LA SOCIOLOGUE ET L’OURSON, Étienne Chaillou et Mathias Théry (2016)

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La Sociologue et l’ourson ou comment essayer de « comprendre pourquoi on s’est engueulé pendant un an sur le Mariage pour tous ».

Lorsque j’ai vu la bande-annonce de ce documentaire pour la première fois, mon cœur a fait une jolie pirouette et s’est immédiatement emballé… Un peu trop vite, dois-je l’admettre. Ce genre de film n’étant pas légion en France, il m’est venu à l’esprit que celui-ci ferait souffler un vent de tolérance sur la cabane des obscurantistes et autres abonné-e-s au climat rétrograde furieusement exaspérant qui sévit dans notre pays. Seulement voilà, si La Sociologue et l’ourson présente certaines qualités indéniables, il laisse aussi un petit goût amer, un sentiment de malaise et une légère sensation de manque d’honnêteté intellectuelle…

Sous les traits de peluches articulées et avec, faut-il le souligner, une pipette d’humour bien chargée, Mathias Théry et Étienne Chaillou mettent en scène les acteurs-trices de ce débat houleux et crasse, dont la mère de l’un des deux réalisateurs, la sociologue Irène Théry qui, à l’orée des questions de son fiston, tente d’éclairer le spectateur sur l’ensemble des enjeux du Mariage pour tous. Cette réalisation s’ancrant dans les pas d’une ode aux interrogations multiples, telles ont été les miennes à la sortie de la séance : ce documentaire, au demeurant sympathique et ludique, est-il réellement une méditation sur le Mariage pour tous ou un film promotionnel et (trop) bienveillant consacré à Irène Théry, omniprésente, même dans sa vie la plus intime ? Ce dernier engage-t-il une réflexion profonde sur ce qu’il s’est passé en France il y a trois ans ou se contente-t-il d’enfoncer des portes ouvertes et de raviver ce qui pourrait apparaître à mon sens comme un terreau fertile pour les « anti » ? Le débat est ouvert…

Bref, Irène Théry promulgue un cours de sociologie, abordant ainsi l’Histoire du mariage (d’amour, d’insertion…), les tenants et les aboutissants de la PMA et de la GPA, l’évolution des mœurs etc.  Si le fond peut légèrement éclairer notre piteuse lanterne, la forme elle m’a une fois de plus amenée à me questionner : nous prend-on pour des pintades ? Bien que ce film – faut-il que je le répète –apparaisse comme plaisant, j’ai malgré tout eu l’impression de me frotter à cette odieuse et non moins abrutissante collection sobrement baptisée « Pour les Nuls », les explications « animées » virant bien souvent à l’infantilisation ; comme si l’on s’adressait essentiellement à un public hétéro un brin idiot, sentiment irritant que l’on parle à des gens pas très futés à qui il faudrait scrupuleusement décortiquer et mâcher la noisette afin qu’ils puissent convenablement l’ingérer. Les homosexuel-le-s de leur côté ont-ils-elles réellement besoin – et envie – d’une grande leçon de vie dispensée par maman Théry, j’en doute fortement. Alors, en définitive, à qui est destiné ce film ? (Ah les joies du questionnement…).

Autre souci inhérent à ce long-métrage, il importe de rappeler qu’Irène Théry n’a pas toujours été un ardent défenseur des droits des homosexuel-le-s. Elle s’orne même d’un passé  trouble sur le sujet qui fait relativiser son engagement en apparence si consciencieux, voire viscéral. Je vous renvoie pour cela à un article de Libération publié le 27 mai 1998 et à celui (excellent) du journal Hétéroclite paru le 7 octobre 2015 (« Irène Théry et SOS Homophobie : réécritures de l’histoire ») faisant référence à son opposition, à l’époque, au CUS (ancêtre du PACS) et à l’adoption par des couples homosexuels. Le curseur du débat n’est certes pas positionné sur une polémique quasi antédiluvienne mais, lorsque l’on met en scène – et encense indirectement – un personnage public, il serait tout de même scrupuleux et honnête d’analyser le spectre de ses idées dans son ensemble et rappeler qu’en matière de lutte il n’en fut pas toujours ainsi. Chacun est en droit de modifier son point de vue et Irène Théry n’en reste pas moins une sociologue aguerrie et légitime qui a visiblement su faire évoluer sa pensée et ses opinions (elle l’a reconnu dans l’émission « La tête au carré » sur France Inter le 8 avril dernier), pourtant ce « détail » reste à mes yeux troublant, comme si l’on avait tenté d’enfouir scrupuleusement l’ivraie pour n’en garder que le bon grain.

Ceci étant dit, il est intéressant de replonger dans ces discussions sans fin et particulièrement mouvementées et de retrouver – entre autres – Christiane Taubira, dans le rôle de la lionne indomptable, Hervé Mariton dans celui du pantin obséquieux et calotin à souhait, et enfin LA vedette ultime, LE rôle phare de cet embrouillamini nauséabond qui n’obtiendra fort heureusement jamais de César, encore moins d’Oscar, pas même un rouleau de papier WC à poser sur sa cheminée, cette chère Frigide Barjot, notre « peopleo-catholico-mais-j’adoooore-les-homos! » préférée qui, disons-le ouvertement, ne nous avait pas manquée.

La Sociologue et l’ourson ce sont donc des choses qui dérangent certes mais c’est aussi un documentaire dont l’intention de départ est plutôt bonne et louable et qui serait à mon sens un très bon support pédagogique à diffuser dans les lycées et collèges afin de clarifier certaines choses. Un film qui n’a pas vocation à convaincre les (déjà) convaincu-e-s ou à convertir les réfractaires – il faudrait être bien naïf pour penser que quelques peluches et une leçon de sociologie pourraient canaliser et métamorphoser les détracteurs  –  mais qui semble à même d’apporter aux plus jeunes un éclairage intéressant et source de réflexion…

 

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FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM POLICIER DE BEAUNE (2016). LES FILMS À RETENIR… OU PAS…

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Le Festival de Beaune a fermé ses portes le dimanche 3 avril au soir et voici venu le temps des comptes et du bilan…

Une sélection attrayante et originale avec en ligne de mire peu de vrais «  Policier » mais toute une ribambelle de films originaux, élégants, déroutants, fascinants ainsi que quelques jolies déceptions.

En tout, onze films sont passés entre nos yeux et nos oreilles…

ONE OF US, Stephan Richter (Autriche)/date de sortie inconnue

FRITZ BAUER, UN HÉROS ALLEMAND, Lars Kraume (Allemagne)/sortie 13 avril 2016

LA PANTHÈRE NOIRE, Ian Merrick (Rouaume-Uni), (séance « culte »,1977)

LES DÉMONS, Philippe Lesage (Canada)/sortie 14 septembre 2016

WHAT’S IN THE DARKNESS, Wang Yichun (Chine)/date de sortie inconnue

HEVN (REVENGE), Kjersti Steinsbø (Norvège)/date de sortie inconnue

MR. HOLMES, Bill Condon (États-Unis, Royaume-Uni)/sortie 4 mai 2016

CLEAN HANDS, Tjebbo Penning (Pays-Bas)/date de sortie inconnue

MAN ON HIGH HEELS, Jang Jin (Corée du Sud)/sortie 13 juillet 2016

LES ENQUÊTES DU DÉPARTEMENT V : DÉLIVRANCE, Hans Petter Moland (Danemark, Allemagne, Suède, Norvège)/sortie 6 mai 2016

GREEN ROOM, Jeremy Saulnier (États-Unis)/sortie 27 avril 2016

Pour cette 8ème édition l’on retiendra cinq coups de cœur dont un surpassant tous les autres : le troublant Man on high heels (Grand Prix 2016), superbe thriller « transgenre » mettant en scène un flic au look androgyne et au profil de surhomme qui castagne à tout-va et vit avec le souhait inavoué et bien ancré de devenir une femme. C’est extrêmement beau, la violence non feinte et omniprésente se fait raffinée et gracieuse, les scènes de combat chorégraphiées et théâtralisées à la perfection, le tout emmené par une photographie et une réalisation léchées, des acteurs-trices attachant-e-s et émouvant-e-s, des pointes d’humour irrésistibles ainsi qu’une tendance au grandiloquent et au kitsch totalement assumée. Bref, une petite merveille qui abandonne dans un état de béatitude absolue…

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Hevn (Revenge) ou l’histoire d’une vengeance programmée et millimétrée qui tient en haleine et dont le rythme se révèle tout simplement parfait. Ni trop lente, ni trop véloce, l’intrigue avance patiemment au gré de secrets et autres révélations habilement distillés au cœur de magnifiques paysages norvégiens, donnant à la réalisation un aspect coquet et soigné. Le scénario aux allures de Harry, un ami qui vous veut du bien se montre tout à fait sublime, la psychologie des personnages et leur évolution parfaitement domptées, la réalisatrice Kjersti Steinbø signant avec ce premier long-métrage un petit bijou noir et anxiogène.

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L’Autrichien Stephan Richter quant à lui nous propose avec One of us un film inspiré de faits réels. Si le sujet peut paraître un peu « bateau » et quelque peu « vu et revu » – des adolescents qui traînent, s’ennuient, boivent et fument avec, au bout du chemin, l’épilogue dramatique – le traitement du scénario lui se révèle tout à fait maîtrisé. Une œuvre toute en lenteur – où les scènes au ralenti côtoient l’indolence de l’ennui – et qui avance à petits pas mesurés et pudiques vers un épilogue aussi terrible qu’extrêmement bien mis en image. S’échappent de l’écran une vraie douceur et une grâce étrange prises entre les griffes d’un quotidien violent et sans avenir.  Un film humble et percutant qui tend à la réflexion.

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Fritz Bauer, un héros allemand nous replonge lui dans les plus belles et terribles pages de l’Histoire au travers d’un procureur Juif allemand pugnace et au tempérament de feu qui luttera contre vents et marées à la fin des années cinquante pour qu’enfin soit retrouvé et jugé le nazi en fuite Adolf Eichmann (responsable logistique de la « solution finale »). La bataille d’un homme blessé, caractériel et têtu pour qu’éclate la vérité, un homme qui ne reculera devant rien, ni manipulation, ni chantage, ni intimidation. Ce film passionnant et empli d’une rage saine et salvatrice met en scène un grand monsieur digne et insoumis incarné à la perfection par Burghart Klaußner dont la ressemblance avec le vrai Fritz Bauer est troublante. En toile de fond l’on traite également du sort fait aux homosexuels dans ces années-là, double perspective particulièrement bien sentie pour un film d’une grande intelligence.

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Enfin, dernier coup de cœur, Clean hands, film hollandais qui s’attaque au monde la mafia. Une mère de famille heureuse, un père qui trempe dans des affaires hautement douteuses et des enfants épanouis, jusqu’à ce que le business du cher papa mette toute la famille en danger et que l’indolente maman décide de soustraire sa progéniture à cet univers impitoyable. Si le début se fait longuet, si le personnage de la mère agace prodigieusement par son attitude naïve, égoïste et superficielle, le réalisateur parvient à la faire grandir, à développer en elle un tempérament et un charisme plaisants jusqu’à un épilogue déchirant, magnifiquement triste et violent. Clean hands parvient brillamment au fil de son avancée à s’étoffer et à croître, prend ses marques petit à petit pour devenir un beau et majestueux long-métrage.

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Dans la catégorie des films  « sympas-mais-pas-inoubliables », nous retrouvons What’s in the darkness de la chinoise Wang Yichun. Durant l’été 1991, dans un village, une jeune fille est retrouvée violée et assassinée. Ce qui est intéressant ici – en dehors d’une enquête quasiment inexistante – c’est le portrait de l’adolescente tenant le rôle principal. Espiègle, frondeuse, avide de liberté et qui n’hésite pas à tenir tête à une mère antipathique et un père légiste fantasque aux allures de fin limier. C’est à la fois sombre, tendu, drôle et touchant sans pour autant parvenir à briller réellement, le tout étant un peu fouillis et un brin malhabile.

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Les enquêtes du département V se poursuivent avec le petit nouveau, Délivrance (toujours adapté des romans de Jussi Adler-Olsen). Plutôt bien ficelé, agréable à regarder, calleux et tempétueux, ce ne sera malgré tout pas le policier de l’année, incohérences, maladresses et autres invraisemblances parsemant ce film traversé également d’une petite morale prosélyte dont l’on se serait bien passé. Une histoire d’enlèvement sur fond de secte religieuse qui tient assez bien la route mais manque de tempérament et de noirceur malgré la présence d’acteurs-trices justes et très investi-e-s.

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Quant à La Panthère noire (« séance culte ») de Ian Merrick, difficile de porter un jugement sur ce film datant de 1977 et qui a malheureusement bien mal vieilli. La réalisation, 40 ans après, s’affiche comme désuète, l’image est sale et les acteurs-trices peu convaincant-e-s. Reste le personnage principal, absolument fascinant, sociopathe gavé à l’idéologie martial qui braque des Postes et finira par séquestrer une jeune héritière. Obsédé par la rigueur militaire et l’argent, cet homme est tout simplement redoutable et terrifiant. Ce qui promulgue ce film au rang de « curiosité à voir » réside dans le fait que Ian Merrick s’est attaqué à un fait divers qui, à l’époque, bouleversa l’Angleterre, une Angleterre bégueule et procédurière qui l’accusa d’avoir voulu faire du sensationnalisme crasse et qui valu à cette œuvre froide et irrégulière une interdiction de sortie en salle et plus de quatre décennies de quasi anonymat. Intéressant à (re)découvrir.

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Pour terminer notre tour du Festival de Beaune voici venu le temps des déceptions…

Les Démons, que j’avais très envie de voir et qui m’a finalement abandonnée totalement blasée et ennuyée. Le réalisateur canadien Philippe Lesage présente le parcours de Felix, petit garçon étrange et angoissé qui vit dans son monde, un monde fait de fantasmes et de peurs obscures. Si se pencher sur les terreurs enfantines apparaît comme une très bonne idée, ce film se fait malheureusement brouillon, avec un trop grand nombre de réflexions qui s’entremêlent. Certes les démons intérieurs – et extérieurs – qui parsèment nos vies sont légion mais ici il y en a trop, beaucoup trop, cette production partant dans tous les sens, sans ligne directrice concrète. Problèmes familiaux, d’identité, de pédophilie, de relationnel, d’humiliation, tout se confond jusqu’à l’overdose de pistes, un kaléidoscope de névroses et de réalité qui finit par donner le tournis. Dommage car la réalisation est consciencieuse, les acteurs-trices formidables et le postulat de départ original.

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Décidément Jeremy Saulnier et moi-même avons quelque peu du mal à nous entendre. Blue Ruin – qui a l’époque m’avait laissée perplexe bien que j’en eusse reconnu les nombreuses qualités – se montre malgré tout bien meilleur que ce Green Room raté et sans grand intérêt… Un groupe de punk-rock se retrouve par hasard à jouer dans une structure tenue par des néonazis, perdue au fin fond d’une forêt de l’Oregon. Un meurtre, des témoins gênants et le jeu de massacre commence. Beaucoup d’hémoglobine et de cadavres pour un propos malheureusement bien creux. Si l’on décide de s’attaquer au nazillon décérébré il ne faut pas se contenter de lui affubler son plus seyant bomber, ses plus beaux lacets rouges ou blancs et ses plus reluisantes croix gammées ou autres symboles SS, il faut également faire en sorte qu’au-delà de l’enveloppe apparaisse une âme, toute noire soit-elle. J’aurais aimé qu’historiquement, politiquement et idéologiquement il ressorte quelque chose de ce film, ce qui ici est bien loin d’être le cas. Du skinhead très hollywoodien et du jeune punk « Rambo-isé » pour un film qui se laisse certes regarder mais qui, à l’image de Blue Ruin, s’oubliera vite… Il faudrait que Jeremy Saulnier après avoir parfaitement compris ce qu’est la forme s’attaque désormais au fond, afin d’éviter le malentendu d’un long-métrage où le manque de propos se frotte à une narration d’une trop grande pauvreté. L’on me rétorquera qu’il s’agit d’un film de genre et qu’on ne lui demande guère plus que du sang et de la castagne mais, personnellement, cela ne me suffit pas.

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Et enfin, LA catastrophe de Beaune 2016. Roulement de tambour… Suspense haletant… Mr. Holmes, qui se révèle comme la honte ultime, l’un des pires films qu’il m’ait été donné de voir. Nous retrouvons notre bon et sympathique Sherlock Holmes – vieux et malade – qui se remémore (enfin, il essaye) une enquête irrésolue et centrée sur une jolie femme blonde qui lui fit légèrement chavirer le cœur quelques années auparavant. Si l’acteur Ian McKellen joue parfaitement le rôle (idiot) qu’on lui impose, faire de Holmes un grabataire à la démarche Charlie Chaplinesque (une bonne canne et les petons en canard) et qui hume bon le sapin et le mouroir est lamentable. C’est pathos, emphatique, gavé de bons sentiments, long, lent, vide, insipide et la crise de rire frôle bien souvent la crise de pleurs. Si l’on affectionne particulièrement le personnage créé par Conan Doyle il est tout bonnement interdit de se frotter à cette caricature grotesque et insupportablement mélo et pitoyable. En dehors de sa pseudo bluette avec la dame blonde un peu toquée, la dernière enquête de Sherlock Holmes se résume à… Débusquer un nid de vilaines guêpes qui piquent (c’est chouette, même avec un pied dans la tombe il arrive à résoudre ce mystère incroyable). La question mérite d’être posée : ce film est-il une (mauvaise) blague ? Précisons que Mr. Holmes a été réalisé par Bill Condon qui a, entre autres, également réalisé Twilight Chapitres 4 et 5, ce qui (je vais être méchante) aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Plus que dispensable, il faut vite oublier ou faire carrément comme si cette abomination n’existait pas…

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ENEMY, Denis Villeneuve (2014)

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«Tournage» de pouces, moue dubitative, regard bovin perdu au plafond, yeux papillonnants. Un Soupir. Puis, un second soupir… Changement de position, coude sur la table, joue écrasée, que dis-je labourée par le poing serré, et toujours cette grimace sceptique, ridicule et enlaidissante collée aux lèvres. La question étant : que dire de ce film ? Si je le savais moi-même je ne serais pas là à me broyer les méninges, afin de pondre une chronique ne serait-ce que passable, voire, avec un peu d’indulgence, acceptable. Organisons nos pensées et commençons par le commencement : Incendies, du même réalisateur (et basé sur le très beau texte de Wajdi Mouawad) m’a éblouie. Prisoners, toujours signé Villeneuve m’a littéralement subjuguée. Enemy lui, me laisse sans voix.  Alors, que faire lorsque les bras nous en tombe au point d’en avoir la bouche scellée? Et bien on se tait, me direz-vous. Oui mais, vous rétorquerais-je, selon la formule consacrée : «c’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule». Par conséquent…

… Adam Bell (Jake Gyllenhaal), professeur d’histoire à l’université traverse tant bien que mal une existence morne et peu excitante, déroulant  sa vie selon les mêmes critères et habitudes, chaque jour qui passe. Il donne ses cours, rentre chez lui, et passe une nuit d’amour avec sa fiancée Mary (Mélanie Laurent).  Rituel immuable, routinier, pour un homme tout aussi coutumier et peu sociable qui  semble toujours au bord de l’abîme, prêt à se laisser happer par une réalité vide et  sans relief. Or, un jour, au détour d’une conversation avec un ennuyeux collègue, il loue un film («Quand on veut, on peut»), s’astreignant à une activité toute nouvelle pour lui et dont il n’a pas l’habitude, le cinéma. Le film commence, le film s’achève, Adam ne semble pas convaincu, va se coucher. La nuit s’écoule, passade nocturne agitée, quand, au petit matin, secoué par un rêve étrange et marqué inconsciemment par une image bien précise du long métrage, il se sent contraint, fébrile, de le visionner une seconde fois. Son esprit ne divague définitivement pas et ne lui joue aucun tour, il y a bel et bien un acteur (plus figurant que comédien par ailleurs), au second plan, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau, sosie parfait affublé d’un uniforme de groom. Le cœur bat, le pouls s’accélère, l’adrénaline monte et l’obsession s’empare d’Adam : il lui faut retrouver ce double accompli et impeccable…

 Chose dite, chose faite, notre réservé professeur se retrouvant bientôt confronté à Anthony (toujours Jake Gyllenhaal), acteur de troisième catégorie étrange et fantasque, marié à la magnifique et fragile Helen (Sarah Gadon), qui attend un enfant. Les vies de nos  jumeaux-jusque-dans-les-moindres-détails désormais se croiseront, s’entrelaceront, se cabosseront, entre dégoût et fascination, comme condamnés à tourner en rond, oiseaux de malheur folâtrant dans une cage nauséabonde. Ta vie est la mienne et ma vie est la tienne, pour le meilleur et pour le pire…

Vous dirais-je que j’ai été émerveillée et profondément séduite? Non. Hurlerais-je folle de rage que j’ai exécré? Non plus. Et me voilà pataugeant, ramant, m’enlisant, infoutue d’avoir un avis sur cette production troublante, ou une explication plausible concernant le déroulement (conceptuel) de l’histoire. Ou plutôt si, et c’est là que réside le fond du problème : moult sentiments et suppositions s’emparent de moi sans qu’aucun ne me satisfasse vraiment. Un huit clos glacial oppressant, dédaléen et schizophrénique, serpentant au cœur d’une ville étouffante (enlaidie par un filtre jaune des plus sinistre), et porté par un Jake Gyllenhaal impeccable, ainsi que deux actrices aussi blondes que les blés et froides qu’une brochette de macchabées, qui  éblouissent par leur présence taiseuse et inquiétante. Le film tient en haleine, dérange, agace, captive mais surtout… laisse pantois. Malgré une qualité certaine quant à la réalisation, cette œuvre ne me semble ni bonne, ni moyenne, ni mauvaise, juste indescriptible, indéchiffrable, et en forme de cellule capitonnée qui rendrait fou le plus sain des hommes. C’est peut-être le but me direz-vous, mais cela ne me convainc  pas. Profondément dérangée par cette opacité qui tisse sa toile jusqu’à nous étouffer je vais donc m’atteler à décrypter le livre de José Saramago (prix Nobel de littérature) dont est tiré le film de Denis Villeneuve. «L’autre comme moi» m’aidera peut-être à me positionner. Probablement m’astreins-je  à vouloir comprendre l’incompréhensible, cette lecture je l’espère, tranchera…