vue, Irréprochable renvoie clairement à l’excellent Le Couperet de Costa-Gavras, il n’en reste pas moins que chez Marnier il y a une différence notable, cette petite pointe de « fun » en plus, comme si la folie se faisait friponne et le mal espiègle. Ajoutons une détresse psychologique colorée à la fois glaçante et (presque) amusante, une intrigue prenante portée par un sens inné du rebondissement et un personnage de femme incontrôlable magnifiquement interprété par Marina Foïs – plus vénéneuse et bancale que jamais –, et l’on obtient un arc-en-ciel de perversion particulièrement savoureux…

Constance (Marina Foïs) réapparaît dans sa ville natale après des années passées sur Paris. Officiellement, elle vient s’occuper de sa mère, officieusement, Constance n’a plus de travail et espère récupérer sa place dans l’agence immobilière où elle travaillait jadis. Seulement voilà, ce retour inopiné ne semble pas enchanter grand monde et le poste sera, contre toute attente, attribué à une femme plus jeune, compétente et volontaire (Joséphine Japy) tandis que Constance elle, dans l’ombre, ruminera cet affront insupportable, s’enfoncera dans le mensonge, la jalousie et le désarroi et se laissera gagner par une colère aussi sourde et contenue que dangereuse et mortifère…

Disons-le clairement, le long-métrage de Sébastien Marnier relève quasiment du sans-faute. La réalisation se fait vive, stimulante, précise, sans temps morts et enchaîne des séquences entre ombre et lumière, pour mieux entrevoir une atmosphère faussement amicale et sublimer une Marina Foïs spectrale, toujours affublée de ce regard étrange, mélancolique, inquiétant, qu’elle fasse rire ou qu’elle glace les sangs, œillades à la fois malicieuses, torves et froides qui la révèlent littéralement dans ce rôle de manipulatrice narcissique et dérangée. Juste, précise, farouchement et faussement sympathique, la comédienne se glisse sans difficulté dans la peau d’un personnage qui, pour ne pas échapper à sa nouvelle vie s’en invente une ancienne, et se fond dans le prototype de la parisienne branchée, vantarde et fanfaronne s’enlisant dans le boniment et la sournoiserie pour briser la solitude et le mal-être. Si cette œuvre délicieusement nerveuse tient essentiellement au jeu de Marina Foïs, notons qu’il est largement appuyé et embelli par des partenaires de choix : Benjamin Biolay, pervers et mystérieux à souhait, ainsi que Jérémie Elkaïm sublime de magnanimité et d’humanité. Seul bémol (et j’en suis navrée), Joséphine Japy : si l’on sent une certaine implication et si elle tente de donner beaucoup, le spectateur lui ne reçoit rien, rien d’autre qu’une jeune femme certes lumineuse et mutine, mais qui semble tout aussi déstabilisée et maladroite qu’égarée et sans profondeur, avec un manque de charisme et de crédibilité flagrant, comme si elle était passée à côté d’un rôle un peu trop complexe et tout en nuances. Tâtonnante et affaiblie par des comédien-ne-s fabuleux-se-s, elle se laisse malheureusement sombrer dans le tourbillon d’un casting qui, pour le reste, se fait irréprochable…

Les souvenirs, la discorde interne, le vice, la manipulation, le harcèlement, il y a chez Marnier du Chabrol et du Corneau revisités, du Park-Chan Wook, du Cronenberg ou du Tavernier, le tout arrosé d’une musique électro entêtante, lancinante et d’une grande beauté qui tient une place prépondérante et millimétrée en ponctuant parfaitement le climat tendu et capricieux de ce film d’où s’échappe une narration gracieusement sombre et fraîchement palpitante.

Une bien jolie réussite…

 

 

 

MEN & CHICKEN, Anders Thomas Jensen (2016)

JULIETA, Pedro Almodóvar (2016)

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Selon le proverbe, on choisit ses amis, on ne choisit pas sa famille (on aurait préféré l’inverse)… Empruntons aujourd’hui le chemin pavé d’or qui relie l’Espagne au Danemark et baignons nos yeux dans la rivière enchantée de deux réalisateurs très inspirés par ces liens du sang indéfectibles et source de bien des ennuis. D’un côté, l’immense Almodóvar qui, après le sympathique mais largement dispensable Les Amants passagers, revient plus talentueux et passionné que jamais avec un cinéma habité, parangon d’amour déchu et de sensibilité ; de l’autre, le cinéaste un peu fou venu du froid Anders Jensen, dont l’excentricité n’a d’égal que ses talents de conteur. Chacun à sa manière avec son style, sa signature et dans des mouvances radicalement opposées, évoque les liens familiaux ; d’une part la douceur, le drame et la nostalgie qui pèsent sur le destin de deux femmes, d’autre part une fable cruelle, drôle et excentrique qui nous porte sur les traces d’une fratrie à la fois répulsive et attachante…

Si Almodóvar met en scène Julieta, femme taciturne et blessée qui semble porter le poids du monde sur ses épaules, Jensen lui nous embarque dans le tourbillon d’une famille étrange et égarée. Si Almodóvar filme le feutré et les non-dits faits d’ombre et de lumière, Jensen quant à lui danse la cabriole au milieu de personnages tous plus loufoques, simplets et délirants les uns que les autres. Sur le versant sud Julieta – qui n’a pas revu sa fille depuis de longues années – tente d’expliquer au travers d’une lettre de souvenirs son existence, ses peurs, ses doutes et ses déchirures à une jeune femme qui l’a définitivement rayée de sa vie. Sur le versant nord Elias et Gabriel, deux frères diamétralement opposés et physiquement écorchés, apprennent à la mort de leur père qu’ils ont été adoptés et que leur véritable géniteur, Evelio Thanatos (spécialiste de l’hérédité) poursuit ses travaux de recherche sur une île. Tandis que Julieta se débat au milieu d’un océan de souffrance et cherche à exorciser un passé empreint d’amour certes mais aussi de douleur et d’erreurs indélébiles, les inénarrables frangins eux débarquent sur l’île et y font la connaissance de leurs demi-frères sans parvenir toutefois à approcher leur père biologique…

Chacun dans leur catégorie ces deux films sont extrêmement savoureux et brillants. Almodóvar dissèque les relations mère-fille avec une justesse incroyable pour une production qui va droit au cœur et à l’âme, d’une grâce absolue et dont la mélancolie, la pudeur et l’intelligence imprègnent chaque visage, chaque plan, chaque scène. Emma Suárez est éclatante en mère tout aussi belle et touchante qu’égoïste et taiseuse, et fait écho à une Adriana Ugarte lumineusement délicate, les deux femmes par leur jeu impeccable et leur présence magnétique donnant au film un charisme et une profondeur exceptionnels. Jensen quant à lui livre un long-métrage à la fois subtil et décadent qui enchante autant qu’il horrifie. Un cinéma aux allures littéraires rappelant les Frères Grimm ou Hans Christian Andersen dont l’épilogue ainsi qu’une morale inattendue abandonnent songeur et déconcerté. Un « savant fou » qui se livrait à des expériences douteuses, un film au scénario improbable et un ensemble qui, si dans les premières scènes se fait ouvertement hilarant et taquin, parvient vite à une réflexion plus profonde, à une narration bien plus triste qu’elle n’y paraît, destin maupiteux de frères manipulés livrés à leurs existences cafardeuses et que le réalisateur prend visiblement un plaisir fou à agiter dans tous les sens tels des pantins illuminés, dans un décor aux relents gothiques et une atmosphère délicieusement dérangeante.

Ces deux œuvres, à travers le regard aiguisé de leur réalisateur respectif, traitent d’un sujet épineux et délicat, dans des genres bien différents certes mais avec cette même exquise tendresse pour leurs personnages cabossés et désenchantés, la folie douce de Jensen rencontrant dès lors l’élégance innée d’Almodóvar…

À voir aussi :

D’Anders Thomas Jensen

Les Bouchers verts 

D’Almodóvar

Femmes au bord de la crise de nerfs

Attache-moi !

Talons aiguilles

Tout sur ma mère

La Mauvaise éducation

Volver

La Piel que habito  etc, etc.

 

 

 

MA LOUTE, Bruno Dumont (2016)

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Je ne connais du cinéma de Bruno Dumont que sa jubilatoire et insolite série P’tit Quinquin que j’ai pris un immense plaisir à voir et revoir, encore et encore, comme une passion sans fin. Premier vrai rendez-vous donc dans une salle obscure avec le réalisateur, qui se plaît toujours autant à mettre en boîte les gens du Nord et à exposer des personnages décalés, bancals, presque irréels et de surcroît qui n’ont pas toutes les lumières au plafond. Ma Loute, c’est une farandole d’outrance, un parangon de drôlerie absurde et un modèle d’extravagance qui nous transportent au cœur de deux familles socialement opposées mais se rejoignant sur un point : tout ce joli monde fleure bon l’oligophrénie et la consanguinité. Un très beau film tout en hilarité éclairée et judicieuse pour lequel, tout de même, certaines réserves sont à émettre…

Nous voici donc en 1910, embarqué-e-s sur les oniriques plages du Nord. Deux familles, l’une bourgeoise l’autre prolétaire. Des vacances pour les un-e-s, le labeur pour les autres. Les pieds dans l’eau à tribord, les arpions dans la vase à bâbord, le tout sous le doux soleil d’une histoire d’amour impossible, de disparitions inexpliquées, et sous le regard peu avisé d’un duo de policiers improbable et flegmatique. Ma Loute, long-métrage qui s’échauffe dans les dunes, théâtre d’un joyeux capharnaüm où les protagonistes sont tous plus effarants, ahuris et éclopés les uns que les autres…

Dumont expose comme à son habitude une poésie brutale et dégénérée, une mise en scène irréprochable, une photographie léchée, un scénario abracadabrantesque et démesuré, et des dialogues savoureux. Selon une tradition bien rôdée, Dumont entremêle comédien-n-es amateurs-trices et professionnel-le-s, chaleureuse combinaison révélant promptement que tourner avec ce réalisateur ne doit pas franchement s’apparenter à une sinécure au vu de ce qu’il exige et attend des acteurs-trices ; car ici tout n’est qu’exagération, grandiloquence, démonstrations tarabiscotées et emphatiques. Dans le viseur du cinéaste l’on s’époumone et gesticule, l’on s’ébat et s’ébroue en en rajoutant constamment ou, a contrario, l’on se fait taiseux, bourru et bestial selon que l’on se trouve du côté des prolos ou des nantis. Fabrice Luchini excelle littéralement dans un rôle inaccoutumé (gloire au désormais célèbre « Un doouuaaa de Ouisssseeekkky ? »), diction appuyée, déhanché improbable, démarche chaloupée conceptuelle, irrésistible et surréaliste, entre Aldo Maccione marchant sur la plage et Jacques Villeret défilant dans Papi fait de la résistance. À ses côtés l’évanescente Valeria Bruni Tedeschi exquise en dame outrée qui intériorise tout et sans cesse au bord de l’implosion, et Jean-Luc Vincent impeccable (voire fascinant) en tonton demeuré et lunaire. Quant à Juliette Binoche, je lui décerne la Palme du personnage le plus fou et fantasque de ce film, Binoche fabuleuse et déconcertante dans son rôle de bourgeoise hystérique, diva déjantée, capricieuse et exaltée, combinaison extravagante d’une Castafiore maniaco-dépressive et d’une Mary Poppins sous acide.

Dumont c’est la grâce de 8 ½ de Fellini, avec des héros en apesanteur et un défilé de personnages trottinant sous le chapiteau de leur démence, c’est la tendresse et le petit grain de folie de Jacques Tati, du clin d’œil à Laurel et Hardy, aux Dupont et Dupond ou au Professeur Tournesol de Tintin, bref Dumont, c’est une immense farce dégoulinante de fantaisie douce et monstrueuse qui laisse pantois-e, car la question mérite d’être posée : mais où va-t-il chercher tout ça ?

Ma Loute s’érige en film revigorant et jouissif où l’on ose tout et où l’on ne craint rien, où le ridicule se fait vivifiant et l’aliénation un art… Néanmoins, je recommande vivement de ne pas visionner P’tit Quinquin afin d’apprécier à sa juste valeur cette réalisation, car l’une n’est pas s’en rappeler outrageusement l’autre, jusqu’à des scènes quasi similaires, abandonnant le spectateur légèrement grognon et interrogatif : Bruno Dumont est-il assez mégalomane et égocentrique pour se rendre hommage à lui-même ou a-t-il simplement manqué d’inspiration en se contentant mollement de reprendre les mêmes ficelles ? Certes il s’en est expliqué mais la justification paraît un peu facile et laisse perplexe. Un excès de fainéantise qui reste en travers de l’œil mais que l’on pardonnera aimablement… Bruno Dumont l’on adore ou l’on déteste, à chacun de se faire son opinion, en position de réflexion dans la « baieeeeehhhhh » !

BADEN BADEN, Rachel Lang (2016)

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Après deux courts-métrages et un documentaire, Rachel Lang signe avec Baden Baden son premier film et – à l’instar de Fejria Deliba et D’une pierre deux coups – frappe en plein cœur, offrant une réalisation gonflée de joie, d’humour et de questionnements existentiels, le tout porté à ébullition avec une juste dose de drame et de spleen. Une œuvre tout en douceur et fantaisie « punk » qui fait la part belle à Claude Gensac, la pétulante « Biche » de notre enfance que la jeune génération se fait visiblement une joie d’employer et qui excelle dans son rôle de grand-mère bouillonnante et bienveillante. Baden Baden c’est une caresse cinématographique à l’image de son générique de fin, – « Ya Nas », splendide morceau signé Bachar Mar-Khalifé ensoleillée, mélancolique, aérienne, jubilatoire, libre et perchée sur les plus hauts sommets de la vie…

Ana, habillée comme un sac, les poils sous les bras, auréolée d’une « coupe de cheveux de merde » et d’un air toujours décalé et lunaire, est une jeune femme éminemment sympathique et attachante qui traverse le fleuve du destin de façon malhabile et titubante. Pas de travail, de joyeuses coucheries, obsédée par son ex, choyée par une grand-mère exceptionnellement drôle, Ana surnage et se complaît dans un quotidien à la fois accidenté et euphorisant. Baden Baden c’est un petit morceau de vie délicieux, délicat et délectable mettant en scène cette femme-enfant timide et gauche tout autant que solaire et amusante ; Ana ne sait jamais, Ana tâtonne, Ana grimace, Ana susurre et pleure telle une petite fille qui présenterait presque ses excuses pour le simple fait d’exister. Entre la Sophie (version adulte) de la Comtesse de Ségur, la Fifi Brindacier d’Astrid Lindgren et Punky Brewster, chez Ana tout est fatras, inconstance, tergiversation, le cheveu en bataille, l’œil espiègle et la fredaine toujours à portée de main. Ana, à l’image de son physique, est belle, désordonnée, sensible, elle erre et se débrouille comme elle peut pour s’y retrouver un tant soit peu dans son capharnaüm existentiel, s’apparentant à une brindille qui peine à devenir fleur, poétesse moderne foutraque, romantique et émotive s’égarant dans une réalité bien trop alambiquée pour elle…

Salomé Richard (est ses faux airs de Cécile de France) se révèle éclatante dans ce rôle qui lui sied à merveille, flanquée de cette petite tête de souris fouineuse et légèrement pot de colle à qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession. L’on ne peut qu’aimer follement ce personnage et se réjouir face à une narration enjouée et acidulée qui brandit le portrait tendre et éclairé d’une post-ado perdue à la lisière de ses rêves et catapultée au croisement des résolutions. Rachel Lang signe une réalisation soignée où les plans fixes le disputent aux gros plans, et un scénario comme un immense sourire chagriné, joyeux clown triste qui nous amuse tout autant qu’il nous émeut. Les dialogues sont drôles et incisifs, les échanges entre comédien-ne-s irrésistibles et piquants. Tout ici se fait fin et disjoncté, subtil et anarchique, avec en prime le bonheur de retrouver la sublime Zabou Breitman en maman soucieuse ayant du mal à communiquer avec sa fille, ainsi que Claude Gensac, éternelle et fabuleuse dans son rôle de grand-mère facétieuse et superbement attachante, éclairant de son sourire coquin une production enchantée qui fait du bien à l’âme et active les zygomatiques.

Baden Baden s’érige en archétype de ces œuvres sans prétention et lumineuses qui ne s’égarent pas dans l’esbroufe, le sentiment déplacé ou le pathos incommodant mais traitent avec une authenticité touchante de l’heureux bordel existentiel en explorant les doutes et autres hésitations d’une jeune femme de vingt-six ans qui cherche maladroitement son chemin. Un long-métrage comme un grand coup de fraîcheur, une montagne de tendresse et un océan d’humour qui placent la Femme au cœur du tourment et au centre d’une liberté aussi chaotique que salvatrice…