LES ÉVAPORÉS DU JAPON : enquête sur le phénomène des disparitions volontaires, Léna Mauger – Stéphane Remael (2015)

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Fin 2013 je plongeais dans le roman de Thomas B. Reverdy, Les évaporés, non sans une certaine déception. Si évoquer cette situation particulière de personnes fuyant l’opprobre et le désenchantement fut un choc émotionnel conséquent, le magma peu plaisant d’investigation, d’histoire d’amour et de quête existentielle me laissa aussi froide qu’une unité de conservation des morts.

Malgré tout, la découverte de ce phénomène flotta dans ma mémoire et, toujours intriguée par ce sujet et fascinée par cette démarche peu commune d’anéantissement de sa propre existence, à l’annonce de la parution du livre de Léna Mauger et Stéphane Remael je me précipitais sur cette enquête au long cours, qui se révéla dès les premiers mots incroyablement émouvante et passionnante…

Au travers  de l’écriture limpide et sensible de Léna Mauger, des photographies troublantes et sublimes de Stéphane Remael et des témoignages d’évaporés, le lecteur s’immerge au cœur d’une culture nippone aussi déroutante et intrigante que cruelle et intransigeante. De Mikio, évaporé depuis 65 ans pour échapper à une mère violente et un triste destin, en passant par Masao, jeune homme en échec scolaire passé par la case prison; d’Ayae, disparue depuis plus de 20 ans suite à un terrible sentiment de lassitude, en passant par Denji, commercial broyé par le rouleau-compresseur de la démesure et de la rentabilité, nous découvrons tout au long de ces quelques 250 pages une société rongée par la peur du naufrage, où le moindre dérapage (souvent involontaire) entraîne un sentiment de honte incommensurable et mortifère.

« Chez nous, l’échec est inacceptable. Il signifie que l’individu n’a pas honoré sa mission, son rôle dans la société. »

Bien éloignés de notre désinvolture tout occidentale, les japonais vivent  dans la terreur du faux pas, s’acharnant au travail jusqu’à épuisement physique et psychologique ; la chute n’en est que plus douloureuse, nul bras solides pour les relever, nul oreille attentive pour entendre leurs souffrances, confrontés au reflet de l’insuccès, désespérés, arrachés à leur orgueil et happés par l’envie d’annihiler toute trace de leur passage sur terre ils s’évaporent, ne laissant rien derrière eux qu’une famille finalement plus abattue et terrassée par le déshonneur que par la disparition elle-même…

Outre l’évanouissement des corps et des esprits, la journaliste évoque également le fort taux de suicide, « les camps de l’enfer » où l’on dresse et infantilise littéralement les employés considérés comme faibles ou improductifs, et les terrifiantes méthodes de management du géant Toyota : « Toyota nous loge, nous éduque, nous dit comment nous comporter comme si nous étions des enfants […] Toyota a inventé la souffrance au travail ».

Les évaporés du Japon est un livre bouleversant et magnétique qui dépeint un environnement étrange où la discrétion, le contrôle et la discipline côtoient une brutalité et une intransigeance sociétales d’une perfidie suffocante…

[Boris Vian fait dire à l’un de ses personnages dans la pièce Les bâtisseurs d’empire : « Un homme digne de ce nom ne fuit jamais. Fuir c’est bon pour les robinets ».  

Et si fuir symbolisait surtout l’acte de courage ultime ? Renoncer à une société castratrice quitte à vivre dans des conditions misérables, renoncer à son identité pour mieux se muer en spectre insoumis, « mouton rebelle » préférant le dénuement et la déchéance à l’asservissement et la honte ? Le débat est ouvert…]

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