L’ANTICYCLOPÉDIE DU CINÉMA, Emmanuel Vincenot & Emmanuel Prelle, illustrations Charles Berberian (parution : 6 octobre 2016)

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Une couverture qui annonce une rencontre improbable et hasardeuse entre un Terminator  de seconde zone et une Brigitte Bardot du « Mépris du futur » ne pouvait laisser présager qu’un contenu déjanté et conceptuel. Cela fleurait bon le cinéma vu d’ailleurs, un cinéma corrigé à la sauce « galaxie lointaine », comme si des extraterrestres sous acide avaient communié avec les esprits de Jean Yanne ou Desproges pour mieux se pencher sur l’histoire de la bobine grise. Et, en effet, cette petite et non moins haute en couleurs « anticyclopédie » porte bien son nom, car ici la connaissance ne se fait nullement méthodique et encore moins structurée, mais se faufile au milieu d’un gigantesque feu d’artifice d’informations subtilement erronées ou expressément corrigées. Un ouvrage parsemé des illustrations de Charles Berberian (dessinateur et scénariste de bande dessinée) qui mérite une attention extrême et plusieurs lectures : la première à toute vitesse, attiré par les senteurs épicées du livre-ovni ; la deuxième pour savourer au plus près un second degré chatoyant et enlevé ; la troisième pour se gargariser de toute une kyrielle d’aphorismes et autres énoncés ou résumés douteux qui, tout en déshabillant les rouages printaniers du cinéma, n’en oublient pas pour autant de le rhabiller pour l’hiver…

Vincenot et Prelle, dans un délire artistique des plus mystique et greffés d’une plume trempée dans l’encre du burlesque, réécrivent les synopsis, détricotent les carrières des acteurs, revisitent les films célèbres, réinventent les réalisateurs, etc. Vingt-deux chapitres en tout afin de dresser une liste (non exhaustive bien évidemment) du petit peuple du septième art, comme un florilège d’histoires surréalistes où le cinéphile aguerri saura différencier le vrai du faux. Quoi que… Dans le mystère feutré des coulisses du cinéma, sait-on réellement où se situe la frontière entre réel et fantasmé ? Et si le lion « Leo » se prénommait en réalité Edgar et avait été capturé au Zimbabwe avant de devenir la vedette des génériques de la MGM ? Et si Batman était en filigrane un super-héros baudelairien « vêtu d’une combinaison de spleen noir » ? Et si Pathé, en 1966, avait réellement cherché à lancer la mode du « western cassoulet » pour faire écho au succès du « western spaghetti » ? Oui, finalement, pourquoi pas ? Les deux auteurs livrent une succession d’affirmations ou de définitions loufoques auxquelles l’on adhère sans mal – parce que c’est drôle et inspiré, dévoilant une culture cinématographique hétéroclite associée à une imagination débordante. Le grand écran demeure l’art de la fiction, de l’illusion et des légendes, alors quand les questions étranges fusent, rien n’est plus satisfaisant que deux énergumènes survoltés y répondent avec beaucoup d’humour, un esprit délicatement tordu et un maniement subtil de la langue.

L’Anticyclopédie du cinéma c’est un peu La Classe américaine : Le Grand détournement version papier, comme un recyclage goupillé par deux savants fous de tout ce qui se fait de meilleur ou de pire dans l’univers cinématographique. Petite déception cependant : si le livre dévoile toute une série d’interrogations aussi farfelues que les réponses sont réjouissantes, il aurait été un brin plus jouissif qu’il se montre plus féroce et surtout plus étoffé… Je ne doute pas qu’un jour paraissent les tomes II, III, IV, V etc., alors attendons patiemment la suite.

L’Anticyclopédie du cinéma ne se raconte pas, elle se lit, parce que c’est foisonnant, facétieux, ludique et en trompe-l’œil, petit aperçu…

Dans le chapitre « Acteurs et comédiens » :

« VENTURA, Lino : Acteur français (1919-1987), ancien champion de lutte gréco-romaine qu’il ne fallait pas trop chercher. Un jour, un ami de Lino Ventura meurt. Sans desserrer les dents, Lino prend l’autoroute de l’Enfer à bord de sa DS et stoppe son véhicule devant la maison de la Mort. La Mort aperçoit à travers le judas le regard de l’acteur, lourd de menaces. L’ami ressuscite. Pudique, l’acteur s’est toujours refusé à évoquer cette touchante anecdote. »

Dans le chapitre « Les films » :

« CLASSIQUE (film) : Un “classique” est un film qu’il sera toujours temps de voir, et que, par conséquent, personne n’a jamais vu […]. »

Dans le chapitre « Le saviez-vous ? » :

« ÉTRANGER : Dans un western, on appelle “étranger” toute personne qui n’a rien à faire ici. Exemple : “Toi, l’étranger, tu n’as rien à faire ici” (Richard Widmark dans Du goudron et des plumes pour Alfredo Garcia, 1958). »

Dans le chapitre « Les films célèbres de l’histoire du cinéma » :

« WEST SIDE STORY (Robert Wise & Jerome Robbins, 1961) : La municipalité de New York organise une rixe interraciale. Tony, un Américain, blesse mortellement un Portoricain. Emprisonné, on l’autorise à passer un coup de fil : il se fait livrer une pizza, puis est condamné à la chaise électrique. Tony espère un geste magnanime du gouverneur. Ce dernier consent à faire sauter tous ses PV. »

L’Anticyclopédie du cinéma

Parution : 6 octobre 2016

144 pages

Nouvelles Éditions Wombat

Collection « Les Insensés »

ISBN : 978-2-3749-8047-8

http://www.nouvelles-editions-wombat.fr/livre-I29.html

LES ENFANTS, POUR QUOI FAIRE ? Robert Benchley (publications : 1922 à 1970)

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Robert Benchley (1889-1945), journaliste, humoriste et scénariste américain auteur d’un nombre incalculable de chroniques, nouvelles ou autres critiques, se retrouve savamment compilé dans un petit livre à la couverture explicite et sous la houlette des Nouvelles Éditions Wombat. Découvert il y a quelques années déjà avec Psychologie du pingouin, Benchley, farceur devant l’éternel, était ce que l’on pourrait appeler en langage désuet « un sacré loustic ». Roi de l’’humour grinçant à la couronne de travers et prince du rire sans pince, il lègue encore et toujours un brillantissime art de la moquerie, comme une bouffée délirante de sagesse dans un monde de brutes épaisses. Car oui, la question mérite d’être posée : les enfants, pour quoi faire ? Pour celles et ceux qui ne souhaitent pas particulièrement s’encombrer de ces êtres attachants mais ingrats cela vous confortera dans votre choix et vous ressortirez de cette lecture non seulement ravi-e-s mais aussi flanqué-e-s d’un argumentaire de taille. Celles et ceux qui au contraire voient au travers de leur progéniture la huitième merveille du monde, soit vous en rirez, soit – si le second degré n’est pas votre fort – votre beau sourire se fera jaune, très jaune. Quant à celles et ceux qui se grattent le menton, perplexes quant à une éventuelle reproduction, sachez que ce recueil est bien plus réjouissant qu’un livre de Françoise Dolto, bien moins complexe que L’Émile de Rousseau et qu’il saura vous donner les clés d’une éducation solidement ratée (voire inutile) puisque l’auteur ne voit pas « où peut mener toute tentative pour éduquer les enfants, sinon au chaos ». Si la plume de Benchley peut se faire caustique, taquine et espiègle, rassurez-vous, il n’y a chez cet homme nulle vulgarité et encore moins de méchanceté, mais un esprit superbement affuté conjugué à un sens de l’observation aigu qui, à eux deux, magnifient des situations cocasses, embrassent les bons mots et redonnent ses lettres de noblesse à l’Humour (avec un grand « H », s’il vous plaît).

« Si, à l’âge de deux ans, l’enfant n’a pas encore fait mine de parler, que doit-on suspecter ?

Qu’il n’a encore croisé personne qui mériterait qu’on lui parle. »

Robert Benchley, dans cette compilation de chroniques, nous embarque donc au fil de ses réflexions dans des textes tous plus drôles et piquants les uns que les autres. Du voyage en train avec un enfant remuant et lunatique qui vous couvre de honte, à la visite au musée harcelé par des petits avides de connaissances qui ne manquent pas de relever avec mesquinerie vos innombrables lacunes culturelles, en passant par les soucis causés par les camps de vacances, les complots adolescents, les jeux éducatifs débilitants et le genre de chien à offrir à votre bambin (et vice versa), Benchley se lâche, tourne en ridicule les parents (inquiets, collants, dépassés, impuissants), s’horrifie de minots aussi précoces et aventureux qu’insaisissables et vicieux, et égratigne sévèrement la société qui n’a pas vraiment changé sur certains points, contrairement à ce que nous laisse entendre le fameux « c’était mieux avant ». De l’enfant-roi capricieux à l’adolescent indolent et complotiste en passant par le prépubère gigotant et intenable, Benchley livre des récits intemporels, vifs, corrosifs mais aussi empreints de tendresse sur cet être mystérieux que l’on a parfois bien du mal à comprendre. Un livre court, incisif, sagace qui n’en n’oublie pas de faire honneur à l’intelligence des enfants et à cette bien vilaine habitude qu’ont les adultes de les prendre pour des demeurés…

Un dernier conseil pour la route :

« Comment porter un bébé ?

Quand on le porte normalement, on peut lui dispenser un peu d’exercice avec la méthode suivante : le parent mâle tient le bébé par les deux poignets et le laisse pendre devant lui, en le balançant doucement d’avant en arrière, comme un pendule. Il est alors possible de le jeter très haut en l’air et de le rattraper – ou pas, selon ce qu’aura décidé le Destin. »

Les enfants pour quoi faire ?

Parution : 6 janvier 2011

128 pages

Nouvelles Éditions Wombat

Collection « Les Insensés »

ISBN : 978-2-9191-8601-3

http://www.nouvelles-editions-wombat.fr/livre-I2.html

 

POINT D’AUTRE LIVRE QUE LE MONDE, Leah Hager Cohen (2014)

978-2-267-02951-2g

« Nous avons toujours été des étrangers, Fred et moi, toujours et partout, à dessein ; nos parents nous ont appris à nous concevoir ainsi, c’était la vérité éternelle, parfois nous avons adoré ça, parce que ça nous arrangeait bien, et c’était aussi notre imprescriptible solitude. »

Le titre de ce livre – qui révèle déjà quelques indices quant au contenu – renferme le premier écrit traduit en français de l’auteure américaine Leah Hager Cohen. Et il était temps que cette écrivaine à la plume exquise et vigoureuse débarque sur les pages de France car son talent est immense, son imagination aiguisée et sa sensibilité exacerbée, donnant à lire une œuvre riche et protéiforme tout aussi divertissante et prenante, qu’intelligente et envoûtante…

Ava et Fred sont frère et sœur et s’aiment tendrement, mais dans un écrin d’affection déformé par leurs différences, Fred développant tout petit une relation au monde particulière, un problème de communication ainsi que des attitudes « capricieuses » et imprévisibles aux effluves autistiques. Des troubles du comportement qui n’inquiètent néanmoins pas leurs parents, anciens dirigeants d’une école dite « libre », résolument convaincus qu’un enfant ne peut s’épanouir que dans l’expérience et la pratique, sans entrave, avec peu d’autorité et pour espace de jeu, de découverte et d’apprentissage l’univers qui les entoure. Sous la houlette d’un père – adepte du fameux, éclairé (et non moins discutable) Émile, ou De l’éducation de Jean-Jacques Rousseau – qui rejette l’école et l’éducation « traditionnelle » tendant à atrophier et uniformiser les personnalités, chacun des enfants grandit donc à sa manière, Ava frondeuse et avide de « normalité », tandis que Fred s’enferme dans un affranchissement doré et a priori salutaire mais dangereux et infirmant. Arrivés à l’âge adulte, les liens unissant ces deux êtres étranges et singuliers se sont fatalement distendus, jusqu’au jour où Ava apprend que son frère est accusé de meurtre…

« C’était comme si, d’un seul coup, il m’avait été donné de prendre conscience de quelque chose de crucial chez mon frère : cette bizarre obsession, tenace, à tambouriner, marquer le rythme, taper et cogner sur les choses n’était ni inutile ni arbitraire et ne se résumait pas à un tic énervant. Il avait besoin de perturber l’ordre et la répétition, de chercher à produire de l’irrégularité, de l’aléatoire. Toute rigidité lui faisait horreur.» 

Point d’autre livre que le monde est un écrit magique et unique –  tant sur le fond que sur la forme – qui crée une passerelle adroite et savoureuse entre fiction et philosophie ; un roman structurellement original, chacun des cinq chapitres révélant une tournure inattendue et subtile jusqu’à se lover dans les bras d’une fin imprévue et bouleversante. L’écriture est limpide, travaillée, comme si chaque mot était scrupuleusement choisi et chaque phrase judicieusement pondérée, relayant un don pour la description des êtres autant que leur environnement tout à fait délectable et admirable. Entre une intrigue travaillée et une réflexion soutenue, Point d’autre livre que le monde ne se lit pas hâtivement et superficiellement mais se déguste lentement afin d’en saisir toutes les subtilités et autres nuances. Leah Hager Cohen, au travers des ses pages, prend comme prétexte l’enquête d’une sœur sur son frère pour poser le problème de l’éducation avec beaucoup de finesse, sans omnipotence, dénuée de jugement, laissant chaque lecteur-trice méditer sur ce sujet épineux, mouvant et sans frontière avec, en esprit de fond, Jean-Jacques Rousseau, qui déploie ses tentacules de maître à penser. Seul bémol, certains passages, trop longs, trop approfondis, qui par moments alourdissent le récit et entravent le dynamisme de l’ensemble de cet écrit malgré tout captivant et largement maîtrisé.

Point d’autre livre que le monde

Parution française : 2016

391 pages

ISBN : 978-2-267-02951-2

Christian Bourgois éditeur

http://www.christianbourgois-editeur.com/fiche-livre.php?Id=1690

 

PEAU-EN-POIL, Alain Galan (2016)

9782283029152-9659d

« Peau-en-poil, le travail de rivière…, m’avait-il répété. Noyer la peau puis la tirer à soi comme on le ferait avec une nasse dans l’espoir de retenir, entre les mailles, entre les poils, le souffle insaisissable de la vie ».

Il est des écrivains comme Alain Galan dont la discrétion n’a d’égal que le talent et dont nous aimerions entendre un peu plus parler. Ce dernier, avec Peau-en-poil, présente un huitième roman d’une très grande élégance qui m’aura permis de découvrir une personnalité insaisissable et entourée d’un halo de mystère. Car l’auteur nous immerge dans un ouvrage à son image, singulier, spirituel et subtil, de ces livres qui semblent suspendre le temps et nous permettent l’espace d’une lecture de brouiller les traces de notre propre existence, d’éveiller notre conscience et de plonger dans le silence et le mysticisme d’une nature bienveillante qui veille sur l’Homme et donne à entreprendre une introspection idiosyncrasique…

Peau-en-poil c’est un narrateur (journaliste et écrivain) qui se souvient et marche dans les pas de son ami d’enfance décédé, Lucas, replongeant dans leur passé commun. L’occasion de se remémorer un personnage étrange, taciturne et mutique qui découvrit à l’adolescence la taxidermie et qui depuis cet instant ne cessa de s’interroger sur « ce que devient la vie après la mort ». Lucas arrêta plus tard de naturaliser les animaux pour se consacrer à la peinture, comme pour continuer à figer l’existence et poursuivre une expérience toute personnelle, empaillage pictural toujours saisi de réflexion, coups de pinceau salvateurs pour que le souffle de l’univers ne s’interrompît jamais. Le narrateur part sur les traces de son ami afin de, bien des années après, redécouvrir son règne intérieur, ses questionnements, ses angoisses et parvenir – peut-être – à comprendre enfin un homme indéchiffrable, hors du temps, perdu entre le monde des vivants et celui des morts…

Alain Galan, grand prédicateur de la nature, donne à entendre son livre plus qu’à le lire, comme un pan de macrocosme que l’on écoute avec passion, que l’on ressent plus qu’on ne le comprend vraiment et qui demeurera quoi qu’il advienne beau et impénétrable. Au détour de descriptions pointues des errances de son protagoniste qui se balade autant dans les songes de son ami décédé que dans ses propres interrogations, Galan offre un écrit empreint d’onirisme, mystique, existentialiste et sensoriel porté par une écriture d’une grande finesse et une réflexion philosophique aux doux effluves poétiques. Un roman comme une bulle de méditation, de douceur et de rêverie qui plonge son lecteur dans un état de félicité et de lévitation, instant figé de totale harmonie avec les éléments qui nous entourent. Entre intériorisation et apprivoisement du monde extérieur, l’auteur dévoile un texte dense, pudique et empli d’humilité qui imbibe l’esprit de sérénité, tend à réfléchir sur l’univers qui cogne à notre porte lesté de son lot d’énigmes, cet univers que nous ne prenons plus le temps d’observer et d’écouter…

« Me conseillerait-il aujourd’hui d’apprendre, auprès des bêtes empaillées, l’art du silence afin de réveiller en moi les sens qui, s’étant atrophiés, ne me permettent plus d’entendre ce qui ne fait pas plus de bruit, lorsque le jour se lève, que les paupières de l’oiseau de nuit qui se referment ? »

EN RADE, J-K Huysmans (1887)

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Lire Joris-Karl Huysmans en 2015 se révèle être une expérience à la fois jouissive – pour la qualité d’écriture exceptionnelle –, hallucinatoire – pour ses longues descriptions de rêves et autres perceptions illusoires – et un brin ennuyeuse – par la déposition d’une histoire extrêmement bien mise en forme d’un point de vue littéraire, mais qui ne semble justement être qu’une excuse à exposer ses talents de plume sans plus chercher à développer une intrigue qui manque par conséquent de souffle et de profondeur, et ne se limite qu’à une surface narrative somme toute assez banale, bien que prodigieusement maîtrisée…

En rade – publié pour la première fois sous forme de feuilleton en 1886 – retrace l’histoire de Jacques et Louise, couple de parisiens ruinés et désenchantés venus, contre leur gré et pour échapper au déshonneur, s’installer à la campagne, dans le château dont s’occupe leur cousin Antoine. Sous couvert d’un nouvel habitat qui aurait dû se révéler confortable, Jacques et Louise ne trouveront en lieu et place d’une bâtisse majestueuse qu’un vieux domaine décrépi, insalubre, où les courants d’air le disputent à l’humidité, où le baroque décati fait écho au lieu spartiate et fuligineux, et où les chats-huants hantent leurs nuits agitées et fiévreuses. Le jeune couple, déjà fragilisé par une situation incommode, devra de plus s’immerger dans univers campagnard personnifié par Antoine et sa femme Norine, paysans sans scrupules, ladres et mesquins ne percevant chez leurs parents qu’un insignifiant tandem de parisiens – avec tout ce que cela comporte de négatif – certes ruiné, mais dont ils peuvent encore détrousser le peu qu’il reste d’argent et de dignité…

Hyusmans précipite ses personnages en perdition dans une ruralité austère, anxiogène, mêlant le pragmatisme de l’existence et de la déchéance au surnaturel des rêves et hallucinations de Jacques, qui se construit malgré lui une sphère étrange et fantasmagorique pour tromper l’ennui et lutter contre l’affliction. Il s’enlise dans d’obscurs cauchemars qui l’abandonnent éreinté, éprouvé et de plus en plus affaibli tandis que Louise, déjà égrotante lorsqu’elle était à Paris, replonge dans les méandres de la souffrance et de la neurasthénie au contact d’un environnement hostile et fruste. Huysmans aborde de manière splendide le délitement de ce duo qui se maintenait tant que la vie citadine était douce et sans cahotement, et qui se fissure et s’effrite douloureusement au contact d’un milieu méconnu et rapidement abhorré, des épreuves et des échecs. La discordance Paris/Province nourrie d’outrecuidances, de jugements, de bassesses et autres filouteries se révèle fameuse et saisissante mais cette œuvre, malgré son indéniable qualité, se lit sans passion éclatante. Si le pouvoir évocateur se révèle puissant, si la précision des descriptions éblouit, elle peut aussi parfois revêtir la houppelande de litanies interminables, longues phrases à multiples ramifications, sources de labeur pour un lecteur plus très habitué à se confronter à un tel niveau d’exigence littéraire. Quant à l’histoire elle-même, elle se fait linéaire, sans élasticité, sans plus d’engagement ni d’envolées, comme si Huysmans s’était inscrit dans un pur exercice de style sans se soucier outre mesure de faire croître la trame d’un récit conséquemment stagnant et trop peu jubilatoire.

La force de Huysmans réside ici dans une maîtrise et une valorisation de la langue extraordinaires, tellement incroyables que l’on en vient à rougir de honte de ne plus parvenir à se passer de son bon vieux dictionnaire… Et la question de se poser : qu’avons-nous fait de la langue française ? Le niveau au rythme du temps, des saisons et des époques a terriblement décliné et pour cette simple mais notable raison, il est indispensable de lire Huysmans, ne serait-ce que pour commuter notre vergogne en une satisfaction de se coucher moins empoté !

« La transe d’une irréparable étreinte, rudoyant sa peau anoblie par les baumes, broyant sa chair intacte, descellant, violant, le ciboire fermé de ses flancs, et, surgissant plus haut que la vanité du triomphe, le dégoût d’un ignoble holocauste, sans attache d’un lendemain peut-être, sans balbuties d’un personnel amour leurrant par d’ardentes simagrées d’âme la douleur corporelle d’une plaie, l’anéantirent ; – et la posture qu’elle gardait écartant ses membres, elle aperçut devant elle, dans la glace du pavé noir, les couronnes d’or de ses seins, l’étoile d’or de son ventre et sous sa croupe géminée, ouverte, un autre point d’or. » 

 

COMMENT VA LA DOULEUR ?, Pascal Garnier (2006)

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Comme expliqué à quelques pas de là dans ce blog, j’ai découvert Pascal Garnier il y a presque deux ans de cela sur le festival Quais du Polar au travers de La théorie du panda et Lune captive dans un œil mort… Depuis, une douce et tendre passion me lie à cet auteur singulier, décédé en 2010, digne représentant d’une littérature poétiquement brute et indomptablement aérienne. Parce que Pascal Garnier c’est une farandole de mots tendres et grinçants, un tourbillon d’humanité, une célébration de personnages atypiques, populaires et à la gouaille inégalable, le tout érigé par un auteur dont la sensibilité et l’acuité intellectuelle n’ont d’égal que son humour dévastateur et son imagination débridée…

Comment va la douleur et comment se portent nos rêves, nos émotions, nos illusions ? Simon est vieux, malade, bourru, misanthrope, désenchanté. Bernard lui est jeune, candide, empli d’espérances, cette jeunesse naïve et confiante aussi touchante qu’horripilante. Hasard de la vie, rencontre fortuite, Simon, « éradicateur de nuisibles », cueillera dans sa forêt de cadavres un être cabossé – quoique bien vivant –, Bernard, et l’embarquera dans une histoire rocambolesque, formant bientôt un tandem émouvant et atypique qui ne sera pas sans rappeler au bon souvenir du lecteur le sublime duo Ventura-Brel dans L’Emmerdeur. Comment va la douleur ? c’est aussi Anaïs, la maman de Bernard, touche-à-tout avortée qui a tout vécu et tout compromis mis à part sa tendre et destructrice relation à l’alcool, et puis Fiona, jeune mère aimantée à son joli bébé Violette, petite pâte de chair innocente qui de loin vit au gré des changements de couches et des pérégrinations de cette ribambelle de personnages pittoresques et décalés….

Les histoires et les mots de Pascal Garnier ont la gueule de son auteur : cassés, rock’n’roll et traversés de sinuosités. Ses personnages eux ont l’âme de sa vie : instables, errants, baroques. Chez Pascal Garnier la douleur se porte bien parce qu’elle est assumée, jamais camouflée ni tronquée, exposée à la vue de tous mais portée par un vocable « argotiquement » subtil et un humour grinçant des plus prodigieux. Pascal Garnier éveille, enjoue et catapulte dans nos mirettes du livre au caractère bien trempé, du texte qui ne s’en laisse pas compter, de l’œuvre âprement tendre, envolée, inspirée. Si Comment va la douleur ? me semble légèrement moins réussi en matière de narration que La théorie du Panda et Lune captive dans un œil mort, cela reste malgré tout un formidable moment de lecture et une bien jolie rencontre, celle de Simon – l’élégant froid – et Bernard – l’ingénu fidèle –. Un livre porté par un écrivain dont on ne parle pas assez, par une plume dénuée de fatuité et qui ne s’écoute pas écrire, par un esprit libre et enorgueilli d’inspiration qui évite scrupuleusement l’omniscience pour laisser libre court à la douce folie de ses personnages. Bref, ici on ne mouche pas les problèmes existentiels d’une bourgeoisie qui se regarde souffrir, mais les fêlures, les extravagances et les douleurs d’une classe populaire miséricordieuse et virevoltant.

Pascal Garnier, c’est une bouée de bonheur, de mélancolie et de fantaisie à laquelle il est indispensable de se raccrocher…

RENTRÉE LITTÉRAIRE…

NOUS SERONS DES HÉROS, Brigitte Giraud (2015)

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En cette rentrée littéraire 2015, si l’on devait attribuer la palme de la douceur et de la délicate pudeur, celle-ci se nicherait tout droit au creux des mains de Brigitte Giraud, de retour avec un huitième roman qui se détache – pour notre plus grand plaisir – du nombrilisme et de l’égotisme caractéristiques à notre chère Littérature française. Car Brigitte Giraud s’engouffre dans un sujet épineux mais d’une grande beauté, celui du déracinement et de l’exil, et parvient à créer avec une humilité et une bonhomie touchantes une histoire emplie d’humanité, solaire, brève d’existence qui s’infiltre à pas feutrés dans notre cœur, bientôt gonflé d’émotion…

À la fin des années soixante, Olivio quitte le Portugal précipitamment avec sa maman, suite au décès de son père. Déchirement du départ, incompréhension d’un trépas soudain et entouré de mystère adoucis par la présence d’Oceano, chaton embarqué au dernier moment dans les valises, symbole d’un Portugal en proie à l’absolutisme et d’une arrivée déboussolée en France. Une nouvelle vie, une nouvelle langue, un nouvel environnement, tout à reconstruire, à découvrir, loin de la dictature de Salazar mais aussi loin de ses racines, de ses repères, de sa famille et de sa culture. L’existence reprend petit à petit son souffle sur cette terre étrangère jusqu’à l’arrivée de Max dans la vie d’Olivio et sa mère ; Max, pied-noir déraciné d’Algérie qui lui aussi fut contraint de fuir et de recomposer son avenir. Un trio qui se forme sur les cendres de la nostalgie, des regrets, sans plus d’amour, comme une bouée à laquelle l’on se raccroche pour mieux se souvenir de ses propres douleurs et frustrations. Olivio croît sur le chemin de l’apprentissage en compagnie de son ami Ahmed, jeune algérien volubile et fantasque, et Olivio apprend la France, grandit au rythme des joies et des peines, garde en mémoire son Portugal avec pour réconfort ce chat, Oceano, rescapé d’une tempête, allégorie du départ et du recommencement…

Brigitte Giraud livre ici un texte parfaitement maîtrisé, une histoire d’hommes et de familles qui va droit au cœur et fait douloureusement écho à l’actualité de ces dernières semaines ; un texte bâti d’une écriture aérienne et d’une tendresse cotonneuse, où chaque personnage se donne avec ses faiblesses et son amertume, ses ressentiments et ses doutes, sans cris, sans vulgarité, chacun en proie aux démons d’une vie d’avant que nul ne retrouvera. Nous serons des héros est une œuvre bouleversante et réservée qui met en scène les vies d’individus soustraits à leur environnement et qui avec courage et abnégation repartent de zéro, s’apprivoisent et se jaugent dans l’affection ou la détestation, le tout sous le regard acéré et délicat de l’auteur.

Brigitte Giraud c’est l’élégance du mot, la justesse de la parole, l’amour de ses personnages ; elle les porte et les fait grandir sous l’œil attentif d’un lecteur – séduit et conquis par tant de bienveillance – qui se délecte d’un écrit où chaque ligne regorge de bénignité, et qui n’est pas sans rappeler le magnifique Une enfance de Jésus de J.M. Coetzee…