LE PALAIS DE GLACE, Tarjei Vesaas (1963)

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L’imprévisible déception est souvent source de frustration et édificatrice d’un sentiment de gêne prégnant. L’on remue sur notre chaise telle une anguille et l’on ressasse un  tête-à-tête avec ce livre, sombre objet de déception qui promettait la lune et n’aura décroché tout au plus qu’une petite étoile faiblement luminescente. Tel est le destin de ce Palais de glace a priori alléchant, intrigant, et à la quatrième de couverture électrisante ; en apparence seulement, car si le postulat de départ semble attrayant, le traitement du sujet sur la longueur lui, apparaît rapidement comme conceptuel et peu habile…

Siss et Unn, lovées dans le grand froid norvégien, sont deux fillettes énigmatiques qui  se rencontrent, s’attirent, s’apprivoisent maladroitement et avec une tension palpable, jusqu’au jour où l’une des deux disparaît. Leur relation amicale et ambigüe n’aura duré que peu de temps, une soirée tout au plus, durant laquelle la nouvelle venue au village (Unn) se sera montrée particulièrement mystérieuse et étrange. Pour Siss, l’évaporation d’Unn balisera le point de départ d’une période fiévreuse durant laquelle elle expérimentera le mal-être et les troubles de la préadolescence, harcelée en filigrane par des habitants cherchant à lui soutirer des informations sur sa camarade de classe disparue. Siss se renferme, ressasse un douloureux secret que lui aurait confié sa récente alliée, se barricade dans des délires et autres rêves ostracisant une enfant désormais marquée, fragilisée et hantée par l’ombre de son amie…

Dans un décor de glace oppressant et magnifique Vesaas éblouit de descriptions pointues et poétiques d’une nature sauvage, immaculée et indomptable. L’écriture se fait princière, adroite et précise bien qu’un tantinet ingénue, enveloppant le lecteur jusqu’à ce que celui-ci se sente littéralement envahi et engourdi par un froid cotonneux et lointain certes, mais si bien retranscrit que l’on se sent y plonger, comme une soumission inconsciente aux élans capricieux de la nature.

Seulement voilà, outre la plume affirmée et agile, l’intrigue elle-même se fait maladroite et souvent incompréhensible. Confuse, surchargée d’un onirisme peu intelligible et sans progression, l’ennui gagne vite, abandonnant le lecteur – circonspect – aux mains d’une histoire qui manque d’âme, quelque peu sclérosée et aussi froide que ce décor de glace si bien dépeint. Les tourments juvéniles paraissent trop sérieux, ancrés dans des considérations et des névroses que des fillettes d’une dizaine d’années seraient bien en peine de maîtriser dans la réalité, l’auteur semblant ainsi s’être perdu dans les méandres de l’esprit d’enfants maladroitement poussées vers un monde adulte largement éloigné de leur univers.

Si la forme révèle de vraies qualités littéraires et lorgne adroitement du côté du conte, le fond lui pose un problème conséquent et laisse, à la dernière page tournée, le lecteur vide de toute émotion et honteusement soulagé d’en finir…

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L’HOMME DE LA MONTAGNE, Joyce Maynard (2014)

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Joyce Maynard réapparaît discrètement, en cette année 2014, armée de son sixième récit (traduit en français). Si Les filles de l’ouragan, il y a deux ans, m’avait littéralement éblouie et emportée dans un tourbillon de plénitude, L’homme de la montagne lui, me laisse quelque peu désappointée et perchée, perplexe, tout en haut de mon arbre à livres. Une œuvre protéiforme oscillant entre thriller et roman d’apprentissage, choix selon moi peu judicieux, le couplage n’aboutissant pas sous la plume habituellement adextre de Maynard, à un résultat très probant. Le roman de l’auteure américaine lorgne du côté de Seul le silence de R.J Ellory ou du film Zodiac de Fincher, sans en puiser les immenses qualités et les plus beaux aspects, manquant ainsi cruellement d’intensité et de pétulance. Loin malgré tout d’être totalement déplaisant, si la partie « polar » laisse assurément à désirer, le segment initiatique lui, se révèle tout simplement éclatant et d’une très grande justesse…

Au cœur des années 70, Rachel et Patty, deux gamines débrouillardes, rêveuses et casse-cou mènent une vie plutôt monotone à la lisière de San Francisco. Issues d’une famille modeste, elles ont appris dès leur plus jeune âge à se passer de ce dont les autres petites filles et préadolescentes raffolent : la télé, les vêtements, les réunions entre copines, les commérages et autres superficiels papotages. Très unies et peu concernées par le monde extérieur, les deux enfants s’inventent des histoires, espionnent leurs voisins et  passent un temps certain à vagabonder dans les montagnes attenantes à leur rudimentaire demeure. Rachel et Patty, en petites amazones éclairées et dégourdies, l’une sportive, l’autre littérateur en devenir, n’ont aucune entrave, aucune limite, chéries par une mère neurasthénique, lointaine, taiseuse mais aimante, et un père, Anthony Torricelli, détective d’origine italienne qui voit au travers de ses filles l’incarnation de la perfection. Un papa charismatique, protecteur, plaisant, séducteur un brin circonvenant,  vouant un véritable culte aux femmes, et qui finira par divorcer de la sienne, créature insondable et peu encline à le mythifier.

 Le temps s’écoule paresseusement, conjoncture plus ou moins ennuyeuse bientôt secouée et accélérée par de funestes événements qui s’apprêtent à venir troubler l’existence des deux jeunes filles, alors âgées de 13 et 11 ans. Un homme rôde dans la montagne, ombre glaciale et effrayante qui sème la mort et s’adonne à des actes barbares sur des jeunes femmes, toutes revêtant le même profil, toutes brunes et désirables, toutes assassinées selon le même modus operandi. Tony Torricelli inspecteur respecté et adulé s’empare de l’affaire, déterminé à en découdre avec ce disciple du Mal, mais l’investigation se transforme rapidement en véritable cauchemar, le tueur accumulant les cadavres, tandis que la police elle collectionne les échecs; insaisissable, énigmatique, spectral, « l’Etrangleur du crépuscule » sévit et récidive régulièrement sans être jamais inquiété. Torricelli piétine, s’enlise, sombre, tandis que  Rachel, en proie à des cauchemars et autres ombrageuses visions, tente désespérément de venir en aide à son père, en vain, transformant malgré elle cette histoire sordide en lourd fardeau qui  la hantera tout au long de sa vie…

Comme évoqué plus haut, la (grande) maladresse de ce livre se niche au cœur de l’intrigue elle-même, à la fois sous-exploitée et surestimée, grenouillage qui manque cruellement de consistance, de profondeur et de crédibilité. Joyce Maynard nous égare dans les abîmes d’une histoire policière galvaudée, sans fondations solides ni épilogue soigné, tout en excellant dans la partie descriptive des relations tendres et fusionnelles qu’entretiennent  les deux sœurs, et les liens indéfectibles et profondément émouvants tissés avec leur père. L’évocation de l’éclosion de deux jolies fleurs face à la déliquescence programmée d’un homme acharné mais malchanceux se révèle  admirable et parfaitement maîtrisée, tout comme la suggestion en filigrane tout au long du récit de la maman, présence fantomatique partageant son temps entre les livres, son travail et sa chambre. Il est fort regrettable que l’écrivain se soit (foncièrement) perdu au milieu d’une trame sans intérêt, faisant des deux fillettes d’improbables voire inimaginables enquêtrices en herbe, nous gratifiant également d’une fin elle aussi des plus invraisemblable, qui lorgnerait  même nettement du côté du grotesque.

Un livre en demi-teinte, paré d’une double personnalité, qui déçoit, agace, entraîne soupirs et moues incrédules, tout en offrant de fort beaux passages sur l’itinéraire de cette famille d’apparence ordinaire, qui connaîtra malgré elle un destin hors du commun. Un roman qui se fait double, à la fois  funambulesque et mirifique, abandonnant le lecteur dans un état d’hébétude, entre crispation et félicité. Difficile de se positionner dans un cas douteux et tendancieux comme celui-ci, je vous laisse donc juges…

UN BONHEUR PARFAIT, James Salter (1975)

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Nous parlons beaucoup, en cette rentrée 2014, de l’auteur américain James Salter, qui revient dans la lumière avec son nouveau livre Et rien d’autre ; grand bonhomme de presque 90 ans qui ne publia que peu de romans tout au long de sa vie, bercé également par l’écriture de scénarios, nouvelles, poésie, et qui déchaîna bien malgré lui les passions les plus hostiles…

Petit retour en arrière et focalisation sur Un bonheur parfait son quatrième roman paru en 1975 aux Etats-Unis et pour lequel l’accueil fut particulièrement glacial ; écrit «controversé», qualifié d’emphatique, et depuis considéré comme un «classique» de la littérature américaine à qui l’on a rendu ses lettres de noblesse. Je dois malheureusement vous confesser, et ce à mon grand regret,  que je me retrouve quelque peu dans la critique «assassine» de l’époque, qui empêcha ce texte-chrysalide de se transformer en beau récit-papillon…

L’action débute dans les années soixante et s’étale sur plus d’une vingtaine d’années, déroulant la vie de Viri et Nedra. Un couple, ni particulièrement comblé, ni ouvertement cafardeux, comme tant d’autres ménages qui subsistent bon an mal an, secourus et maintenus la tête hors de l’eau par une habitude et une routine pour un temps (seulement) salvatrices. Une existence douce  mais peu excitante, des amis nombreux, lénifiantes éponges absorbant l’angoisse d’une vie en tête-à-tête, deux jolies petites filles qu’il est de bon augure de choyer afin d’oublier un quotidien pesant, et par-dessus tout des amant(e)s;  personnages opaques et secondaires qui eux aussi jettent un voile entre Viri et Nedra pour mieux éviter la cassure, oublier les rituels du tandem et perdre la trace d’un désenchantement de plus en plus fragilisant. Si Viri s’accommode aisément de cette réalité à peu près confortable mais rarement stimulante, Nedra elle s’ennuie, rêvant de lointain et d’ailleurs, fantasmant une vie d’amazone-aventurière qui parcourrait le monde, sans attache ni contrainte, et surtout, sans cet homme à ses côtés. Un mari et un père qu’elle affectionne et respecte mais qui ne l’a fait plus et ne l’a par ailleurs jamais vraiment fait chavirer…

Voilà le résumé de ce livre de presque 400 pages qui aurait dû se lire plus ou moins rapidement et facilement et qui m’a  pourtant paru interminable et stagnant, déversant une action qui s’étire à mon goût plus que de raison, sans que l’on puisse y déceler un quelconque intérêt pour l’intrigue. Non que cela soit totalement indigeste ou radicalement ennuyeux, mais l’écriture, toute belle et incisive qu’elle puisse paraître m’a semblée particulièrement ampoulée et vaniteuse. Des phrases courtes mais étonnamment lourdes, des personnages qui perdent un temps certain à s’écouter parler, geindre et souffrir, acteurs passifs se délectant de paraboles répétitives, peu convaincantes et lassantes.  Malgré un sujet maîtrisé par l’auteur, et une réflexion intéressante et piquante sur les aléas du mariage et la vie à deux- la question fatidique faisant soudainement surface : peut-on tout avoir? Un mari attrayant et stimulant conjugué à une vie de famille euphorisante et remplie de surprises? La réponse étant (vous en conviendrez) sensiblement NON- la magie n’a pas opérée, me laissant la sensation d’un livre ni foncièrement désagréable, ni hautement passionnant, le problème finalement n’étant pas tant le fond que la forme. Je vous laisse juges…

LA LOGEUSE, Fiodor Dostoïevski (1847)

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« Vilipender » (même  un tout petit peu) l’immense Dostoïevski, revient à signer son arrêt de mort… Bien m’en prenne, je tente le diable, ce petit ouvrage ne m’ayant pas convaincue, ce  qui par ailleurs ne remet pas en cause la très grande qualité du reste de son œuvre (il ne manquerait plus que ça…).

L’une des premières nouvelles de l’écrivain russe donc, qui, selon moi, n’est pas tout à fait une réussite…

Ourdynov, jeune homme introverti, esseulé, et passionné de science cherche un nouveau logement au cœur de la majestueuse Saint-Pétersbourg. Un soir, ses pas égarés le mènent jusque dans une église, où il croise un vieillard accompagné d’une jeune femme, dont la beauté n’a d’égal que son tempérament impénétrable et évanescent ; un mirage dont il tombe immédiatement et éperdument amoureux. Il s’arrange alors pour recroiser le chemin de ces deux personnages étranges, et parvient même à se faire loger par eux, mais sera vite déstabilisé par l’atmosphère particulière qui règne dans ce petit appartement sombre et peu chaleureux. Ourdynov, perturbé par une ambiance malsaine et  pesante, aura dès lors bien du mal à déterminer lequel de ses deux colocataires est le plus aliéné…

Evidemment, l’écriture est splendide et majestueuse, mais l’ensemble extrêmement flou et embrouillé laisse une profonde impression de confusion et d’inabouti. Ayant eu, personnellement, du mal à visualiser les tenants et les aboutissants d’une histoire au départ captivante, mon enthousiasme est donc retombé peu à peu, et m’a laissé entre les mains une  nouvelle qui se lit, à mon grand regret, sans grande passion…

Et aussi :    Machenka, Vladimir Nabokov