LES ENFANTS, POUR QUOI FAIRE ? Robert Benchley (publications : 1922 à 1970)

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Robert Benchley (1889-1945), journaliste, humoriste et scénariste américain auteur d’un nombre incalculable de chroniques, nouvelles ou autres critiques, se retrouve savamment compilé dans un petit livre à la couverture explicite et sous la houlette des Nouvelles Éditions Wombat. Découvert il y a quelques années déjà avec Psychologie du pingouin, Benchley, farceur devant l’éternel, était ce que l’on pourrait appeler en langage désuet « un sacré loustic ». Roi de l’’humour grinçant à la couronne de travers et prince du rire sans pince, il lègue encore et toujours un brillantissime art de la moquerie, comme une bouffée délirante de sagesse dans un monde de brutes épaisses. Car oui, la question mérite d’être posée : les enfants, pour quoi faire ? Pour celles et ceux qui ne souhaitent pas particulièrement s’encombrer de ces êtres attachants mais ingrats cela vous confortera dans votre choix et vous ressortirez de cette lecture non seulement ravi-e-s mais aussi flanqué-e-s d’un argumentaire de taille. Celles et ceux qui au contraire voient au travers de leur progéniture la huitième merveille du monde, soit vous en rirez, soit – si le second degré n’est pas votre fort – votre beau sourire se fera jaune, très jaune. Quant à celles et ceux qui se grattent le menton, perplexes quant à une éventuelle reproduction, sachez que ce recueil est bien plus réjouissant qu’un livre de Françoise Dolto, bien moins complexe que L’Émile de Rousseau et qu’il saura vous donner les clés d’une éducation solidement ratée (voire inutile) puisque l’auteur ne voit pas « où peut mener toute tentative pour éduquer les enfants, sinon au chaos ». Si la plume de Benchley peut se faire caustique, taquine et espiègle, rassurez-vous, il n’y a chez cet homme nulle vulgarité et encore moins de méchanceté, mais un esprit superbement affuté conjugué à un sens de l’observation aigu qui, à eux deux, magnifient des situations cocasses, embrassent les bons mots et redonnent ses lettres de noblesse à l’Humour (avec un grand « H », s’il vous plaît).

« Si, à l’âge de deux ans, l’enfant n’a pas encore fait mine de parler, que doit-on suspecter ?

Qu’il n’a encore croisé personne qui mériterait qu’on lui parle. »

Robert Benchley, dans cette compilation de chroniques, nous embarque donc au fil de ses réflexions dans des textes tous plus drôles et piquants les uns que les autres. Du voyage en train avec un enfant remuant et lunatique qui vous couvre de honte, à la visite au musée harcelé par des petits avides de connaissances qui ne manquent pas de relever avec mesquinerie vos innombrables lacunes culturelles, en passant par les soucis causés par les camps de vacances, les complots adolescents, les jeux éducatifs débilitants et le genre de chien à offrir à votre bambin (et vice versa), Benchley se lâche, tourne en ridicule les parents (inquiets, collants, dépassés, impuissants), s’horrifie de minots aussi précoces et aventureux qu’insaisissables et vicieux, et égratigne sévèrement la société qui n’a pas vraiment changé sur certains points, contrairement à ce que nous laisse entendre le fameux « c’était mieux avant ». De l’enfant-roi capricieux à l’adolescent indolent et complotiste en passant par le prépubère gigotant et intenable, Benchley livre des récits intemporels, vifs, corrosifs mais aussi empreints de tendresse sur cet être mystérieux que l’on a parfois bien du mal à comprendre. Un livre court, incisif, sagace qui n’en n’oublie pas de faire honneur à l’intelligence des enfants et à cette bien vilaine habitude qu’ont les adultes de les prendre pour des demeurés…

Un dernier conseil pour la route :

« Comment porter un bébé ?

Quand on le porte normalement, on peut lui dispenser un peu d’exercice avec la méthode suivante : le parent mâle tient le bébé par les deux poignets et le laisse pendre devant lui, en le balançant doucement d’avant en arrière, comme un pendule. Il est alors possible de le jeter très haut en l’air et de le rattraper – ou pas, selon ce qu’aura décidé le Destin. »

Les enfants pour quoi faire ?

Parution : 6 janvier 2011

128 pages

Nouvelles Éditions Wombat

Collection « Les Insensés »

ISBN : 978-2-9191-8601-3

http://www.nouvelles-editions-wombat.fr/livre-I2.html

 

MR. OVE, Hannes Holm (2016)

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Critiquer durement et sans scrupule un film dont les intentions sont mauvaises ne pose en aucun cas un quelconque problème de conscience. Dire du mal d’un long-métrage que l’on n’a pas aimé mais qui a voulu (a priori) bien faire s’avère plus difficile. Aura-t-on, malgré tout, jamais vu affiche plus mensongère que celle de Mr. Ove ? Un fond bleu ciel qui laisse présager une œuvre électrique et guillerette, le corps sans tête d’un monsieur prêt à se passer la corde au cou, un joli miron au regard fourbe et dont on botterait avec plaisir l’arrière-train, une typographie sixties élégante et cette accroche « misanthropiquement » philanthrope des plus laconique : « Il vous déteste. Vous allez l’adorer ». Sauf que cette bannière alléchante et fleurant bon le « vieux, moche et méchant » ne s’accorde en rien avec une réalité beaucoup plus consensuelle, lissée aux bons sentiments et inlassablement pathos. Mr. Ove, espèce de réminiscence ratée et désuète de Gran Torino, dégouline de mièvrerie et peine à s’imposer, affaibli par une démonstration cinématographique désespérément plate, à la fois rigide et froide autant que doucereuse et moralisatrice…

Mr. Ove, vieux bonhomme aigri, bougon et désagréable, passe le plus clair de son temps à épier les faits et gestes du reste de la copropriété et à noter dans son carnet les manquements et autres mauvais comportements de ses voisins. Mr. Ove peste, Mr. Ove râle et Mr. Ove déteste la terre entière sous prétexte que sa femme est morte et qu’il vient d’être licencié (cela fait tout de même deux bonnes raisons). Lassé et malheureux, Ove décide d’en finir (en soi l’idée est bonne), funeste projet bientôt mis à mal par l’arrivée d’une nouvelle famille guidée par Parvaneh, jeune femme pétillante d’origine iranienne qui trouve toujours le moyen de débarquer au moment où Ove tente de mettre fin à ses jours, l’empêchant malgré elle de passer de l’autre côté de la barrière et le forçant à revenir dans un monde qu’il réapprendra (comme de bien entendu) à aimer…

Le postulat de départ, certes vu et revu, semblait tout de même prometteur. Mais de prometteur à indigeste il n’y a qu’un pas, et ce pas-là s’enfonce rapidement dans les sables mouvants d’un film cousu de fil blanc, la fin déjà tatouée sur la rétine telle l’évidence à peine celui-ci a-t-il commencé. Passablement long et ennuyeux, Mr. Ove s’étire sur près de deux heures sans parvenir pour autant à créer une atmosphère délicieusement grinçante et délirante et à développer une narration autrement plus subtile que cette ambiance pantouflarde de maison de retraite. Pas assez drôle et irrévérencieux pour déclencher plus qu’un demi-sourire timide et forcé, et beaucoup trop rongé par un sentimentalisme presque gênant pour y déceler les pointes dramatiques bien inspirées, Mr. Ove se perd et s’égare dans une réalisation lourde et un scénario d’une propreté étincelante qui en oublie son côté punk. L’on réhabilite ici le bon vieux flashback-qui-fait-pleurer-dans-les-chaumières (parbleu ! Que c’est horripilant !), l’on tente de faire du cinglant avec un comique mou et décrépit, l’on ajoute des partitions entières de musique tire-larmes… bref, le problème de ce Mr. Ove c’est que l’on a très maladroitement mélangé les genres et que l’on a voulu grignoter à tous les râteliers, tentant ainsi de satisfaire le plus grand nombre, de la teigne adepte de la perfidie au ravi de la crèche ultra-positif, deux catégories de personnes qui font rarement bon ménage. Bien que l’on puisse noter quelques rares fulgurances humoristiques et bien que les acteurs-trices y mettent tout leur cœur, il n’en reste pas moins que le spectateur lui s’ennuie terriblement et s’étouffe de trop de miel tout en s’asséchant de pas assez de fiel. L’on aurait aimé un film plus enlevé, piquant, dynamique, un film adorablement mesquin qui pouvait allègrement (s’il le souhaitait vraiment) se vautrer dans la tendresse sans pour autant signer son arrêt de mort en s’enterrant sous des pelletés de bien-pensance et de politiquement correct.

Le constat est amer et le résultat très décevant. C’est fort dommage car l’on sent derrière cette fausse manœuvre un véritable investissement et une envie sincère de livrer un long-métrage honnête et bienveillant, en sus d’un charmant clin d’œil à Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov. Malheureusement la sauce ne prend pas, et la corde qui ne servira définitivement jamais à Mr. Ove sera contre toute attente la bienvenue du côté des spectateurs…

 

DIVINES, Houda Benyamina (2016)

VICTORIA, Justine Triet (2016)

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Afin d’écrire une chronique croisée acceptable et cohérente, encore faut-il dénicher ne serait-ce qu’une micro similitude entre deux œuvres qui sur la forme semblent a priori diamétralement opposées. Et, si l’enrobage ici paraît avoir un goût bien différent, la substance scénaristique elle utilise les mêmes épices puisque l’on parle dans les deux cas de Femmes, uniquement de Femmes ; des femmes charismatiques et qui en imposent, liées par le chaos existentiel, le doute, le dilemme et la remise en question. Justine Triet et Houda Benyamina, chacune à leur manière, évoquent le conflit intérieur, la compromission et la survivance. Victoria, considéré comme une « comédie hilarante » (il faudrait m’expliquer cet adjectif excessif) et bien que drôle, se fait beaucoup plus noir et âpre que ce que l’on nous présente tandis que Divines, pointé comme un drame urbain impulsif et coléreux, se pare de ponctuations comiques subtiles et d’une douce poésie sous-jacente, méritant autre chose que l’appellation d’origine protégée (par l’intelligentsia parisienne) « Film sur la banlieue ». Les cinéastes quoi qu’il en soit surprennent par leur audace, leur talent et leur engagement et, malgré quelques maladresses, livrent deux productions adroitement articulées et au caractère bien trempé.

En pleine tempête adolescente, Dounia (Oulaya Amamra) et son amie Maimouna (Déborah Lukumena) n’aspirent qu’à sortir de leur chrysalide et à prendre à bras-le-corps leur émancipation, ce qui rime parfois avec revers de fortune et mauvaises décisions. Entre un parcours scolaire inadapté et ennuyeux, un lieu de vie misérable et des rêves inaccessibles, ces deux inséparables tentent une nouvelle approche de la réussite sociale en trouvant refuge auprès de Rebecca (Jisca Kalvanda), dealeuse avertie et personnage respecté « qui en a » (du clitoris). Victoria (Virginie Efira) de son côté, avocate éparpillée et à l’existence en forme de terrain miné se voit contrainte de défendre un ami (Melvil Poupaud) accusé de tentative de meurtre tout en accueillant chez elle Sam (Vincent Lacoste), ex-dealer engagé comme jeune homme au pair. Tandis que Dounia découvre les bas-fonds de l’illégalité, l’argent facile et l’amour, Maimouna elle s’interroge sur le sens de la vie, s’ankylose de questions religieuses et existentielles tandis que quelques salles de cinéma plus loin Victoria perd pied et sombre dans une profonde dépression.

Récompensé par la Caméra d’or à Cannes, Houda Benyamina présente un film lumineusement et tendrement sauvage à l’approche scénaristique singulière qui fait la part belle à l’amitié, l’indécence de la pauvreté et l’éducation sentimentale, le tout enveloppé de musiques aux sonorités « morriconiennes », de chants religieux ou lyriques, dimension classique essorée au western qui donne de la profondeur et de l’intensité au film. Féministe dans ses actes, son obstination et ses obsessions, adolescente indomptable qui se découvre femme et joue au fantôme de l’opéra juchée sur les passerelles d’un théâtre afin d’observer les prestations d’un danseur énigmatique auprès duquel elle découvrira le goût des sentiments, la splendide et brillante Oulaya Amamra brûle les doigts et enflamme les ailes de son personnage avec un talent inné et une justesse incroyable. Justine Triet quant à elle use d’un comique grinçant savoureux et transfigure Virginie Efira, working girl dépassée, mère aimante mais larguée, secondée par un Vincent Lacoste flegmatique, bourré d’humanité (bien qu’un peu fade) et Melvil Poupaud, parfait dans son rôle d’emmerdeur pathétiquement attachant, trio irrésistible et survolté qui tente de se consoler des coups durs et d’avancer tant bien que mal au milieu d’un capharnaüm aussi réjouissant qu’attristant. Dans ces deux longs-métrages les dialogues sont travaillés, aiguisés et, si dans Divines les scènes s’enchaînent merveilleusement, sans temps mort, comme une cavalcade émaillée de violences mais aussi de moments d’une délicatesse inouïe, chez Victoria la réalisation se fait un brin plus laborieuse, moins vive mais dans le fond qu’importe…

Houda Benyamina offre une plongée dans les affres de la paupérisation, pointe le besoin de reconnaissance, la société de consommation, la religion, la frustration et braque sa caméra sur cette forme d’intégrité absolue que l’on exige des moins nantis sur lesquels pèsent de lourdes exigences avec un regard d’une extrême tendresse et sans démagogie. Justine Triet elle maîtrise à merveille son sujet grâce à Virginie Efira aussi drôle que touchante, aussi belle que déstabilisante qui incarne subtilement et avec brio la trentenaire déboussolée. Si Houda Benyamina n’engage aucune morale elle n’en livre pas moins un épilogue qui laisse songeur quant aux conséquences de choix hasardeux pendant que Triet vole adroitement au-dessus de son nid de personnages affectueusement fous et follement attachants. Certains reprochent à Benyamina d’avoir voulu trop en dire et si elle semble avoir été effectivement un brin exaltée et paraît avoir voulu imbriquer beaucoup d’idées les unes dans les autres le ton est malgré tout juste, l’intention excellente, la mise en scène maîtrisée et le choix des actrices irréprochable.

Divines est un film magnifique et magique, Victoria une très belle surprise…

 

 

TONI ERDMANN, Maren Ade (2016)

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Si ma mémoire n’en est pas encore à flancher misérablement, il me semble n’avoir pas quitté une salle de cinéma avant la fin d’un film plus de deux fois dans ma modeste « carrière » de spectatrice (presque) respectueuse et (approximativement) disciplinée. En règle générale, je suis toujours parvenue à contenir mon agacement face à des œuvres indigestes, celles-ci – grand bien leur fasse – n’excédant que très rarement 1 h 30 – 1 h 40, pile le temps de me gratter le dessous des ongles, de reluquer discrètement mon voisin d’à côté, de réfléchir à une nouvelle recette révolutionnaire de gratin de courge sans courge, et de faire un point sur la période de nidification de la chouette hulotte. Bref, je me cramponnais au siège et attendais patiemment que le mauvais moment passe, lancée dans un troublant papotage avec des amis imaginaires sortis d’on ne sait où…

Sauf qu’ici la débandade dure… 2 h 42. Un cauchemar. J’ai tenu très précisément – et en gigotant dans tous les sens pour vérifier si mes camarades de visionnage vivaient le même drame que moi, en vain – 2 h 04, avant de craquer littéralement et de sortir furibarde le sourcil froncé, l’œil mauvais et la bouclette électrique, dérangeant les autres spectateurs-trices au passage puisque j’ai eu la brillante idée de confondre, dans un premier temps l’accueil PMR et dans un second temps les toilettes, avec la sortie (on est un fardeau pour son entourage ou on ne l’est pas). Parvenue tant bien que mal sur le trottoir, il ne m’a dès lors fallu pas moins de quinze cigarettes et l’intégralité de ma flasque de whisky afin d’oublier purement et simplement ce long-métrage obsolète, sans nuances, ringard, vaseux, pathétique, grandiloquent, caricatural, lent, interminable, bourré de clichés, faussement intelligent, outrancier et en forme d’imposture d’une vacuité sans nom. L’on essaye ici de combler un scénario vide par des gags éculés et un comique de répétition périmé (la blague du dentier toutes les cinq minutes conjuguée à l’antédiluvien coussin péteur et la moumoute de travers, c’est le pompon !), et l’on tente de stopper l’hémorragie d’un propos creux au travers d’une réalisation d’une lourdeur sans précédent, ce qui n’est malheureusement pas l’idée la plus lumineuse de l’année…

Terriblement déçue et rondement fâchée, je vais me contenter – une fois n’est pas coutume – de retranscrire ici les très rares (et donc fort précieuses) mauvaises critiques émanant de la presse (Télérama et La Septième Obsession) qui résument parfaitement bien ce que m’évoque cette production. Je ne saurais dire mieux et je pourrais devenir extrêmement désobligeante, alors autant laisser s’exprimer les professionnels. Quant à moi, je m’en vais pester dans mon coin, (presque) seule contre tous…

« Passons sur la description du monde de la finance internationale, censée pervertir et assécher l’héroïne : elle est d’une banalité confondante. A-t-on jamais vu patrons aussi ternes, employés aussi bêtes, réunions aussi foireuses… Visiblement, Maren Ade ne connaît rien à ce qu’elle décrit et que d’autres, récemment, ont si bien dénoncé (de J.C. Chandor et Margin Call, pour la fiction, à Jean-Stéphane Bron et Cleveland contre Wall Street, pour le documentaire). Mais, dira-t-on, l’essentiel n’est pas là : le vrai sujet est l’histoire d’un père qui use d’extravagance pour réapprendre à sa fille, avide de réussite, les vraies valeurs de l’existence. Mais, là encore, la réalisatrice se plante. Aucune finesse, aucun rythme : catastrophe totale si l’on songe au brio étincelant d’un Ernst Lubitsch ou d’un Frank Capra, qui, jadis, en moins de quatre-vingt-dix minutes, provoquaient une euphorie que la réalisatrice allemande poursuit en vain durant deux heures quarante-deux… Tout est balourd dans son interminable pensum. La mise en scène (enfin, c’est vite dit : il n’y en a pas). Les acteurs : la fille n’en fait pas assez et le père, beaucoup trop. Les gags : c’est tout de même — qui l’eût cru — la réhabilitation du bon vieux coussin péteur qui faisait se tordre de rire nos grands-­parents. Le pire, c’est quand la vulgarité l’emporte : la scène où l’héroïne avale le cupcake sur lequel vient d’éjaculer son ridicule amant. Tout est ringard et navrant. »

 Pierre Murat (Le « Contre » de Télérama).

http://www.telerama.fr/cinema/films/toni-erdmann,509268.php

 

« On attendait avec impatience le retour de la jeune cinéaste allemande, également productrice via sa société Komplizen Films, après le choc émotionnel provoqué par Everyone Else en 2009. Le ratage sans précédent de Toni Erdmann laisse pantois. Comment la cinéaste a-t-elle pu se fourvoyer dans cette fresque braillarde, capharnaüm cinématographique, narrant le trajet de vie d’une jeune femme d’affaire d’une grande société allemande basée à Bucarest, accumulant les scènes, en jouant la carte de la vulgarité et de la surenchère (à l’instar de cette séquence où l’héroïne demande à son amant d’éjaculer dans un petit four, avant de le déguster) ? Moralisateur et sérieusement pas drôle, le film souffre d’un manque de rigueur évident. Tout ce qui faisait la beauté exaltée et rafraîchissante de son précédent long-métrage, se retrouve ici cloisonnée dans une fiction autiste et autosuffisante. C’est notre premier grand regret de ce début de festival. » 

Thomas Aïdan (Compte-rendu Jour 3 du festival de Cannes/La Septième Obsession).

http://www.laseptiemeobsession.com/festival-de-cannes-jour-3.html

À (ré)écouter également : « Le masque et la plume » du 21 août avec Xavier Leherpeur de La Septième Obsession. Un régal…

https://www.franceinter.fr/emissions/le-masque-et-la-plume/le-masque-et-la-plume-21-aout-2016

 

RESTER VERTICAL, Alain Guiraudie (2016)

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Après m’être arrêtée au bord d’un lac, il y a quelque temps, pour faire connaissance avec un bel et sombre inconnu, j’ai de nouveau emprunté le chemin d’un cinéaste étrange et de son dernier film, Rester vertical. J’ai retenu mon souffle, me suis cramponnée, ai tenté de « rester vertical » justement et de ne pas tanguer, ce qui n’est pas chose aisée avec le cinéma de Guiraudie. Tenir debout, s’accrocher à un scénario dense et surréaliste, ne pas avoir la tête qui tourne et le malaise à portée de sol ne s’apparente pas vraiment à une sinécure, et pourtant ce film protéiforme et vertigineux fait un bien fou, exalte et exhale un grain de folie salvateur, production bancale où le rire se substitue à la gêne, où la mélancolie sordide le dispute à une rhétorique allègre et où la crasse existentielle se pare d’une poésie merveilleusement  farouche…

Comment résumer Rester vertical ? Vaste débat… La linéarité n’étant pas de mise chez Guiraudie, je vais me faire aussi foutraque que lui : Rester vertical c’est Léo, la trentaine indécise, qui se perd dans les montagnes et dans les bras d’une bergère aussi blonde que sauvage. C’est un vieil homme esseulé, grognon, vulgaire et fan des Pink Floyd assis sur une chaise au bord de la route et hébergeant un jeune homme énigmatique qu’il traite régulièrement de « connard ». Rester vertical c’est l’archétype du scénariste à court d’inspiration autant que d’argent fuyant la réalité tout en y plongeant tête la première avec la naissance prématurée et irréfléchie d’un enfant qu’il s’évertue à vouloir garder auprès de lui quand tout s’effondre autour et que son existence part à vau-l’eau. Rester vertical c’est encore et toujours la valse d’un Léo errant, perdu dans la vallée de sa sexualité, de ses envies et de ses doutes. Ce sont des hommes qui se cherchent, des hommes qui se jaugent, des hommes qui crient au loup et des loups qui ne hurlent pas mais égorgent des brebis, comme les mauvaises décisions égorgent les destins. Rester vertical c’est une montagne russe émotionnelle, une fable moderne emplie d’une tendresse brutale presque monstrueuse, c’est de la cruauté et de la douceur, des torgnoles et des caresses, bref Rester vertical c’est la vie, tout simplement…

Alain Guiraudie offre un film décalé sur l’abandon, le baby blues, la déchéance, la vieillesse piteuse, la perte de repères, la ruralité, l’homosexualité ; un long-métrage comme une grande machine à laver dans laquelle l’on fourre tout pêle-mêle, le drame, l’humour cinglant et le surréalisme, un tambour qui tourne et tourne encore jusqu’à vous balancer en pleine poire une intrigue mouillée et froissée où les trouvailles scénaristiques déteignent les unes sur les autres, le repassage n’étant bien évidemment pas inclus dans la prestation. Si L’Inconnu du lac se faisait pudique (entendons-nous bien, dans la réalisation épurée), Rester vertical lui est à mille lieues d’une histoire placide cheminant tranquillement dans la vie de ses personnages. Deux œuvres opposées reliées par un unique point commun, cet éloge de la lenteur, ce goût du plan fixe qui s’étire, mis à part qu’ici la lenteur se fait erratique, dépravée et onirique. Chez Guiraudie la narration galope vite tandis que la réalisation elle prend son temps, s’attarde, appuie là où ça dérange et pince le spectateur jusqu’au sang. Rester vertical c’est de la toile émeri sur un canapé de velours, un diamant dans un vieil écrin râpeux et, si tout semble décousu et animal, les acteurs-trices, par leur jeu subtilement intériorisé, trouvent malgré tout facilement leur place au milieu de cette fanfare punk, cirque sauvage où l’essentiel est de rester debout malgré les épreuves, rester debout malgré des scènes « choc », rester debout malgré le tourbillon d’un bordel incroyable où tout vole en éclat.

Guiraudie ressemble à un bonbon acidulé qui pique la langue et fait pleurer les yeux tout en procurant un plaisir immense. Car Guiraudie c’est un mal pour un bien, un bourre-pif en guise de geste affectueux, du petit rien revêche qui donne beaucoup, de la poésie atrabilaire et sans concession, du laid transformé en beau, du beau métamorphosé en laid, des éclats de rire et du dégoût, un joyeux capharnaüm où l’on empile les désirs, les souffrances et les névroses avec humanité et sans dentelle.

Le prochain qui m’affirme, droit dans ses bottes et le mépris au bout de la langue·: « Le cinéma français c’est de la merde », je lui colle un énorme et non moins bien placé coup de pied dans le service trois-pièces. S’en souviendra longtemps…

À voir aussi:

L’Inconnu du lac (2013)

 

ABRAHAM ET FILS, Martin Winckler (2016)

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Une plume possède généralement deux façons d’évoquer une situation : en usant et abusant du « bon sentiment », ce qui revient à dire que l’on ne raconte pas une histoire mais que l’on surjoue des émotions nauséabondes afin de faire abondamment rire ou pleurer dans les chaumières. Ou, en utilisant le sentiment juste, maîtrisé, le sentiment adéquat qui, bien que gonflé à un optimisme sans faille, s’imbriquera néanmoins parfaitement dans les vicissitudes de la vie et conservera toute sa crédibilité, ainsi qu’un doux parfum de bienveillance délesté de niaiserie superfétatoire. Celle de Martin Winckler elle, se place dans la seconde catégorie, parti pris qui ne cherche pas à engluer le lecteur dans un embrouillamini sirupeux mais à narrer avec humilité et originalité une fable pleine de magnanimité, d’humanité et de tendresse, faisant d’un roman a priori dénué de fioritures un récit splendide, lumineux, et d’une existence discrète un morceau de vie réjouissant…

Abraham et fils c’est l’histoire d’une année (1963), l’histoire de saisons qui défilent et de cet homme à la mine renfrognée et au tempérament taiseux qui s’installe avec son fils Franz dans une petite ville de province, tandem mystérieux tombé du ciel et débarqué de nulle part afin qu’Abraham – médecin de son état – y déroule son destin, celui d’un homme dont le petit, âgé d’une dizaine d’années, ne se souvient plus de son passé… Entre ces deux-là tourbillonne un amour inconditionnel et fusionnel d’où s’échappent les effluves de souvenirs enfouis sous le tapis de la culpabilité. Un duo magnétique qui installera Abraham au cœur d’une communauté bientôt chérie, protégée et dont il pansera les plaies et s’occupera nuit et jour avec abnégation et sans jugement.

La dernière parution de Martin Winckler nous transporte avec beaucoup de maestria au cœur des années soixante et s’embarque dans une sorte de saga familiale extrêmement délectable. Portée par deux voix – celle de Franz et un narrateur-mystère fameux et singulier dont je tairai la fonction –, l’on dévoile ici deux entités qui s’entremêlent, se renvoient leurs paroles et se font écho, deux points de vue se rejoignant dans la complicité d’un texte prenant, empli d’allégresse mélancolique et de bonheurs simples malgré les fantômes d’un passé pesant et les douleurs d’un présent à reconstruire. Winckler offre une œuvre pudique et encapuchonnée d’amour qui avance à pas de velours pour ne pas brusquer le lecteur et le laisser entrer doucement dans l’univers envoûtant d’un récit dont l’écriture se fait fluide, aérienne et l’intrigue progressivement poignante. Tout en justesse et précision l’auteur évoque la destinée de personnages qui ont connu la guerre et apprennent la paix, en conjuguant leurs existences avec l’Histoire, celle de l’après-guerre, celle de l’Algérie, celle de la France du général de Gaulle, celle des secrets, des non-dits et des révélations. Martin Winckler nous replonge dans une période charnière à la fois enchantée et troublée où les idéaux politiques des adultes se confondent avec les délicates rêveries des enfants, la fiction rejoignant habilement la réalité…

Si jamais vous vous attachiez à ce livre (ce dont je ne doute pas), sachez qu’il vous le rendra bien puisque la suite, Les Histoires de Franz, paraîtra… Un jour.  Je l’espère…

Abraham et fils

Parution : février 2016

576 pages

Éditions P.O.L

ISBN : 978-2-8180-3576-4

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-3576-4

 

THE STRANGERS, Na Hong-jin (2016)

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Nous étions trois à la sortie de ce film, trois petites langues bien pendues toujours prêtes à débattre et à échanger sur leurs impressions, trois langues qui – une fois n’est pas coutume – restèrent tapies dans leur grotte tant les images en forme de stigmates nous laissèrent sans voix. Si ce blog héberge assez régulièrement des termes tels que « chef-d’œuvre », « pépite », « bijou », « hors-norme » ou encore « ovni », pour le nouveau film de Na Hong-jin je dois reconnaître que les mots et le souffle me manquent. Car ici, nous sommes réellement face à une expérience cinématographique unique en son genre qui abandonne le-la spectateur-trice bouche bée et l’œil exorbité. À la croisée du film d’horreur aux relents « zombiesques », du drame et du thriller, le réalisateur coréen ne fera pas que des heureux avec cette œuvre au feutré hystérisant, au charme maudit, à l’élégance démoniaque et à la narration convulsive. Une production étourdissante, titanesque et inqualifiable qu’il n’est pas recommandé de mettre entre tous les yeux et qui, loin d’être anodine, laisse une empreinte prégnante, que l’on adore ou que l’on abhorre…

The Strangers c’est un petit village tranquille où deux policiers très « Laurel et Hardy », rondouillards, pleutres et quelque peu bécassons coulent de paisibles journées. The Strangers c’est tout à coup une série de meurtres aussi mystérieux et inqualifiables que sordides et sanguinolents. The Strangers c’est toute une communauté qui bascule petit à petit dans la folie et la paranoïa, propulsée du jour au lendemain dans un embrouillamini macabre et insoluble. The Strangers c’est aussi un ermite japonais soupçonnable à souhait et une petite fille dont le comportement bascule inexorablement du côté possédé de la force…

Le résumé se fait volontairement laconique car The Strangers c’est tout cela et bien plus encore… 2h36 durant lesquelles Na Hong-jin prend un malin plaisir à nous balader et nous perdre dans le labyrinthe du surnaturel et de la démence. Si la première heure peut sembler légèrement tâtonnante – on ne sait pas vraiment où le cinéaste veut nous emmener, entre gravité de bon aloi et « comique » abstrait –, ce qui suit se révèle tout bonnement surréaliste. Brusquement le couperet tombe, la narration s’assombrit, l’atmosphère s’alourdit et les personnages gagnent en profondeur et en vivacité, la (légère) pantalonnade du début s’effaçant au profit d’une tension nerveuse exceptionnelle et anxiogène. La photographie elle sublime ce climat inquiétant et étouffant, image bleutée et visages crispés qui sous-entendent sans cesse ce duel entre le Bien et le Mal, la clarté et l’obscurité, le fantasme et la réalité.

Si l’on part du principe que Dieu existe, alors le Diable lui n’est jamais loin et l’on décèle chez Hong-jin une envie (voire un besoin viscéral), à travers ce film à l’âme méphistophélique, de traiter des thèmes de l’apparence et du dilemme, de revisiter la figure du Mal – insaisissable, malin, légion et qui se niche souvent là où nous ne l’attendons pas – et de poser la question de l’étranger, celui qui vient d’ailleurs, entouré d’un halo de mystère et constituant bien souvent une proie et un coupable parfaits. Certaines scènes (rites chamaniques) sont tout simplement époustouflantes et très éprouvantes, ponctuées de musique traditionnelle habitée, vertigineuse et de cris sans fin. Quant à l’épilogue, il s’étend et s’étire, comme une manière de torturer et d’étrangler encore un peu plus le-la spectateur-trice dans une maîtrise du suspense hallucinante, parvenant à mettre un point final subtil, original et inattendu à ce voyage au bout de l’enfer. Na Hong-jin ne se perd pas en route et, pugnace, poursuit son idée jusqu’au bout quitte à faire grincer des dents ou à secouer sans ménagement un public déstabilisé.

The Strangers est un long-métrage qui transpire la diablerie par tous les pores, excessif, noueux, dérangeant, tout en murmures ou en hurlements, en jeux de miroirs, en faux-semblants, où chaque comédien-n-e joue son rôle à la perfection, avec une mention spéciale pour la petite Kim Hawn-hee, dont le talent laisse pantois-e et abasourdi-e. Qui est le bon, qui est le mauvais ? Le gouffre entre le Bien et le Mal est-il aussi béant ou la frontière entre les deux se fait-elle plus ténue que nous ne le pensons ? Bien des questions pour un film difficilement comparable à d’autres, L’Exorciste peut-être, bien que ce raccourci soit on ne peut plus facile et réducteur.

À certains The Strangers apparaîtra comme poussif et grand-guignolesque, l’on criera donc à la supercherie, tandis que d’autres y verront un chef-d’œuvre incontournable. Je choisis personnellement le second camp, tant je ne suis toujours pas revenue de cette claque cinématographique en forme de plongée dans les tunnels obscurs et sinueux de l’enfer…